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Rex a grondé pour la dernière fois

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Balou a grondé pour la dernière fois

Le dimanche avait commencé comme un dimanche de plus. La vaisselle du matin, le café qui refroidit, les miettes de brioche sur la toile cirée. Mila courait dehors dans sa petite robe jaune, pieds nus dans l'herbe encore humide. On habite une maison de plain-pied à Avignon, quartier des Angles, avec un jardin clos et une haie de lauriers qui cachait le portail. Le voisin bricolait sa moto, comme tous les dimanches. J'entendais le cliquetis de sa clé à molette, et une odeur d'essence passait par-dessus le mur.

Je lavais les assiettes. La porte coulissante de la cuisine était ouverte, le mistral faisait claquer doucement le store. Balou, notre berger allemand de sept ans, dormait sous le figuier. Il avait l'habitude, depuis la naissance de Mila, de se placer entre elle et le portail. Toujours. Comme s'il montait la garde. Mila l'appelait « Lou-lou », lui tirait les oreilles, se couchait sur son flanc. Il ne bronchait pas.

Et puis il y a eu ce bruit.

Un « clac » métallique, sec. Le loquet du portail. J'ai levé les yeux, les mains dans la mousse. Le verrou du haut était resté ouvert — mon mari avait sorti les poubelles la veille au soir, et dans la précipitation, il avait juste rabattu la barre. Pas la deuxième. On s'était dit qu'on le refermerait plus tard.

Balou s'est redressé d'un coup. Ses oreilles se sont dressées. Il a regardé vers le fond du jardin. Vers Mila.

— Mila ? j'ai appelé.

Elle ne s'est pas retournée. Elle était accroupie près du portail, une petite pelle en plastique à la main, le visage tourné vers la rue. La robe jaune bougeait un peu dans le vent.

Balou a jailli.

Je n'avais jamais vu ça. Il a traversé les quinze mètres de pelouse en une seconde, droit sur elle, en aboyant. Un aboiement que je ne lui connaissais pas. Rauque, bref, presque écorché. Toutes dents dehors.

J'ai lâché l'assiette. Elle a ricoché sur le bord de l'évier et s'est cassée en deux.

— Balou ! Non !

Il a continué. Il a contourné Mila et s'est mis entre elle et le portail, les pattes plantées, le corps en travers. Mila a voulu passer à gauche. Il a aboyé plus fort, la gueule à hauteur de son visage. Elle a tenté la droite. Il s'est déplacé, l'a repoussée avec son flanc. Il grondait. Il montrait les crocs.

J'ai cru qu'il devenait fou. Qu'après des années de patience, quelque chose avait lâché. J'ai pensé à tout ce qu'on raconte sur les chiens de garde, aux accidents, aux morsures, aux visages recousus. J'avais les jambes en coton et la bouche sèche. J'ai crié son nom une deuxième fois, plus aigu.

Il ne m'a même pas regardée.

Mila pleurait sans bruit, les bras plaqués le long du corps, les pieds écartés dans l'herbe. Elle avait les joues rouges. La pelle en plastique pendait au bout de sa main droite.

Je suis sortie en courant, j'ai contourné la table de jardin, j'ai failli me tordre la cheville dans le tuyau d'arrosage. Au moment où j'arrivais près d'eux, Balou a fait un bond si violent que Mila est tombée en arrière, sur les fesses. Il s'est planté au-dessus d'elle, les pattes de chaque côté de son corps, le poil hérissé, la queue raide. Il aboyait vers le portail.

C'est là que j'ai compris.

J'ai compris quand la voiture est passée.

Une Clio grise, vitres teintées, à peu près soixante-dix dans une zone trente. Elle a pris le virage en accélérant, le moteur hurlant, et elle a frôlé l'entrée de notre rue. Le portail, lui, était entrouvert de trente centimètres. Derrière Mila.

Si elle avait fait un pas de plus. Si Balou n'avait pas aboyé.

Le sang m'a quitté la tête. Je me suis assise dans l'herbe, à côté d'eux, sans même m'en rendre compte. Mila s'est retournée, a rampé vers moi, s'est agrippée à mon cou. Elle sentait l'herbe et la peur.

Balou est resté immobile jusqu'à ce que le bruit du moteur disparaisse complètement. Puis il a baissé la tête, s'est approché, et il a posé son museau sur la cheville nue de Mila. Tout doucement. Comme quand il vérifie qu'elle respire encore.

J'ai posé ma main sur son crâne. Elle tremblait. Moi aussi.

— C'est toi qui as raison, mon grand. C'est moi qui n'ai rien vu.

Il a fermé les yeux.

Mon mari est revenu vingt minutes plus tard. Il revenait de la boulangerie, la baguette sous le bras. Quand il a vu le portail entrouvert et la Clio encore garée plus loin, avec le voisin en train de noter la plaque, il est devenu blanc. Le matin, il y avait eu un rodéo près du centre commercial. Le type roulait comme un fou depuis la rocade. La gendarmerie était déjà appelée.

On a remplacé le verrou le soir même. Mon mari en a posé un deuxième, à un mètre quatre-vingts du sol, comme dans les écoles. Puis il a scié une latte de bois pour caler le portail par le bas. Il a vérifié trois fois. Quatre fois. Il tirait dessus à deux mains.

Mila, elle, regardait Balou à travers la porte. Elle lui avait donné le reste de sa brioche, en la poussant sous son nez. Il l'avait prise en bavant sur le carrelage.

— Lou-lou fort, elle a dit.

— Oui, ma puce. Lou-lou a été très fort.

Elle a répété la phrase deux fois, avec le sérieux d'une enfant qui vient de comprendre quelque chose d'important. Puis elle est revenue vers le canapé et s'est endormie contre le coussin, sa main perdue dans les poils du chien.

Ce dimanche-là, je ne suis pas allée me coucher. Je suis restée sur la terrasse, le téléphone allumé, la fenêtre ouverte sur la chambre de Mila. Le mistral s'était calmé. On entendait les cigales de l'autre côté des lauriers et le frigo de la cuisine qui ronflait.

À trois heures du matin, j'ai consulté le site de la gendarmerie du Gard. Un encart, tout en bas, avec le numéro de la brigade. J'ai noté le numéro de la plaque sur un bout d'enveloppe, celui que le voisin m'avait donné, et je l'ai posé sur la table. Demain matin, premier appel.

Balou dormait au pied du lit de Mila. Il avait gardé la porte de la chambre dans son champ de vision. Il respirait lentement, le museau posé sur ses pattes. De temps en temps, une oreille se levait toute seule, balayait le silence, se recouchait.

Je me suis assise par terre, à côté de lui, la laisse de Balou enroulée autour de mon poignet — celle que j'avais décrochée du portemanteau de l'entrée en sortant, sans même savoir pourquoi je la tenais encore. Je suis restée là jusqu'à ce que le ciel devienne rose derrière le figuier. Ce matin-là, j'ai refait le tour du jardin, et j'ai compté les mètres entre la cuisine et le portail. Vingt et un. C'est long, vingt et un mètres, quand on croit que tout est déjà perdu.

Balou m'a suivie sans un bruit. Il reniflait chaque centimètre de gravier, l'air tranquille, comme s'il refaisait le chemin à l'envers. Au niveau du portail, il s'est arrêté. Il a regardé la rue. Il s'est assis.

Et puis il s'est tourné vers moi, la tête penchée, une oreille en l'air. Comme s'il demandait : « On y retourne ? »

— Oui, mon grand. On y retourne tous les matins.

Le gravier crissait sous mes sandales. Le jour se levait sur le quartier. Quelque part, le voisin sortait sa moto. Je suis rentrée préparer le café, et j'ai posé la laisse de Balou sur la table, juste devant la fenêtre. Pas pour le promener. Pour me rappeler que la prochaine fois, ce ne serait pas lui qui verrait avant moi.

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