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Un homme prêt à déplacer des montagnes, ou juste son fauteuil ?
Je n’aurais jamais dû accepter ce dîner. Vraiment. Même si le homard était parfait et que la vue sur la baie de Villefranche-sur-Mer depuis la terrasse du restaurant était à couper le souffle. Claire, elle, était parfaite. Une chirurgienne cardiaque de quarante-neuf ans, les cheveux poivre et sel coupés au carré, un rire qui claquait comme un bouchon de champagne. Elle parlait de ses opérations avec une passion froide et chirurgicale, justement, qui me fascinait.
J’ai cinquante-deux ans, je suis architecte, et je venais de passer trois ans seul après un divorce qui m’avait laissé lessivé mais pas aigri. Je vivais à Nice, dans un appartement lumineux du quartier du Port. Mes deux filles étaient à l’université à Paris. J’étais un homme libre. Un homme prêt à reconstruire. Ou du moins, c’est ce que je croyais.
Nous nous sommes vus une fois, deux fois, puis un rythme s’est installé. Un jeudi sur deux, Claire m’invitait chez elle, dans son duplex perché sur les hauteurs de Cimiez, avec une vue imprenable sur la Grande Bleue. C’était toujours le même cérémonial. Un verre de vin blanc de Bellet sur la table basse en marbre, du jazz manouche en fond sonore, et son chat, un chartreux obèse nommé Platon, qui me fixait avec le mépris d’un général qui n’a pas encore décidé de vous faire fusiller.
Un soir, une envie d’enfant m’a pris. Je voulais lui laisser une surprise toute bête. Une trace de mon passage. Elle descendait les poubelles, j’en ai profité pour entrer dans sa salle de bain. J’ai ouvert le tiroir en verre fumé sous le lavabo. Il y avait sa brosse à dents électrique, des cotons démaquillants, une crème pour les mains hors de prix, le tout rangé avec une précision qui sentait le bloc opératoire. J’ai déposé ma vieille brosse à dents manuelle, achetée au tabac du coin, à côté de la sienne. Un geste idiot, un clin d’œil silencieux à une possible vie commune.
Quand elle est revenue, elle a vu la lumière sous la porte de la salle de bain. Je l’ai entendue pousser un soupir, pas un soupir de lassitude amoureuse, non. Un soupir de contrariété.
Elle est entrée dans le salon, tenant ma brosse à dents entre le pouce et l’index, comme une pièce à conviction dans une scène de crime.
« Maxime, on peut se parler ? »
Sa voix était douce, mais le sol a semblé se dérober sous mes pieds. Le ton était celui qu’on utilise pour annoncer un licenciement.
« J’adore quand tu viens, tu le sais. Vraiment. Mais… »
Le « mais » est resté suspendu dans l’air, lourd comme l’orage au-dessus de la mer. Elle a pris une gorgée de vin, a reposé le verre avec un petit bruit sec.
« Tu peux venir me voir les mardis et les vendredis. On peut regarder un film, commander des sushis, dormir ensemble. Mais ta brosse à dents, Maxime… ça, tu la laisses chez toi. J’ai besoin de clarté. De limites. Ici, c’est mon espace. Mon équilibre. Platon ne supporte pas le changement, tu comprends ? »
Je n’ai pas répondu. J’ai regardé le chat qui, justement, me tournait le dos en ronronnant comme un diesel. Un rire nerveux m’est monté dans la gorge. Je ne voyais pas son « équilibre », je voyais une citadelle imprenable avec un pont-levis qui ne s’abaisserait jamais complètement. J’étais un invité de marque, mais un invité quand même. Un visiteur du mardi.
Les semaines qui ont suivi ont été une longue glissade vers le néant. Le pire, c’est que tout était bon, en surface. Les nuits étaient passionnées. Les conversations, brillantes. Mais j’avais constamment l’impression de marcher sur un parquet flottant posé sur des sables mouvants. Un dimanche, une tempête s’est abattue sur la côte. Mon duplex s’est retrouvé privé d’électricité. Les arbres craquaient dans la rue, des tuiles volaient. Je l’ai appelée, presque honteux.
« Claire ? Il y a une panne géante chez moi. Je suis dans le noir complet. Je peux passer dormir chez toi ? Juste pour un soir ? »
Il y a eu un silence. Un long, un très long silence. J’entendais le vent hurler de mon côté, et le ronronnement de Platon du sien.
« Maxime… tu sais, les règles sont là pour éviter les malentendus. On a dit mardi et vendredi. Si je commence à faire des exceptions pour une panne, qu’est-ce que ce sera la prochaine fois ? C’est dimanche soir, je me prépare pour ma semaine de bloc. J’ai besoin de ma bulle. »
Ce n’était pas le froid qui m’a glacé, c’est la mécanique parfaite de son refus. Ce n’était pas de la méchanceté. C’était pire. J’étais un élément perturbateur dans un écosystème fermé. Je me suis vu, à cinquante-deux ans, supplier pour une place sur un canapé durant une tempête. J’ai pris une veste, je suis allé dormir dans ma voiture, garée au quatrième sous-sol d’un parking, et au petit matin, j’ai rompu par texto. Un texto. Parce qu’elle ne méritait pas mieux.
« Tu as gagné. Je ne viendrai plus ni le mardi, ni le vendredi, ni le jour de la tempête. Adieu. »
J’ai passé l’automne à me reconstruire, à me dire que je ne voulais plus personne. Puis, en janvier, lors du salon des artisans à Lyon, j’ai rencontré Camille.
Camille, c’était le chaos organisé. Un petit bout de femme de quarante-sept ans, créatrice de céramiques, les doigts toujours pleins de terre glaise, un rire qui faisait tourner toutes les têtes. Elle vivait dans une péniche amarrée sur la Saône, un capharnaüm de pots cassés, de plantes vertes et de livres ouverts. Rien à voir avec le bloc opératoire. Le premier soir où j’ai dormi sur sa péniche, le courant m’a semblé doux, le ronflement du poêle à bois m’a bercé. Au matin, elle m’a préparé un café dans un bol immense et bancal.
« Tiens, goûte », elle m’a dit. « Il est dégueulasse, mais c’est le mien. »
Je suis resté trois jours. Puis une semaine. Mais Lyon, c’était loin de Nice, et les allers-retours devenaient un gouffre. Je gérais un gros chantier de musée sur la Riviera, ma vie professionnelle était là-bas. Un soir, en plein hiver, Camille est venue me voir. Elle a regardé la mer grise, la lumière unique de l’hiver méditerranéen, et elle a souri.
Six semaines plus tard, alors que je rentrais du chantier, j’ai vu une camionnette garée devant chez moi. Camille était là, les manches retroussées, en train de descendre des cartons.
« Qu’est-ce que tu fais ? » j’ai demandé, bêtement.
« Je déménage. J’ai rendu la péniche ce matin. »
Je me suis figé sur le trottoir, ma mallette à la main. Elle a croisé mon regard et a vu la panique, le souvenir du chat obèse, du refus glacial.
« Maxime », elle a dit en posant un carton sur le bitume. « Je ne vais pas te mentir et te dire que c’est facile. Je laisse Lyon, mon réseau, le balancement de l’eau sous mes pieds le matin… Mais je suis une grande fille. Je sais où j’ai envie d’être. »
Elle s’est approchée, et a posé une main pleine de poussière sur ma joue.
« J’ai pensé à un truc. Tu sais quoi ? »
« Non… »
« On ne va rien foutre chez toi. On met tout au garde-meuble, si tu veux. Ou on cherche une maison, un truc un peu nul, un peu moche, avec de la moquette pourrie. Un truc qui ne sera ni ta caverne de célibataire, ni ma péniche. Un truc à nous. Juste à nous. Je ne veux pas m’adapter à ton monde, je ne veux pas que tu t’adaptes au mien. Je veux qu’on construise le nôtre. »
Je n’ai rien dit. J’ai pris le carton le plus lourd dans mes bras, et je suis entré dans l’immeuble. Elle m’a suivi, et on est restés une heure assis sur le parquet, à boire une bière au milieu du bazar.
Ce soir-là, on a démonté le cadre trop clinquant au-dessus de mon lit, on a sorti son horrible collection de chats en faïence, et on a tout poussé dans un coin du salon. On a ouvert une bouteille de rouge, et sur une feuille de calque, avec mes feutres d’architecte, on a commencé à dessiner notre première cuisine.
L’histoire n’a pas été un long fleuve tranquille. Six mois plus tard, on a posé nos valises dans un ancien garage réaménagé à Èze, avec une vue imprenable et un loyer absurde. Le projet de Lyon lui manquait, elle a pleuré deux ou trois nuits. J’ai eu peur qu’elle regrette. Mais elle m’a juste demandé de faire un feu dans la cheminée.
Un an plus tard, mon téléphone a sonné. Un numéro inconnu. C’était Claire. Elle avait eu mon contact par un ami commun.
« Maxime, je ne te dérange pas ? Je suis à Monaco pour un congrès. Je me demandais si tu voulais boire un verre. Pour en parler. Vraiment. »
Elle n’avait pas changé. Sa voix était la même, posée, chirurgicale. Je me suis tourné vers la porte de notre atelier. Camille tournait un vase, la radio crachotait du vieux rock des années 90, ses cheveux collés par la sueur sur le front. Platon, le chat de Claire, n’aurait jamais survécu une minute ici.
J’ai répondu à Claire, calmement.
« Écoute, je suis vraiment désolé. Mais mon emploi du temps est assez chargé. Et surtout, je n’ai plus de brosse à dents à déplacer. Elle est déjà là. Chez moi. »
Je n’ai pas attendu sa réponse. J’ai raccroché.
J’ai traversé l’atelier, j’ai pris Camille par la taille, et j’ai posé mon menton sur son épaule trempée. Elle ne m’a pas demandé qui c’était. Elle m’a juste tendu un pinceau pour que je l’aide à poser l’émail.
Dehors, le vent s’était levé sur la baie de Villefranche. Une tempête comme celle d’il y a deux ans. Sauf qu’ici, les volets ne grinçaient plus. Ils étaient juste fermés. Ensemble, on était au chaud.
