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Le gymnase de boxe, une chaussure de danse dans un sac plastique

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Je m'appelle Bernard Fontaine, j'ai soixante-trois ans, et je vais vous raconter cette histoire de mon point de vue — celui du grand-père, pas celui qu'on montre du doigt sur les réseaux.

J'ai passé trente et un ans dans les mines de potasse d'Alsace, à Wittelsheim. On descendait à mille mètres, on remontait couverts de poussière blanche, et on ne discutait pas de sentiments là-dedans. On tenait, un point c'est tout. Alors quand mon fils Julien est parti pour l'opération Sentinelle, puis pour une mission plus longue dont je ne peux pas dire grand-chose, j'ai pris sur moi de veiller sur son fils, Nathan, huit ans. C'était ma manière à moi de porter le poids pendant son absence.

Ce mercredi-là, je suis arrivé à l'école de danse de la rue des Tanneurs, à Mulhouse, dix minutes avant l'heure du cours. Il pleuvait, cette pluie fine et grise qui colle aux vitrines, et dans le hall, ça sentait le parquet ciré et le thé à la menthe que la secrétaire buvait toujours à son bureau. J'ai vu Nathan par la porte entrouverte du vestiaire, en train d'enfiler ses chaussons roses, et quelque chose s'est serré dans ma poitrine. Je ne vais pas mentir : j'ai eu honte. Honte pour lui, honte pour mon fils qui se bat, honte à l'idée que les copains du quartier se moquent de mon petit-fils en collants.

Alors j'ai fait ce que j'ai toujours su faire : j'ai gueulé. J'ai attrapé Nathan par le bras, j'ai renversé le présentoir de cartes de visite sur le comptoir, et j'ai crié à la secrétaire de me rendre le dossier de mon petit-fils. Elle a paniqué, elle a parlé de contrat signé, d'appeler la police. Je m'en fichais. J'étais son grand-père. J'avais le sang de Julien dans les veines et je me disais que ça me donnait le droit de décider.

Je l'ai traîné par des ruelles jusqu'au club de boxe du quartier de Bourtzwiller, dans une cave humide sous une pizzeria fermée depuis deux ans. Ça sentait le cuir vieux et la transpiration incrustée dans les tapis. J'ai fourré un billet de cinquante euros dans la main de l'entraîneur, un ancien type du nom de Kader, costaud, avec une cicatrice au-dessus du sourcil, et je lui ai dit de faire de mon petit-fils un homme.

Kader a regardé Nathan trembler, sans tenue, les yeux rouges, et il m'a rendu mon billet.

— Tu déconnes, papy. Je ne prends pas les gosses qu'on traîne de force. Ramène-le chez lui.

J'ai crié plus fort. J'ai dit que j'allais payer le double. Et c'est là que ça a commencé à déraper vraiment, parce que ma belle-fille Camille est arrivée dans un crissement de pneus avec son vieux Scénic, le téléphone encore collé à l'oreille — la directrice de l'école de danse hurlait dedans. Elle s'est jetée sur son fils, elle m'a traité de tous les noms, elle a dit que j'avais perdu la tête.

Je lui ai répondu ce que je pensais vraiment : que son mari n'était pas en train de risquer sa peau pour que son fils fasse des pointes devant un public. Que c'était elle, la responsable, avec sa tête légère. J'étais mauvais, je le sais maintenant. Sur le moment, je ne voyais que ma propre peur déguisée en colère.

C'est là qu'un homme est sorti de l'ombre du fond de la salle. Grand, survêtement gris, il s'entraînait apparemment plus loin sans qu'on le remarque. Il s'est approché, a regardé Nathan, puis moi.

— Votre petit-fils fait de la danse classique ?

Camille a confirmé, encore tremblante.

— Vous savez ce que vous êtes en train de lui interdire ? a dit l'homme en se tournant vers moi. Je suis moniteur de sport, ancien champion régional. Mon fils aîné a fait de la danse pendant deux ans, sur les conseils de son propre coach, parce que le travail des appuis, la respiration, la coordination — c'est ce que tous les boxeurs sérieux cherchent à rattraper plus tard, sur un tapis de gym, en cours du soir, avec un prof qui leur apprend à poser le pied. Vous êtes en train de lui abîmer les articulations avec votre entêtement.

Je me suis senti ridicule, debout au milieu de cette cave, avec mon sac de charbon d'orgueil sur le dos. J'ai encore crié quelque chose sur les hommes qui doivent savoir se défendre. Ma voix sonnait creux, même à mes propres oreilles.

Camille a sorti son téléphone, a composé un numéro, mis le haut-parleur. Après deux sonneries, la voix de Julien est arrivée, fatiguée, hachée par une mauvaise connexion.

— Camille ? Qu'est-ce qui se passe, on m'a appelé de l'école…

Je me suis avancé, j'ai pris la parole avant elle, j'ai dit que j'avais sorti Nathan de ce truc de filles, que je l'avais emmené dans une vraie salle. J'attendais un mot de soutien. Ce que j'ai reçu, c'est un silence, puis un soupir lourd, presque douloureux à entendre à travers les parasites.

— Papa. Arrête. Tais-toi et écoute-moi.

Toute la salle s'est figée. Même les deux gamins qui cognaient dans le sac de frappe au fond se sont arrêtés.

— Papa, ça fait dix-huit mois que je suis en opération. Je vois des choses que je ne raconterai jamais à table. La seule chose qui me tient, le soir, dans le froid, c'est de regarder les vidéos que Camille m'envoie de Nathan sur scène. C'est ça, la vie normale que je défends. C'est pour qu'il ait le droit d'être ce qu'il veut que je suis là-bas.

J'ai voulu répondre, j'ai bredouillé son prénom. Il a coupé.

— C'est son choix, papa. Le nôtre, à Camille et moi. Si tu touches encore une fois à ses papiers, si tu remets les pieds dans cette école pour faire un scandale, tu n'es plus mon père. Camille, ramène Nathan à la maison.

Camille a pris la main de son fils. Nathan a relevé la tête vers moi — pas de peur, cette fois. Un regard plus vieux que son âge, un regard qui jugeait tranquillement. Ils sont sortis. Je suis resté seul dans cette cave qui sentait le vieux cuir, entouré de types qui évitaient mes yeux et qui, je crois, avaient tous un peu honte pour moi.

Je suis rentré chez moi à pied sous la pluie, sans prendre le bus, pour avoir le temps de réfléchir. J'ai repensé aux trente et un ans passés sous terre, à croire que la dureté était la seule chose qu'on pouvait transmettre à un petit-fils. J'ai repensé à Julien enfant, qui avait peur du noir et que je forçais à dormir la lumière éteinte parce que « un homme, ça n'a pas peur ». Peut-être que je recommençais la même chose avec Nathan, trente ans plus tard, dans une autre cave.

Le soir, je suis allé au centre commercial d'Illzach, dans un magasin de sport, et j'ai demandé au vendeur ce qu'il fallait pour un enfant qui débutait en danse classique. Il m'a montré des demi-pointes en cuir souple, pas les moins chères. J'ai payé trente-huit euros sans discuter.

Je suis retourné à l'école de la rue des Tanneurs à l'heure où je savais que Camille ramènerait Nathan pour parler avec sa professeure. J'ai attendu devant, sous l'auvent, le sac plastique à la main, en regardant les gens sortir du tabac d'en face avec leur pain et leur journal, comme un soir ordinaire.

Quand ils sont arrivés, je n'ai pas crié. J'ai tendu le sac à Nathan sans vraiment regarder Camille dans les yeux, parce que je n'y arrivais pas encore.

— Tiens. Le vendeur a dit que c'étaient les meilleures. Pour pas que tu te blesses les pieds.

— Papy… a fait Nathan, surpris.

— Ne dis rien. Ton père m'a dit autre chose au téléphone, après votre départ. Qu'il y a un spectacle le mois prochain. Et que si je ne suis pas au premier rang avec des fleurs, il arrête de me parler. Alors tu continues. Mais si quelqu'un t'embête à cause de ça, tu me le dis. Compris ?

Je suis reparti vers l'arrêt de bus sans me retourner, en essuyant mes yeux avec la manche de ma veste, en me disant que c'était la pluie qui s'y était mise, alors qu'il ne pleuvait déjà plus depuis un moment.

Trois semaines plus tard, j'étais assis au premier rang de la salle des fêtes, un bouquet de dix roses blanches sur les genoux, en costume, avec Camille à côté de moi qui ne m'a toujours pas complètement pardonné — je le sais, je le vois dans sa manière de me parler, brève, polie, encore prudente. Mais elle m'a gardé une place. Quand Nathan est entré en scène et qu'il m'a cherché des yeux dans le noir avant même de commencer à danser, j'ai compris que ce n'était plus à moi de décider ce qu'un homme doit être.

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