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Un homme demande qui décide de son propre reflet.
Henri a soixante-douze ans et vit à Nancy, dans un appartement du quartier Saint-Marcel où le tramway passe sous ses fenêtres depuis que sa femme n'est plus là pour l'entendre avec lui. Marie-Thérèse est partie il y a huit ans, un mois de novembre, et depuis, Henri a réorganisé sa vie autour de repères simples : le marché le mardi, la belote avec Roger et Fernand le jeudi, et le coiffeur — toujours le même, monsieur Belkacem, dont le salon sent la mousse à raser et le café serré depuis vingt-trois ans.
Sa fille, Odile, quarante-quatre ans, dirige une agence immobilière à Metz. Son fils, Thibault, trente-neuf ans, vit à Lyon et ne voit son père qu'à Noël. C'est Odile qui a commencé, il y a environ un an, à faire des remarques sur les cardigans en laine chinée d'Henri, sur ses pantalons en velours côtelé, sur cette veste beige qu'il porte depuis l'époque où il travaillait encore comme technicien de maintenance à la SNCF.
— Papa, tu pourrais quand même faire un effort. On dirait que tu sors d'un catalogue de 1998.
Il haussait les épaules. Il aimait cette veste. Elle avait des poches profondes où il pouvait glisser son paquet de mouchoirs et ses lunettes de lecture sans qu'elles tombent.
Les choses ont pris une tournure plus sérieuse un dimanche de mars, quand Odile est arrivée chez lui avec un sac de chez Célio — un pull col rond gris anthracite, "plus actuel", disait-elle. Henri l'a remercié, l'a porté une fois pour lui faire plaisir, puis l'a rangé dans le placard du couloir, entre les draps de rechange et une vieille couverture de pique-nique.
La scène qui a vraiment tout déclenché s'est passée un samedi après-midi. Odile était venue chercher des papiers pour la déclaration d'impôts de son père — elle s'en occupait depuis la mort de sa mère — et elle est tombée sur un gilet sans manches, en laine marron, posé sur le dossier d'une chaise de la cuisine. Elle l'a pris entre deux doigts, comme s'il risquait de la salir.
— Sérieusement, papa. Ce truc, tu l'as depuis quand ? On dirait un gilet de curé de campagne.
— Il me tient chaud. Qu'est-ce que ça peut te faire ?
— Ça me fait que tu as l'air d'avoir quatre-vingts ans alors que t'en as soixante-douze. Les gens te regardent et pensent que t'as abandonné.
Cette phrase-là, "abandonné", est restée. Henri s'est assis à la table de la cuisine, sous la suspension qui grésille un peu depuis des mois — il faut qu'il pense à changer le variateur —, et il a posé la question qui lui trottait dans la tête depuis des semaines.
— Et si, moi, j'aimais bien me voir comme ça ?
Odile n'a rien répondu. Elle a juste reposé le gilet sur la chaise, plus doucement que la première fois.
Henri lui-même a été surpris par sa propre question. Il n'avait jamais formulé les choses ainsi. Ce n'était pas de l'ignorance, ni de la négligence. C'était du confort, tout simplement — le confort d'un homme qui sait ce qui lui va et qui n'a pas besoin qu'on le lui rappelle.
Odile a essayé de se justifier. Elle a dit qu'elle voulait juste qu'il se sente bien, que depuis la mort de sa mère elle trouvait qu'il s'était "un peu laissé aller". Ce mot-là a fait plus mal que tout le reste. Henri se douchait chaque jour, allait chez le coiffeur toutes les trois semaines, marchait une heure chaque matin le long du canal, voyait Roger et Fernand, gardait son appartement impeccable. Mais pour sa fille, porter les mêmes pulls que quinze ans plus tôt, c'était refuser d'avancer.
La conversation a mal tourné. Odile a fini par dire qu'elle voulait seulement l'aider, et lui a répondu que personne ne lui avait demandé de le "moderniser". Elle est partie sans dîner, en claquant un peu trop fort la porte de l'immeuble — Henri l'a entendue depuis sa fenêtre, puis a entendu le voisin du dessous, monsieur Fabbri, sortir promener son chien comme si de rien n'était, ce chien qui aboie toujours à la même heure, dix-neuf heures pile, comme une horloge.
Henri s'est senti coupable, ensuite. Il sait que sa fille s'inquiète. Après la mort de Marie-Thérèse, il avait traversé une période sombre — des semaines sans presque sortir, à manger des conserves debout devant l'évier. Odile avait pris ça très à cœur. Une partie d'elle, il le comprend, redoute encore qu'il ne se referme sur lui-même.
Deux semaines plus tard, ils se sont retrouvés à déjeuner dans une brasserie près de la place Stanislas. Henri a commandé une quiche lorraine, presque par provocation tranquille, et lui a dit qu'il avait réfléchi à ce qu'elle lui avait dit. Il a admis que certains vêtements étaient vraiment usés — un manteau, notamment, dont la doublure était déchirée depuis des mois et qu'il continuait de porter sans y penser.
— Mais c'est moi qui choisis.
Ils sont allés ensemble dans une boutique du centre-ville. Odile a d'abord voulu lui mettre cinq articles dans les bras dès l'entrée. Il lui a demandé de s'asseoir sur le petit banc près des cabines et de le laisser faire. Il a choisi un pantalon en velours fin, deux chemises à carreaux discrets, et une veste marron — pas si différente, au fond, de celle qu'il portait depuis vingt ans. Quand il est sorti de la cabine, Odile a eu un sourire.
— Tu ressembles toujours à toi.
— C'était le but.
Depuis, un équilibre s'est installé. De temps en temps, Odile lui envoie une photo d'un vêtement par SMS. Il peut dire non sans qu'elle s'en vexe. Lui aussi a changé certaines choses : il a laissé pousser ses cheveux un peu plus longtemps que d'habitude et a découvert que ça lui plaisait. Il a acheté des baskets neuves — pas blanches, il trouve que ça se salit trop vite avec la pluie lorraine.
Mais il a gardé ses gilets. La semaine dernière, son petit-fils Nathan, dix ans, lui a dit que l'un d'eux faisait "trop papy". Henri a répondu :
— Je suis ton papy.
Nathan a éclaté de rire et a voulu essayer le gilet lui-même, flottant sur ses épaules maigres, en tournant sur lui-même dans le salon.
À soixante-douze ans, Henri n'a aucun problème à avoir l'air d'un homme de soixante-douze ans. Ce qui l'inquiète, c'est cette idée que vieillir serait quelque chose à camoufler en permanence. Il veut être propre, soigné, se sentir bien dans sa peau. Mais il ne veut pas se déguiser en quelqu'un de plus jeune pour rassurer les autres.
Le mois dernier, pour son anniversaire, Odile lui a offert un abonnement à la piscine municipale du quartier — pas un vêtement. Henri y va maintenant le mercredi matin, avant l'heure de pointe. Le gilet marron, lui, est toujours sur le dossier de la même chaise dans la cuisine.
