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Les Vingt Mètres

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Martin serrait contre lui la boule de poils crasseuse. La bête, un chat tigré dont on ne distinguait plus vraiment les rayures sous la crasse, tremblait. De froid, de faim, de fatigue. Les griffes, usées jusqu’au sang, s’accrochaient au col de sa chemise. Martin, lui, ne tremblait pas. Il souriait. Un sourire d’illuminé sous la lumière crue du hall d’entrée de son immeuble, rue des Lilas, à Rouen.

Il était sept heures du matin passées. Le concierge, Michel, finissait de sortir les poubelles quand il les a vus débouler du sous-sol. Il a ouvert la bouche, l’a refermée. L’odeur de moisi et de pisse de chat a envahi le hall. Michel a juste dit : « Ben, vous l’avez trouvé, alors. » Martin n’a pas répondu. Les mots auraient été bien trop petits pour ce qui gonflait sa poitrine.

Ce que Michel ne savait pas, c’est que Martin passait ses nuits à arpenter le quartier depuis des mois. Crispé sur son volant, à faire le guet près des bennes à ordures du boulevard de l’Yser. À sillonner les ruelles derrière le lycée, sa lampe torche trouant l’obscurité à la recherche de deux billes phosphorescentes.

L’histoire avait commencé un soir de novembre, rue des Lilas. Martin, comptable de son état, taiseux de nature, vivait avec Biscotte, une chatte tigrée sauvée d’une portée trouvée près des docks. Un soir pluvieux, en rentrant les bras chargés de courses, il avait mal claqué la porte-fenêtre donnant sur le balcon. Un courant d’air l’avait rouverte. Biscotte, attirée par un pigeon imprudent, avait glissé sur la rambarde humide. Il l’avait cherchée toute la nuit sous une pluie battante.

Le lendemain, il était au travail les yeux rouges. Pas pleuré, non. Juste brûlés par le vent. Sa collègue, Clara, lui avait demandé ce qu’il avait. « Rien », il avait dit. Il avait imprimé cinquante affichettes. Des photocopies noir et blanc pas terribles où on devinait une forme floue avec des yeux en amande. « Perdue. Biscotte. Tatouage YZX789. Récompense. » Il les avait plastifiées lui-même, à la main, le soir dans sa cuisine.

Les jours suivants, il les avait collées. Partout. Les poteaux électriques, la boulangerie, le tabac-presse, le panneau d’affichage de la mairie annexe, le vétérinaire. Il les fixait avec du scotch marron qui gondolait sous l’humidité. Il rentrait les doigts gourds. Sa boîte mail, il la consultait maintenant toutes les heures. Sa messagerie téléphonique, toutes les dix minutes. Un vide immense. Un silence de mort.

Au début, il y a eu des appels. Toujours le même refrain. « J’ai vu un chat gris. » Gris. Pas tigré. « J’ai une chatte noire. » Noire. Pas marron. « Un chat errant traîne près du Monoprix. » Il y allait. Le cœur battant, la voix enrouée à force d’appeler « Biscotte » dans la nuit. Il revenait seul, les épaules plus lourdes. Le chat du Monoprix était un vieux matou roux et blanc, le poil mité, qui se laissait caresser en ronronnant comme un moteur de mobylette. Pas la sienne.

Décembre arriva. Froid, humide, interminable. Les affichettes se décollèrent, décolorées par la pluie, déchirées par le vent. Martin en réimprima. Le papier, l’encre, le scotch : il devait avoir dépensé l’équivalent d’un week-end à Deauville rien qu’en fournitures de bureau. Clara, une fois, avait posé une main sur son épaule. « Martin… ça fait six semaines. Peut-être qu’il est temps… d’en reprendre un autre ? Un chaton à la SPA, ça lui ferait une belle vie… » Il avait retiré son épaule, doucement. « J’en veux pas, d’un autre. »

Un soir, il avait fouillé un container à vêtements, persuadé d’avoir entendu un miaulement. Une vieille dame qui promenait son caniche l’avait regardé comme si c’était lui, la bête sauvage. Un autre soir, il avait escaladé le grillage d’un terrain vague près de la voie ferrée, déchirant son manteau à une pointe rouillée. Rien.

Il avait fini par acheter un cahier. Un petit moleskine. Il y notait tout. Les adresses ratissées, les numéros appelés, les signalements bidons, les heures où il y avait le moins de circulation pour mieux entendre. C’était devenu une obsession clinique. Il cartographiait son impuissance. Sa vie n’était plus qu’une interminable battue. Il dormait à peine, mangeait debout, sa silhouette s’effaçait un peu plus chaque jour derrière l’épais brouillard de son idée fixe.

Trois mois. Il ne sifflait plus dans la rue, connaissant le ridicule de la chose. Il se contentait d’écouter. Le monde était devenu une bande-son qu’il épluchait. Le ronron d’un moteur, il y guettait un miaulement. Le vent dans les gouttières, c’était un feulement. Un soir, sous un porche, un chat noir l’avait suivi, se frottant à ses jambes. Martin s’était baissé, le cœur serré. Il avait caressé la petite tête inconnue. « Toi aussi, t’es perdu ? »

C’était en février que la piste du sous-sol lui était revenue. Une vague rumeur, une chose entendue des mois plus tôt. « Les chats du quartier aiment bien les caves de la rue des Lilas, c’est plein de souris. » Il avait négligé cette piste. Trop proche, trop évidente. Il était allé chercher les clés chez Michel. Michel qui le prenait pour un doux dingue. « Celle du local technique derrière les garages à vélos ? Vous voulez que je vous accompagne ? — Non. »

Il avait descendu les marches. Ce n’était pas une cave de thriller. C’était un couloir glacial, encombré de cadres de vélo tordus, d’une vieille échelle en bois et d’une odeur âcre de poussière de ciment. Les tuyaux gouttaient avec une régularité de métronome. Sa lampe torche balayait un capharnaüm d’un autre siècle. Il avait appelé. « Biscotte ? » Sa voix était rauque. Pas un miaulement. Juste le silence moite.

Il s’était accroupi. Il voulait se mettre à sa hauteur. Il avait éteint sa lampe. Il était resté dans le noir absolu. C’est là qu’il l’avait sentie. Pas vue, sentie. Une présence ténue, un regard posé sur lui. Il avait rallumé la lampe en la pointant vers le sol, très loin de là d’où venait la sensation. Deux points jaunes. Immobiles. Entre une pile de vieux pneus et la chaudière.

— Biscotte.

Il n’avait pas bougé. Le chuchotement était à peine une vibration de l’air. Les points jaunes ne disparaissaient pas. Alors il avait parlé. Longtemps. De sa journée au bureau, d’une bêtise. Du pigeon sur le balcon. Il racontait le vide de l’appartement, une chose qu’il n’aurait jamais dite à un humain. Sa voix était calme, monocorde. Les points jaunes oscillaient.

Il ne savait pas combien de temps il était resté là, sur le béton glacé. Son dos lui faisait mal, ses doigts étaient gourds. Il ne savait même plus ce qu’il disait. Il sortait de lui un murmure sans fin, une longue plainte douce. Et puis, dans le halo périphérique de la lampe, il avait vu une forme. Un squelette recouvert de velours mité. Le poil était si terne, crasseux, collé par l’humidité. Elle était maigre à faire peur, une ombre d’elle-même.

Elle s’était approchée. À pas d’ombre. Elle avait senti le bout de sa chaussure. Et puis, cette chose incroyable, elle avait donné un coup de tête. Un seul. Contre son tibia. Ce geste, ce fameux coup de tête de chat. Et Martin avait éclaté en sanglots. Silencieusement. Les larmes roulaient sur ses joues mal rasées, tombaient sur le dos terreux de la chatte qui, elle, s’était mise à ronronner. Un bruit de crécelle rouillée, le plus beau son du monde.

Il l’avait attrapée. Elle ne pesait rien. Un tas d’os et de fourrure mouillée. Elle s’était recroquevillée au creux de son épaule, là, sous son menton, exactement à l’endroit où elle se blotissait quand elle était chaton.

Il était remonté, titubant, en serrant ce rien du tout contre son cœur. Michel, dans le hall, avec sa cigarette et son balai, l’avait regardé passer, les yeux écarquillés. « Nom de Dieu, c’est Biscotte ? » avait-il soufflé en reconnaissant la misère collée contre la veste. Martin n’avait pas répondu. Il souriait.

Dans l’ascenseur, la chatte ronronnait toujours. Martin colla ses lèvres sur son crâne sale, là où les poils étaient les plus fins. Il sentait son odeur, ce mélange de terre, de fer et de ce je-ne-sais-quoi d’unique, cette odeur de sa chatte qui n’avait pas totalement disparu sous la puanteur de la cave.

Dans l’appartement, rien n’avait changé. Il la posa délicatement sur le carrelage. Elle regarda autour d’elle, les pupilles dilatées. Elle traversa le couloir à pas lents, son petit corps décharné oscillant. Elle s’arrêta devant le salon. Là. Son panier. Toujours à gauche du radiateur. Martin n’y avait pas touché.

Elle entra, sauta maladroitement dedans. Elle tourna une fois, deux fois sur elle-même, puis se roula en boule, le nez sous la queue. Elle était crevée. Martin s’assit sur le canapé et la regarda dormir. Il ne voulait rien faire d’autre. Le monde extérieur avait cessé d’exister. Il avait passé quatre mois à parcourir la ville, à interroger le vide, à coller des photos sur des murs glacés. Il avait parcouru des centaines de kilomètres. Et elle était là. Vingt mètres sous ses pieds. Vivante.

Le lendemain soir, il ne rappela pas le vétérinaire pour le rendez-vous suivi. Il attendit. La chatte se refit une santé, lentement. Son poil retrouva des couleurs, ses yeux une lueur malicieuse. La vie reprit. Le boulot, les courses, le bruit des croquettes dans l’écuelle.

Un matin, bien plus tard, alors que le printemps faisait enfin craquer l’hiver, Martin vit Biscotte assise devant la porte-fenêtre. Elle fixait le balcon, là d’où tout était parti. Son dos frémissait à peine. Martin s’approcha doucement. La porte était fermée. À double tour.

Il s’accroupit à côté d’elle, suivit son regard vers le ciel gris. « Non, ma vieille, pas question. » La chatte battit de la queue, lentement, comme à contrecœur. Il attrapa un vieux coussin râpé posé sur le radiateur, celui qu’elle aimait pétrir sans raison, avec une application de somnambule. Il le lança au milieu du salon.

Le bruit mat fit dresser les oreilles de Biscotte. Elle bondit. Et Martin, dans le silence de l’appartement, sentit la dernière crispation en lui se dénouer. Il n’y avait plus de vingt mètres entre eux. Juste ça. Un coussin râpé. Et le bruit des griffes sur le parquet.

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