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Le miroir de l’entrée

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Vingt-six ans que je passais devant ce miroir sans vraiment m'arrêter. Ce jeudi-là, en repassant la housse de couette dans le couloir de notre pavillon d'Angoulême, je me suis figée devant lui. Dehors, un camion de la Poste klaxonnait deux fois avant de repartir — le même bruit que tous les jours à seize heures. Je ne l'ai même pas entendu tout de suite.

La femme dans le miroir avait les cheveux attachés avec l'élastique qui traînait sur la commode depuis des mois. Des mains gercées par le produit vaisselle premier prix. Un cardigan que je gardais "pour faire le ménage" depuis si longtemps qu'il n'était plus que ça, un cardigan de ménage.

À côté, dans son cadre légèrement de travers, notre photo de mariage à la mairie de Cognac. Sylvie, vingt-quatre ans, robe empire couleur ivoire, un bouquet de freesias qu'elle avait choisi elle-même chez le fleuriste de la place. Elle riait, la tête un peu penchée, comme si rien de grave ne pouvait jamais lui arriver.

Ce n'était pas les rides qui m'ont fait mal. C'était de réaliser que quelque part entre les biberons de Julien, les devoirs de Camille, les fiches de paie, les courses du samedi et cette phrase qu'on se répète — "faut que je m'en occupe" — j'avais fini par disparaître. Même à mes propres yeux.

Le soir, j'ai attendu que Marc range sa mallette et j'ai proposé qu'on sorte, tous les deux, comme avant. Un vrai restaurant, pas la pizzeria du quartier où on commande sans se parler. Je pensais à la Table du Chalet, sur les hauteurs, celle qu'on s'était promis d'essayer pour nos vingt ans de mariage et qu'on n'avait jamais faite. Je me voyais déjà sortir la robe bleu marine du fond de l'armoire, celle que je n'avais portée qu'une fois.

Marc a levé les yeux de son téléphone, m'a détaillée de haut en bas — le tablier, les cheveux, les mains encore mouillées — et il a dit, presque en soupirant : « Sortir avec toi, comme ça ? T'as pas vraiment le look pour un endroit pareil. »

J'ai essayé de me défendre : « Je viens de finir la lessive, Marc, tu me vois là, maintenant, mais… »

Les mots se sont noyés. Les larmes étaient déjà là avant que j'aie fini ma phrase.

Et lui a enfoncé le clou : « Bon, tu veux la vérité ? Des fois j'ai limite honte de sortir avec toi. »

Cette phrase-là, je l'avais déjà entendue une fois, presque mot pour mot, trois ans plus tôt, un soir de réveillon chez sa sœur à Cognac. Il m'avait dit devant tout le monde que j'aurais "pu faire un effort" pour la soirée. J'avais ravalé l'humiliation, j'avais souri, j'avais servi le café. Cette fois, dans la cuisine, avec l'eau de vaisselle encore sur les mains, je n'ai pas souri.

Oui, je n'étais plus la fille de la mairie de Cognac. Mais qui m'avait dit que ça me rendait moins digne d'être regardée ? J'étais devenue celle qui savait quel jour Julien devait prendre son traitement pour l'asthme, celle qui repassait les chemises pour le lundi, celle qui n'oubliait jamais l'anniversaire de sa belle-mère. Personne ne remarque ces choses-là tant qu'elles sont faites.

Je n'avais pas disparu. C'est lui qui avait arrêté de me voir.

Cette nuit-là, allongée à côté de lui qui dormait déjà, j'ai fixé le plafond et j'ai pris une décision, sans bruit, sans drame. Je n'allais plus quémander un regard. Je n'allais plus espérer qu'on se souvienne que j'existais, moi aussi, en dehors du rôle. Je ne demanderais plus d'amour à quelqu'un qui ne voyait que ma fatigue et jamais ce que j'avais donné pour la porter.

Les mois qui ont suivi n'ont rien eu de romanesque. Pas de valise bouclée un soir d'orage, pas de musique en fond sonore. J'ai d'abord pris rendez-vous avec une avocate du barreau d'Angoulême, une femme énergique au cabinet encombré de dossiers, qui m'a expliqué posément le régime de la séparation de biens, la procédure amiable, les délais. J'ai gardé son numéro dans mon sac pendant des semaines avant d'oser composer.

Il y a eu des nuits où je me suis demandé si j'exagérais, si une phrase malheureuse valait qu'on démolisse vingt-six ans. Il y a eu le chien des voisins, un vieux labrador nommé Toby, qui venait gratter à la barrière tous les matins pour un bout de pain — la seule chose, ces semaines-là, qui me faisait encore sourire sans y penser. Certains matins, c'était lui, avant même mon café, qui me rappelait que quelque chose en moi tenait encore debout.

Puis un dimanche de mars, j'ai posé sur la table de la cuisine le dossier bleu que l'avocate m'avait préparé : la requête en divorce prête à être déposée, la répartition du compte joint qu'on avait ouvert au Crédit Agricole en 1999, et une feuille où j'avais listé, noir sur blanc, ce qui me revenait — la maison de ma mère à La Rochelle que j'avais héritée avant le mariage, mes indemnités de treize ans comme aide-soignante à la clinique Saint-Joseph. Marc a relevé la tête, incrédule, en découvrant le dossier.

« Tu es sérieuse ? On a vingt-six ans de mariage, Sylvie. »

« Oui. Et pendant vingt-six ans, j'ai attendu que tu me regardes. J'arrête d'attendre. »

Il a essayé de reculer, de dire que c'était une phrase en l'air, qu'il était fatigué ce soir-là. J'ai posé la main sur le dossier, pas pour le fermer, juste pour qu'il comprenne que ça ne bougerait plus.

« Tu ne t'es pas excusé la première fois, à Cognac. Tu ne t'excuses que maintenant que je pars. C'est trois ans trop tard. »

Le divorce a été prononcé sept mois plus tard, à l'amiable, comme l'avocate l'avait annoncé dès le premier rendez-vous. J'ai gardé la maison de La Rochelle, je l'ai mise en location, et avec le premier loyer j'ai enfin changé la chaudière du studio que je loue maintenant, rue de Bordeaux, à dix minutes à pied de la clinique. Marc, lui, s'est retrouvé à chercher un F2 meublé début septembre, seul, à cinquante-huit ans, devant une porte qui, cette fois, ne s'ouvrait plus pour lui.

Le studio n'a pas de jardin, pas de barrière où un vieux labrador viendrait gratter pour un bout de pain. Mais la voisine du dessous a une chienne, une bâtarde noire qui s'appelle Praline, et qui vient parfois poser la truffe contre ma porte quand je rentre le soir.

Ce matin, avant de partir travailler, je me suis arrêtée devant le miroir de l'entrée, le mien cette fois, acheté seule chez Emmaüs pour douze euros. J'ai réajusté le col de ma blouse, remis une mèche derrière l'oreille, et j'ai attrapé mes clés sur le petit meuble à côté. Praline a gratté deux fois contre la porte. Je lui ai ouvert.

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