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La Treizième Année

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Je n’ai pas crié. Je n’ai pas cassé le verre que je tenais. Je suis restée debout dans l’embrasure de la salle à manger, le téléphone de Victor dans la paume, et j’ai relu la phrase pour la quatrième fois : « Avec Camille, c’est reposant. Elle ne pose pas de questions, elle ne réclame jamais rien. On peut souffler. »

Il l’avait envoyée à une certaine Élodie, une collègue du service contentieux de sa mutuelle à Nantes. Celle qui, depuis un an, s’invitait dans nos conversations pour un rien, et dont j’entendais toujours : « Tu te fais des idées, elle est mariée, elle a deux enfants. »

— Alors c’est comme ça que tu me vois ? ai-je demandé. Une femme reposante ? Parce que je me tais ?

Victor s’est retourné, son torchon à la main, comme si je venais de lui signaler que le lave-vaisselle fuyait.

— Tu prends tout de travers. C’est un compliment. Ça veut dire que tu es équilibrée.

Équilibrée. Le mot m’a fait l’effet d’un papier collé sur une fissure. Parce que depuis treize ans, je ne m’étais pas tue par équilibre. Je m’étais tue par petites décisions, prises une à une, et qui finissaient par ressembler à de la sagesse.

La première fois, c’était un dimanche de novembre, chez sa mère, à Rezé. Elle m’avait tendu un plat et avait dit, sans lever les yeux : « Une femme qui parle trop de ses soucis fait fuir tout le monde. » J’avais ri, un rire court. Personne n’avait relevé.

Ensuite, il y avait eu la question du travail. Je voulais reprendre des études pour passer le concours de documentaliste. Victor avait soupiré : « Et qui ira chercher Louise à la sortie de l’école ? Et mon père, tu crois qu’il va se déplacer tout seul à ses rendez-vous ? » J’avais laissé tomber le dossier. Trois ans plus tard, j’avais prêté deux mille euros à mon frère sans lui en parler, pour qu’il termine sa formation. Victor avait fait la tête pendant une semaine entière. Pas de cris. Des phrases courtes, des portes fermées doucement, des assiettes posées trop fort sur la table. C’était pire que des cris. J’avais fini par m’excuser, alors que je ne savais même plus de quoi.

À l’extérieur, nous étions propres, ordonnés, un peu ternes. Un appartement de cinq pièces aux Dervallières, acheté avec un prêt sur vingt-trois ans, immatriculé CS 912 NN. Une Clio grise pour moi, un C4 Picasso pour lui. Les vacances au Pouliguen, tant qu’il en restait à la location. Les photos de Noël dans l’entrée, toujours les mêmes pulls. Les voisins disaient : « Au moins, eux, ils ne divorcent pas. »

Mais le soir, après le dîner, je restais dans la cuisine. J’écoutais le frigo. Depuis quand écoute-t-on un frigo avec autant d’attention ? Depuis qu’on a peur du bruit de sa propre voix, voilà.

Nous étions le 27 mai. Le lendemain, Victor avait prévu un dîner pour nos treize ans de mariage. Il avait acheté des fleurs la veille, je l’avais vu avec les roses roses — pas rouges, jamais rouges — posées sur le buffet. Il avait invité les Jambu, nos voisins de palier, et sa sœur. Le gâteau était déjà commandé chez le pâtissier de la rue Félix-Faure : un fraisier pour dix personnes.

— Demain, tu vas porter un toast, ai-je dit. Et moi, je vais devoir sourire. Et penser que tu me compares à un canapé.

Victor a jeté le torchon sur la table.

— Tu dramatises. C’est une phrase dans un message. Regarde tout ce qu’on a.

C’était exactement ce que j’avais fini par croire. Qu’il fallait regarder tout ce qu’on avait, jamais ce qu’on était devenue. Que la colère était un luxe pour femmes sans enfant. Que la fatigue se soignait par des heures de ménage. Que j’avais tort de mal dormir, mal ressentir, mal vouloir.

La veille du dîner, j’ai appelé ma mère. Elle habite à Saint-Nazaire, dans un deux-pièces face aux entrepôts du port. J’ai parlé sans respirer. J’ai tout dit, même la phrase du message. J’avais besoin de savoir si j’étais folle. Elle a répondu :

— Camille, les hommes ne comprennent pas les mots, ils comprennent les actes. Tu as un toit, une fille, un mari qui rentre le soir. Ma génération en a vu d’autres. Tiens bon.

J’ai pleuré dans la salle de bains, le visage froid, un gant de toilette serré dans le poing. Louise, neuf ans, regardait un dessin animé dans le salon. Je ne voulais pas qu’elle entende. Mais je crois qu’elle a entendu quand même. Elle a poussé la porte, sans frapper, et elle a dit :

— Maman, pourquoi tu pleures toujours quand papa n’est pas là ?

J’ai dit : « C’est un rhume, ma chérie. »

Le soir du dîner, il y avait du monde dans la salle à manger. Je portais une robe bleue, celle que Victor m’avait offerte pour mes quarante ans, quatre ans plus tôt. Il a levé son verre de tokaj — il avait acheté du tokaj hongrois, il appelait ça « un vin de fête », comme si la fête pouvait se décider par l’étiquette.

— À treize ans de vie commune, à ma femme, à notre famille, a-t-il dit, la voix ronde, un peu trop forte.

J’ai entendu les verres tinter. J’ai pensé à Louise. À l’école Jean-Jaurès, à la maîtresse qui me disait : « Elle pose beaucoup de questions, votre fille. » Je pensais à moi, au jury du concours auquel je n’étais jamais allée. Je pensais à ces treize années comme à une moquette trop épaisse, qu’on nettoie sans arrêt et qui retient toute la poussière.

Puis j’ai posé mon verre. Le pied s’est fêlé, je crois, ou bien c’est moi qui l’ai posé trop fort. J’ai dit :

— Il n’y aura pas de quatorzième année.

Tout le monde s’est tu. M. Jambu a laissé son couteau en l’air. Victor m’a regardée comme une cliente mécontente.

— Camille, tu ne vas pas faire ça devant nos invités.

— Si. Je vais le faire devant vos invités. Moi je vous les avais préparés, les carrés de saumon.

Je n’ai pas parlé d’Élodie. Ce n’était pas un tribunal. J’ai dit que je ne voulais plus de ce silence. Que j’avais l’impression de m’effacer un peu plus chaque année, de peser un peu moins lourd dans l’appartement, sans que personne s’en inquiète. Que je ne voulais pas d’un mariage qui tenait comme un meuble contre un mur, par habitude de ne pas le déplacer.

Je me souviens de la phrase exacte de sa sœur :

— Vous avez pensé à Louise, au moins ?

Oui, j’y avais pensé. Toutes les nuits depuis six mois, en cachette, en marchant dans Cannes. C’est à Cannes que j’avais ouvert une fois les annonces immobilières sur mon téléphone, en me cachant derrière une cabine de plage. J’avais refait les comptes. La pension, les allocations, les frais de cantine. Le centre de loisirs du mercredi. Les trajets en Chronobus. L’orthodontie, dans deux ans.

Deux semaines plus tard, j’ai signé le bail d’un trois-pièces à Bellevue, au neuvième étage, au milieu de la cité des Lauriers. Le loyer : sept cent quarante euros, charges comprises. La chambre de Louise donne sur le fleuve. Le premier soir, nous avons mangé des pizza surgelées, assises par terre, sans meubles. Elle a dit :

— Ici au moins, on entend pas ronfler papa à travers la cloison.

Je me réveille encore certaines nuits. Je compte combien il reste sur le compte Family. Je recompte trois fois les repas de la semaine. Il y a des factures sur le réfrigérateur, que je déplace chaque matin, comme pour ne pas les voir en face. Mais je ne pleure plus dans la cuisine. Je ne cache plus mon visage quand Louise entre dans la pièce.

Un samedi de mars, j’ai recroisé Victor. Devant l’Intermarché de la place Barbara. Il portait le cabas à roulettes de sa mère. Il m’a demandé si Louise dormait bien. Puis il a dit, sur un ton que les hommes adoptent quand ils veulent reprendre les choses sans les reprendre :

— Tu sais, on aurait pu essayer autrement.

J’ai eu une fraction de seconde de vertige. Pas de regret. Plutôt l’image très nette de ce que j’allais faire : monter dans la Clio, ouvrir l’application de ma banque, et transférer la moitié du livret A de Louise sur son compte d’épargne personnel, avec son nom écrit à la main sur la ligne de référence. Quatre cent cinquante euros. Pas une fortune. Mais c’était la part exacte que Victor m’avait reproché d’avoir prêtée à mon frère, onze ans plus tôt.

Il a voulu me retenir en posant la main sur mon caddie vide. J’ai fait un petit pas de côté. Je n’ai pas crié. Je n’ai pas pleuré.

— Il faut que je file, ai-je dit. Louise a judo à six heures.

Et je suis partie, en me souvenant que j’avais laissé la balance de cuisine dans le tiroir du haut, chez lui, et que je n’irais jamais la récupérer.

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