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Maïwenn Le Floch acquiert vingt-huit hectares du Mont Valier pour cinq euros
Je suis maire de Saint-Cirq-en-Bessède depuis trente-deux ans, et je peux vous dire que les montagnes des Pyrénées ariégeoises n'ont pas l'habitude de s'offrir pour cinq euros. Pourtant, c'est exactement ce qui est arrivé à Maïwenn Le Floch le 14 novembre dernier. Ce jour-là, je l'ai vue entrer dans la salle des ventes, les cheveux encore mouillés par la bruine d'automne, un sac à dos usé sur les épaules. Elle s'est assise au dernier rang, entre un marchand de bois et un éleveur de brebis. Elle avait la tête de quelqu'un qui n'a pas dormi à l'intérieur depuis au moins trois jours. Je sais reconnaître ça.
Je présidais les enchères domaniales ce matin-là, dans l'ancienne école communale reconvertie pour l'occasion. Le cadastre mettait en vente les parcelles abandonnées du massif — celles que plus personne ne réclame, celles où les héritiers ont disparu depuis trois générations, celles que les impôts ont fini par absorber. En montagne, ça arrive plus souvent qu'on ne croit. Les jeunes partent à Toulouse, les vieux meurent sans testament, et la forêt reprend ses droits.
« Parcelle 98 », j'ai annoncé. « Vingt-huit hectares, lieu-dit L'Escarène, versant ouest du Mont Valier. Aucun accès carrossable, aucune construction déclarée, aucune servitude de réseau. Ancienne propriété de la famille Sarrat. Mise à prix : cinq euros. »
Dans une vente domaniale, quand vous entendez « aucun accès carrossable » en Ariège, ça veut dire qu'il faut traverser une rivière à gué et grimper une pente à quarante degrés. Les gens du coin le savent. Personne ne lève la main. C'est pour ça que la parcelle a tourné pendant huit ans sans trouver preneur.
Sauf que ce jour-là, Maïwenn Le Floch a levé la main.
J'ai baissé mes lunettes pour être sûr. Elle était maigre, les yeux cernés, mais son bras ne tremblait pas. Un type de l'assistance a rigolé en parlant d'un glissement de terrain qui avait emporté l'ancienne bergerie en 1997. Un autre a mentionné les histoires qui courent sur la montagne — des bruits la nuit, une source qui change de couleur après les orages. Maïwenn n'a pas baissé la main.
« Adjugé », j'ai dit.
Son nom ne m'était pas inconnu. Quinze jours plus tôt, le conseil municipal avait reçu une demande de renseignements signée par une certaine Maïwenn Le Floch. Elle cherchait des informations sur un hameau disparu appelé Sarrat-le-Haut, évacué dans les années soixante à la suite d'un éboulement. J'avais transmis le dossier sans y penser davantage. La mémoire administrative, en montagne, c'est une couche de poussière sur des cartons que plus personne n'ouvre.
Après la vente, je l'ai rattrapée sur le perron. La bruine s'était transformée en pluie.
« Vous avez conscience que la parcelle est enclavée ? »
« Oui, monsieur le maire. »
« Pas d'eau courante, pas d'électricité, pas de téléphone. »
« Je sais. »
« Les anciens disent que la montagne n'est pas stable. »
« Les anciens disent beaucoup de choses. »
Elle a hésité, puis elle a sorti une enveloppe de son sac. À l'intérieur, une photo sépia de 1967 montrait une femme brune devant une bâtisse en pierre, avec en arrière-plan la silhouette du Mont Valier. La femme avait les mêmes pommettes hautes que Maïwenn. Au dos, quelqu'un avait écrit : *Yvette Sarrat, L'Escarène, 17 septembre 1967. Avant le départ.*
« C'est ma grand-mère », a dit Maïwenn. « Ma mère est née dans cette maison. Elle a quitté la vallée à six ans, après l'éboulement qui a tué ses parents. On lui a toujours dit que Sarrat-le-Haut avait été rayé de la carte. »
« Et ça ne l'était pas ? »
« Non. Quelqu'un a continué à payer l'impôt foncier jusqu'en 1974. Puis plus rien. La parcelle est passée au domaine. »
« Vous pensez que votre grand-mère a survécu ? »
« Je pense que les éboulements n'expliquent pas tout. »
Elle avait une manière de parler sans trembler qui obligeait à l'écouter. Je lui ai demandé comment elle comptait vivre sur une parcelle sans toit ni chemin. Elle m'a répondu qu'elle avait dormi trois nuits sous l'auvent de la gare désaffectée de Saint-Girons avec un sac de couchage emprunté au Secours populaire, et que L'Escarène, au moins, serait à elle.
Je ne sais pas pourquoi j'ai fait ce que j'ai fait ensuite. Peut-être parce que j'ai une fille de son âge. Peut-être parce que la femme sur la photo avait le même regard que Maïwenn, un regard qui exige quelque chose sans le formuler. Je l'ai emmenée au café de la place, je lui ai payé un chocolat chaud, et je lui ai parlé d'Henriette.
Henriette, c'est ma belle-sœur. Elle vit à l'entrée du vallon, dans une ferme que son mari a désertée en 2003. C'est une femme de soixante-huit ans, trapue, bourrue, qui ne pose jamais deux questions quand elle peut en poser une seule. Je lui ai téléphoné depuis le comptoir.
« J'ai une gamine de dix-neuf ans qui vient d'acheter vingt-huit hectares de cailloux pour cinq euros. Elle a besoin d'un endroit où dormir. »
« Elle sait traire une chèvre ? »
« Je ne crois pas. »
« Elle apprendra. »
Je ne lui ai pas dit que Maïwenn avait fugué de son foyer d'accueil de Pamiers ni qu'elle trimballait des papiers de justice concernant la succession Sarrat. Je me suis contenté d'ajouter qu'elle était la petite-fille d'Yvette Sarrat. Il y a eu un silence sur la ligne, puis Henriette a dit : « Amène-la. »
Quand on est arrivé à la ferme, la pluie avait cessé. Henriette nous attendait sur le seuil, les bras croisés. Elle a regardé Maïwenn longuement, de la tête aux pieds, puis elle a dit : « T'as les yeux de ta grand-mère. »
Maïwenn a accusé le coup. « Vous l'avez connue ? »
« Assez pour savoir qu'elle est pas morte dans l'éboulement de 1967. »
Je me suis tourné vers Henriette. Elle ne m'en avait jamais parlé. Elle a haussé les épaules en remplissant la bouilloire.
« Yvette avait découvert quelque chose dans la montagne. Un filon, un minéral bleu, je sais pas exactement. Elle voulait le faire analyser à l'université de Toulouse. Une semaine avant son départ, elle est venue me voir. Elle m'a dit que si quelque chose lui arrivait, il fallait que quelqu'un se souvienne que la montagne n'était pas vide. »
« Vide de quoi ? » a demandé Maïwenn.
« De preuves. »
Henriette a sorti un vieux bocal en verre d'un placard. À l'intérieur, des cailloux bleu-gris, lourds, veinés de filaments métalliques. « Yvette m'a confié ça la veille de l'éboulement. Elle a dit que la compagnie qui exploitait le talc de l'autre côté du col savait ce que ça valait. Elle a dit qu'ils tueraient pour que ça reste enterré. »
La compagnie en question, c'était la Société Minière des Pyrénées Centrales, la SMPC. À l'époque, le PDG s'appelait Armand Delmas. Aujourd'hui, c'est son fils, Jérôme Delmas, qui dirige le groupe. La SMPC possède mille cinq cents hectares dans le massif, une usine de traitement à Foix, et un budget de lobbying qui fait trembler la préfecture.
Je me suis assis à la table d'Henriette. « Tu es en train de dire que l'éboulement de 1967 n'était pas un accident ? »
« Je dis que le rapport géologique a été falsifié », a répondu Henriette. « Et je dis que quelqu'un a fait pression sur le juge de paix pour qu'il déclare Yvette et son mari morts avant la fin de l'enquête. »
« Pourquoi tu n'en as jamais parlé ? »
« À qui ? Au maire de Saint-Cirq ? Avec tout le respect que je te dois, André, le conseil municipal pèse pas lourd face à la SMPC. »
Maïwenn n'a rien dit. Elle a sorti de son sac une liasse de papiers froissés — des photocopies de courriers, des relevés cadastraux, une copie de l'acte de décès d'Yvette Sarrat, daté du 3 décembre 1967, et une feuille écrite à la main. Cette dernière feuille était une lettre.
*Ma petite fille, si tu lis ces mots, c'est que tu as retrouvé le chemin de la montagne. Je ne peux pas te dire la vérité dans une lettre. Elle est trop lourde pour le papier. Sache seulement que je ne suis pas morte le jour où la montagne a tremblé. J'ai survécu. J'ai attendu. J'ai espéré que quelqu'un viendrait chercher ce que j'avais caché. La clé se trouve là où l'eau s'arrête trois fois avant de reprendre son cours. N'oublie jamais que la terre se souvient. Ta grand-mère, Yvette.*
Henriette a reposé la lettre sur la table. « Où t'as trouvé ça ? »
« Dans les archives du tribunal de Foix. Elle était dans un dossier scellé. Le juge l'avait classée comme pièce sans suite. »
« Qui t'a aidée à l'ouvrir ? »
« Personne. J'ai demandé. La greffière était nouvelle. »
Un sourire a traversé le visage d'Henriette. Elle a regardé Maïwenn avec une expression que je ne lui connaissais pas — quelque chose entre l'admiration et l'inquiétude.
Le lendemain, je les ai accompagnées sur la parcelle. Le chemin s'arrêtait après l'ancien pont de pierre. Au-delà, il fallait remonter le lit d'un torrent à sec, se frayer un passage entre les ronces et les châtaigniers effondrés. Au bout d'une heure, on a atteint une clairière où subsistaient les ruines d'une bâtisse en pierre. Le toit était parti depuis longtemps. Un figuier poussait au milieu de ce qui avait été la cuisine. Contre le mur du fond, on distinguait encore une cheminée noircie.
« L'Escarène », a dit Henriette.
Maïwenn s'est avancée seule dans les ruines. Elle a passé la main sur les pierres du seuil, puis elle s'est accroupie près de ce qui restait de l'évier. Une source minuscule coulait entre deux dalles. L'eau était bleutée sur les bords.
« Y a un résidu métallique », a dit Henriette en trempant un doigt. « C'est pas normal. »
Pendant que Maïwenn explorait les ruines, j'ai fait le tour de la clairière. C'est là que j'ai trouvé la première pierre gravée. Elle était tombée du muret d'enceinte, presque entièrement recouverte de mousse. Je l'ai dégagée. Sur sa face lisse, quelqu'un avait sculpté un cercle divisé par trois lignes horizontales. Le même symbole figurait sur la lettre d'Yvette, griffonné en bas de page.
Maïwenn a suivi le tracé du doigt. « Là où l'eau s'arrête trois fois. »
On a cherché le cours de la source. Elle disparaissait sous les ruines, mais en s'éloignant d'une trentaine de mètres vers l'est, on a trouvé une petite vasque naturelle creusée dans le rocher. L'eau y tombait goutte à goutte, puis disparaissait dans une fissure. Juste au-dessus, trois tubulures métalliques dépassaient de la paroi. La rouille les avait soudées ensemble, mais quand Maïwenn a tapé dessus avec une pierre, elles ont émis des notes différentes. Grave. Aiguë. Grave.
« C'est une ancienne installation minière », j'ai dit. « Il doit y avoir une galerie. »
« La mine n'est pas déclarée sur les plans », a répondu Maïwenn. « J'ai vérifié aux archives départementales. »
« Ça veut dire qu'elle est clandestine. »
Henriette a désigné un éboulis au pied de la paroi. « La faille est trop régulière pour être naturelle. Regarde les angles. »
On a déblayé les pierres pendant une heure. Derrière, il y avait une porte métallique rouillée, à peine visible, avec une serrure à trois goupilles. Maïwenn a tiré sur le verrou. Rien. Elle a frappé les tubulures selon la séquence — grave, aiguë, grave — et un déclic sourd a résonné derrière la roche. La porte s'est ouverte.
L'air qui en est sorti sentait l'argile, le métal oxydé et quelque chose de plus âcre, de chimique. Une galerie s'enfonçait dans la montagne. Des étais en bois soutenaient le plafond, certains fendus, d'autres mangés par des champignons. Des rails rouillés couraient sur le sol. Au fond du tunnel, on distinguait une lueur pâle.
« C'est une lampe », a soufflé Henriette. « Y a de l'électricité là-dedans. »
On a avancé prudemment. La galerie débouchait dans une salle taillée dans la roche. Des étagères métalliques couvraient les murs, chargées de bocaux étiquetés, de classeurs, de bobines de film et d'un petit groupe électrogène hors d'âge. Une ampoule grésillait au plafond, alimentée par on ne savait quoi.
Au centre de la salle, un bureau. Et derrière le bureau, dans un fauteuil en osier, une femme.
Elle était morte depuis au moins six ans. Le froid sec de la montagne l'avait momifiée. Ses mains reposaient sur un carnet ouvert. Ses cheveux blancs étaient noués en chignon. Sur le mur derrière elle, punaisée à la roche, une photo de la même bâtisse qu'on venait d'explorer.
Henriette a porté la main à sa bouche. « Yvette. »
Maïwenn est restée pétrifiée. Elle a regardé sa grand-mère sans ciller, sans pleurer, sans un mot. Puis elle a pris le carnet ouvert sur les genoux du cadavre.
*Je suis restée. C'était peut-être une erreur. Peut-être que j'aurais dû partir avec ma fille et recommencer ailleurs, loin de cette montagne qui nous a tout pris. Mais les preuves sont ici. Armand Delmas a ordonné le dynamitage de la galerie nord le 23 septembre 1967, alors que mon mari et moi étions encore à l'intérieur. Il savait que nous avions prélevé des échantillons. Il savait que le minéral bleu était toxique et qu'il empoisonnait les nappes phréatiques en aval. Il a préféré tuer plutôt que de perdre son permis d'exploitation.*
*J'ai survécu parce que je connaissais la faille sud. Je suis sortie trois jours après l'éboulement, en pleine nuit. Le village était déjà évacué. Les gendarmes avaient déclaré tout le monde mort. J'ai compris que si je réapparaissais, Armand Delmas trouverait un moyen de me faire taire. Alors je me suis cachée. J'ai transformé l'ancienne galerie de prospection en abri. Chaque année, j'ai ajouté une preuve. Les analyses d'eau, les courriers internes de la SMPC, les carnets de compte, l'enregistrement de la réunion du 15 septembre 1967 où Armand Delmas a dit : "Un accident minier, c'est vite arrivé dans ces vieilles montagnes. Personne ne viendra vérifier."*
*J'ai tout conservé. Les bocaux contiennent de l'eau prélevée dans la rivière jusqu'en 2018. Les classeurs contiennent la correspondance entre la SMPC et la préfecture. Le magnétophone contient la voix de Delmas. Jérôme a repris les affaires de son père. Il continue d'exploiter la faille ouest et de déverser les résidus dans la nappe. Tout est documenté.*
*Si quelqu'un lit ces mots, c'est que je suis morte avant d'avoir pu porter tout ça à la justice. Ne refais pas mon erreur. Ne reste pas cachée. Sors les preuves de cette montagne. Même si ça prend des années. Même si personne ne veut les voir. La vérité n'a pas besoin de patience. Elle a besoin de quelqu'un qui refuse d'oublier.*
*Yvette Sarrat, 18 mai 2019*
Quand Maïwenn a terminé de lire, le silence était si lourd que j'entendais l'ampoule grésiller. Henriette s'est assise par terre, le dos contre la paroi.
« Elle est restée cinquante-deux ans dans cette montagne », a-t-elle dit d'une voix blanche.
« Elle a survécu à tout le monde », a répondu Maïwenn.
C'est à ce moment-là qu'on a entendu le bruit de moteur dehors. Un véhicule tout-terrain se garait dans la clairière. Des portières ont claqué. Trois hommes.
Je suis remonté à l'entrée de la galerie. Un hélicoptère de la SMPC tournait au-dessus de la vallée. Les hommes portaient des vestes de chantier et des talkies-walkies. Le plus grand, un type d'une cinquantaine d'années avec des lunettes noires et des chaussures trop propres, s'est avancé vers moi.
« Monsieur le maire, je présume ? Jérôme Delmas, directeur de la SMPC. »
« Je vous connais. »
« Bien. Alors vous savez que cette parcelle est sous concession d'exploration minière depuis 2005. »
« La concession n'a jamais été validée par le tribunal administratif. »
« Une formalité. Nous allons la faire valider. En attendant, je vous demande de quitter les lieux. »
Maïwenn est sortie de la galerie, le carnet d'Yvette à la main. Delmas a eu un recul imperceptible en la voyant. Peut-être à cause du carnet. Peut-être à cause de la ressemblance avec la femme qu'il avait fait tuer cinquante-deux ans plus tôt.
« Vous êtes qui ? » a demandé Delmas.
« La propriétaire. »
« La parcelle a été vendue aux enchères hier. Vous ne pouvez pas être… »
« J'étais là. J'ai payé cinq euros. J'ai le reçu. »
« Cinq euros ? » Delmas a émis un rire bref. « C'est donc vous. La fugueuse. »
Il a désigné la galerie derrière elle. « Cette cavité n'est pas cadastrée. Vous n'avez aucun droit sur ce qu'elle contient. »
« La cavité est sur ma parcelle. »
« Le sous-sol appartient à l'État. »
« Il appartient au propriétaire du sol depuis la réforme du code minier de 2022. Vous le savez très bien. »
Delmas a ôté ses lunettes. Son regard a glissé sur le carnet que tenait Maïwenn. « Qu'est-ce que vous avez trouvé là-dedans ? »
« Ma grand-mère. »
« Pardon ? »
« Yvette Sarrat. Vous savez, la femme que votre père a fait emmurer vivante en 1967. Elle est restée là. Cinquante-deux ans. Avec toutes les preuves. »
Le visage de Delmas s'est décomposé en une fraction de seconde. Puis il s'est recomposé, plus dur, plus froid.
« Vous êtes en train de proférer des accusations extrêmement graves. »
« J'ai les enregistrements de votre père. J'ai les analyses d'eau. J'ai les courriers. J'ai les comptes. J'ai tout. »
« Si vous avez pénétré dans une installation minière sans autorisation, c'est vous qui êtes en infraction. »
Henriette est sortie à son tour, suivie de près par les deux hommes de Delmas qui avaient contourné la clairière pour nous prendre à revers.
« Reculez », a dit Henriette. « J'ai un fusil dans ma voiture. Et je sais m'en servir. »
« Elle ne plaisante pas », ai-je ajouté.
Delmas a soupiré. Il a fait signe à ses hommes de rester en arrière. « Écoutez, mademoiselle… Le Floch, c'est bien ça ? Je ne sais pas ce que vous avez trouvé, ni ce que vous croyez avoir compris. Mais je peux vous proposer une somme conséquente pour cette parcelle. Disons… cent mille euros. »
« Non. »
« Deux cent mille. »
« Non. »
« Cinq cent mille. Vous êtes une gamine sans ressources. Vous pourriez acheter une maison, payer des études, vivre tranquille. »
Maïwenn l'a regardé droit dans les yeux. « Votre père a offert de l'argent à ma grand-mère aussi, n'est-ce pas ? Avant de la faire enterrer vivante. »
Delmas est resté silencieux. Puis il a dit, très bas : « Vous ne savez pas dans quoi vous vous engagez. »
« Je sais que j'ai vingt-huit hectares, cinq euros en poche, et la vérité de mon côté. »
Il a remis ses lunettes et s'est tourné vers ses hommes. « On s'en va. Pour l'instant. »
La voiture a redémarré dans un crissement de pneus. L'hélicoptère a basculé vers le nord et disparu derrière la crête. Maïwenn est restée debout au milieu de la clairière, le carnet d'Yvette serré contre sa poitrine, le regard fixé sur la vallée.
« Il reviendra », a dit Henriette.
« Je sais. »
« Avec des avocats. Des huissiers. Peut-être pire. »
« Je sais. »
J'ai posé une main sur son épaule. « Qu'est-ce que tu veux faire ? »
« Exactement ce que ma grand-mère a écrit. Sortir les preuves de cette montagne. »
On a passé les trois jours suivants à inventorier le contenu de la galerie. Cent quarante-sept bocaux d'échantillons d'eau, tous étiquetés par date et par point de prélèvement. Vingt-trois classeurs de correspondance entre la SMPC, la préfecture de l'Ariège et le ministère de l'Industrie. Douze enregistrements audio sur bande magnétique. Des photos. Des plans. Des reçus de pots-de-vin.
Le document le plus explosif était un rapport interne de la SMPC daté du 3 août 1967, classé confidentiel, signé par Armand Delmas lui-même. Il y reconnaissait que la mine de L'Escarène avait libéré des résidus d'arsenic et de cobalt dans la nappe phréatique, et que ce rejet était la cause directe de l'empoisonnement du bétail dans les vallées de Sarrat-le-Haut et de Saint-Cirq. Il y ordonnait de « sceller définitivement » la galerie de prospection, « y compris par des moyens structurels de neutralisation ».
« Ça veut dire quoi, "neutralisation structurelle" ? » a demandé Henriette.
« Ça veut dire dynamitage », j'ai répondu.
Maïwenn m'a regardé. « Vous pensez qu'un tribunal condamnera Jérôme Delmas pour des faits commis par son père ? »
« Le Jérôme Delmas a continué l'exploitation illégale de la faille ouest. Il a falsifié des rapports en 2016, 2018 et 2020. Il a versé une somme totale de deux cent quarante mille euros à un fonctionnaire de la préfecture pour enterrer les plaintes des éleveurs en aval. C'est dans les classeurs. »
« Une montagne de preuves. »
Elle a souri amèrement. « C'est le cas de le dire. »
Le soir du troisième jour, alors qu'on chargeait les derniers cartons dans ma voiture, une fumée noire s'est élevée de l'autre côté du col. La gendarmerie nous a appelés. Le hangar communal de Saint-Cirq, où j'avais entreposé une partie des archives municipales relatives à Sarrat-le-Haut, était en feu. L'incendie était d'origine criminelle. Les registres cadastraux de 1967 à 1975 étaient partis en fumée.
Delmas avait agi vite. Le lendemain matin, un huissier s'est présenté à la ferme d'Henriette avec une ordonnance du tribunal de Foix. La SMPC revendiquait la propriété du sous-sol de L'Escarène en vertu d'une convention signée en 1998 entre la commune de Saint-Cirq et la compagnie — une convention que je n'avais jamais vue, mais qui portait mon prédécesseur en signature.
Maïwenn a appelé son avocate, une jeune femme de Toulouse spécialisée en droit de l'environnement. L'avocate a obtenu un référé suspensif en quarante-huit heures. Mais on savait que Delmas avait des appuis jusqu'au Conseil d'État.
C'est alors que la journaliste est arrivée.
Elle s'appelait Florence Mercier. Elle travaillait pour un média d'investigation indépendant basé à Montpellier, spécialisé dans les scandales industriels. Maïwenn l'avait contactée anonymement trois semaines plus tôt, avant même l'enchère, en lui envoyant une copie de la lettre d'Yvette. Florence avait creusé, recoupé, interviewé d'anciens mineurs, retrouvé la trace d'une infirmière qui avait soigné des enfants gravement malades dans la vallée de Sarrat-le-Haut en 1966.
Florence est arrivée à la ferme d'Henriette avec un photographe, un preneur de son et un dossier de cent vingt pages. « J'ai tout vérifié, a-t-elle dit à Maïwenn. La SMPC a empoisonné cette vallée pendant cinquante-cinq ans. Ton histoire est vraie. »
L'article est sorti trois jours plus tard. Il faisait huit pages, avec des photos de la galerie, des extraits du carnet d'Yvette, des témoignages d'anciens ouvriers. Le titre était : « La morte de L'Escarène ». En moins de vingt-quatre heures, l'affaire a fait le tour des rédactions nationales. Le parquet de Toulouse a ouvert une information judiciaire pour homicide volontaire, destruction de preuves et pollution des eaux.
L'arrestation de Jérôme Delmas a eu lieu au petit matin. Les gendarmes l'ont trouvé dans sa propriété près de Foix, en train de brûler des documents dans sa cheminée. Il a été placé en garde à vue avec trois de ses cadres dirigeants.
Le reste est affaire de procédure. Maïwenn a passé six mois dans les bureaux du juge d'instruction, les laboratoires d'analyse et les salles d'archives. Elle avait dix-neuf ans, pas de diplôme, pas de famille, et pourtant elle tenait tête aux avocats de la SMPC avec une précision qui les laissait sans voix.
Le jour du verdict, j'étais dans la salle. Jérôme Delmas a été reconnu coupable de recel de crime, de pollution aggravée et de corruption. Huit ans de prison ferme. La SMPC a été condamnée à verser soixante millions d'euros de dommages et intérêts aux communes et aux familles affectées.
Le corps d'Yvette Sarrat a été inhumé dans le petit cimetière de Saint-Cirq. Maïwenn a lu devant la tombe le dernier passage du carnet. « La vérité n'a pas besoin de patience. Elle a besoin de quelqu'un qui refuse d'oublier. »
Trois ans ont passé. Maïwenn vit toujours à L'Escarène. Elle a fait construire une petite maison en bois sur les ruines de la bergerie, avec une vue sur le Mont Valier. La galerie d'Yvette est devenue un musée et un centre de documentation sur la pollution minière. L'association qu'elle a fondée, « Les Héritiers de la Montagne », accompagne d'autres communautés qui se battent contre des industriels indélicats.
Jérôme Delmas purge sa peine en semi-liberté. Il a fait appel deux fois, il a perdu deux fois. La SMPC a été démantelée et ses actifs saisis.
Il y a quelques semaines, Maïwenn m'a invité à la maison pour le premier anniversaire de l'association. Pendant la fête, elle s'est éclipsée vers le col. Je l'ai suivie des yeux. Elle marchait vers les trois tubulures métalliques, celles qui sonnent encore quand le vent souffle de l'ouest. Elle a tapé la séquence — grave, aiguë, grave — et la montagne a répondu par une vibration sourde, comme un cœur qui bat sous la roche.
Sa main est restée posée sur la pierre. Elle ne pleurait pas. Elle ne souriait pas. Elle était juste là, les doigts sur le métal rouillé, en paix avec les mortes qui avaient refusé de disparaître.
