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Ils avaient même apporté l’eau
Quand Anne et Laurent ont déposé leur glacière dans le couloir, j’ai tout de suite vu la baguette qui dépassait.
— Vous avez même apporté le pain ? j’ai dit, la voix encore essoufflée par la matinée.
Anne a éclaté de rire, comme si c’était la chose la plus naturelle du monde.
— Ne le prends pas mal, Camille ! Laurent, montre-lui le reste.
Il a ouvert le sac isotherme. Dedans, des tupperwares empilés, du pâté, un camembert encore dans son papier, une bouteille de vin, un pack de six bouteilles d’eau minérale et un gâteau au chocolat dans une boîte en fer. Rien que du déjà prêt, déjà tranché, déjà propre.
Je suis restée plantée là, le torchon à la main, à regarder ce déménagement. Eux, ils venaient de Paris. Quatre heures de route avec toute cette nourriture. Pour moi. Pour ma table. Comme s’ils s’attendaient à trouver le frigo vide et les placards désossés.
— Vous pensiez vraiment que je vous recevrais sans rien préparer ?
Anne m’a attrapée par l’épaule, son sourire un peu gêné.
— On t’expliquera. C’est à cause d’une histoire… un peu dingue. Laisse-nous poser tout ça, et on te raconte.
J’ai serré les dents. Mon regard est tombé sur l’horloge du salon. Il n’était pas encore midi, mais j’avais l’impression d’avoir déjà vécu trois journées entières.
Parce que pour en arriver là, j’avais passé la pire soirée de ma semaine – et ce n’était même pas lundi. C’était vendredi.
Mon mari Paul m’avait lâché ça entre deux cuillerées de soupe, l’air de rien, pendant que je finissais de débarrasser les assiettes de notre fille Chloé.
— Au fait, Anne et Laurent arrivent dimanche matin. Ils restent deux jours.
Je me suis figée, les mains dans l’eau de vaisselle.
— Dimanche ? Dans quarante-huit heures ? Et tu me le dis maintenant ?
Il a haussé les épaules, toujours cette même manière de sourire qui me hérissait.
— Ce sont de vieux amis, tu sais bien. Tu vas pas en faire un drame. Tu auras samedi pour préparer.
Samedi. Mon jour « off ». Enfin, le jour où je suis censée souffler après une semaine à courir entre la maison de Caluire, la crèche de Chloé, et mon bureau à Lyon Part-Dieu. Une semaine à me lever à six heures moins le quart, à enfiler mes collants dans le noir pour ne pas réveiller Paul, à déposer Chloé en pleurs, à attraper le TER de sept heures vingt-deux, à rentrer le soir lessivée, le nez dans les mails jusqu’au coucher de la petite. Et le samedi, c’est la course. Lessives, poussière, sols, les plantes vertes que j’avais adorées avant la naissance de Chloé et qui sont devenues une corvée muette, chaque feuille à essuyer, chaque pot à tourner. Le caddy qu’on remplit chez Carrefour en traînant une enfant qui pleure parce qu’elle ne veut pas quitter le toboggan. Le repas du soir à inventer avec ce qui reste.
Paul, lui, bosse dans une agence de maintenance à Écully, six jours sur sept, de dix heures à dix-huit heures. Quand je pars le matin, il dort. Quand je rentre le soir, il me demande ce qu’il y a à dîner. Sa seule contribution officielle, c’est de sortir la poubelle et de récupérer Chloé à l’école à seize heures trente. Pour le ménage, il a une phrase magique : « Et si j’ai un accident au travail parce que je suis fatigué ? »
Je ne sais pas ce qui m’a retenue de lui jeter l’éponge au visage, ce vendredi-là.
Le lendemain, samedi, je n’ai même pas attendu que le café passe. J’ai attaqué la cuisine. Parce qu’avec des invités, on ne voit plus sa maison de la même façon. Tout ce qui est juste « en ordre » en temps normal devient soudain crade. Les placards blancs laqués avaient des traces de doigts. Le fond de l’évier, une auréole brune. J’ai passé une heure à genoux à récurer le carrelage. J’ai soulevé le couvercle de ma plus grande cocotte : l’intérieur était noirci, une croûte incrustée. Toutes les casseroles étaient dans le même état. J’ai dû frotter à la paille de fer jusqu’à avoir les doigts rouges.
Pendant ce temps, Paul a joué avec Chloé au salon, m’a apporté un thé, et m’a glissé en passant, avec cet air satisfait de celui qui croit aider :
— Tu vois, un petit coup de ménage, c’est pas si terrible. Tu te reposes bien, hein ?
J’ai failli lui répondre que si j’avais voulu me reposer, j’aurais fait une grasse matinée et pas astiqué les poêles comme une dingue. Mais j’ai ravalé la phrase. J’avais trop à faire. Le menu : une entrée froide, un plat qui tienne au chaud, un dessert maison. J’ai épluché, émincé, fait revenir des oignons. Le frigo s’est rempli de plats couverts de film étirable. À minuit, je me suis effondrée sur le canapé, les pieds enflés.
Et maintenant, dimanche midi, Anne et Laurent débarquaient avec assez de victuailles pour tenir un siège. Je les ai installés dans le salon, j’ai préparé le café – avec mon propre café, au moins – et je les ai écoutés.
C’est Anne qui a commencé, après avoir mordu dans un biscuit qu’elle avait elle-même sorti de son sac.
— Il y a un an, on est allés chez une ancienne camarade de promo, à Nantes. Elle a deux enfants maintenant, une grande maison. On est arrivés un samedi soir, crevés, la faim au ventre. On s’attendait à une table dressée, tu vois, une quiche, quelque chose. Rien. Vingt-deux heures, la cuisine est vide. Pas une boîte de conserve, pas un paquet de pâtes. Les gamins courent partout, personne ne parle de manger.
Je l’écoutais en me versant un café. Anne continuait, le regard planté dans le mien.
— Au bout d’une heure, elle nous propose une balade dans le quartier. C’était presque vingt-trois heures. Moi, j’avais tellement faim que je voyais des étoiles. Jérôme – à l’époque c’était mon compagnon – n’osait rien dire. On est passés devant une supérette encore ouverte. J’ai acheté un sandwich à la hâte, un jambon-beurre. Je l’ai entamé sur le trottoir. Et là, les deux gamins de mon amie se sont mis devant moi, le regard fixé sur le pain, comme s’ils n’avaient pas mangé depuis trois jours. Ils ne quittaient pas ma bouche des yeux.
Elle a marqué une pause, a tourné sa cuillère dans sa tasse.
— Je leur ai donné la moitié. Après, on est rentrés. Je croyais qu’elle allait enfin cuisiner quelque chose. Elle a juste acheté un sachet de frites surgelées et les a passées au micro-ondes. C’est tout ce qu’ils ont mangé, tous les quatre. La poule crue que j’avais achetée plus tard, je n’ai même pas pu la faire cuire : leur plaque électrique était grillée.
Laurent a posé sa main sur celle d’Anne, puis s’est tourné vers moi.
— Depuis ce jour-là, on ne va nulle part sans nos provisions. Pas par méfiance, Camille, mais par sécurité. On ne veut plus revivre ce vide. Cette gêne.
Je sentais mes joues chauffer. Je comprenais leur histoire, mais quelque chose en moi refusait d’avaler cette explication.
— Et donc vous avez pensé que moi aussi, je vous laisserais crever de faim ?
Anne a soupiré.
— On ne te connaît pas tant que ça, Camille. La dernière fois qu’on s’est vus, Chloé avait trois mois. Les gens changent, leurs habitudes aussi. On ne voulait pas te mettre la pression.
Je me suis levée pour prendre un plat dans le four. J’avais préparé un gratin dauphinois, une salade tiède aux noix, un poulet rôti. Tout était presque prêt, mais je n’avais plus faim. Je voyais bien qu’ils étaient sincères, qu’ils cherchaient à être gentils. Mais ce que je lisais entre les lignes, c’était que ma maison, ma table, ma réputation d’hôtesse, tout ça ne comptait pas. Qu’on pouvait débarquer chez moi et ne même pas attendre que je fasse le moindre geste.
Le repas s’est quand même bien passé. On a ri, on a partagé mes plats et les leurs. J’ai complimenté leur pâté, ils ont vanté mon gratin. Mais toute la journée, j’ai eu une boule au ventre.
Le soir, quand Paul et moi nous sommes retrouvés dans la chambre, je n’ai pas pu me taire.
— Tu te rends compte de ce qu’ils ont fait ? Ils sont venus avec de l’eau, Paul. De l’eau. Comme si j’étais incapable de leur en offrir un verre.
Il s’est glissé sous la couette, déjà à moitié endormi.
— Arrête, c’est leur truc. Après ce qu’ils ont vécu, c’est normal.
— Ce n’est pas normal ! Ce n’est pas normal d’en arriver à ne plus faire confiance à personne. Et ce n’est pas normal que toi, tu ne comprennes pas à quel point ça m’a vexée !
Il a ouvert un œil.
— Tu es fatiguée, Camille. Dors.
Le lendemain, après leur départ, quand la porte s’est refermée et que le silence est retombé, je suis allée dans la cuisine. Les restes de leur passage étaient là : une bouteille d’eau entamée, un pot de rillettes vide, la boîte du gâteau au chocolat. J’ai regardé l’évier, les casseroles qui étaient encore propres puisque j’avais surtout utilisé les leurs. Et là, je me suis mise à pleurer.
Paul est arrivé derrière moi, surpris.
— Eh, qu’est-ce qui se passe ?
— Il se passe que j’en peux plus, Paul.
Ma voix était cassée, mais j’ai tout lâché. Le samedi qui n’en finit jamais, la fatigue du trajet, les nuits où je rêve de réunions ratées, les matins où tu dors pendant que j’enfile mes collants dans le noir. Le « repose-toi bien » que tu me sors chaque samedi soir, comme si astiquer le carrelage était une thalasso. Et là, aujourd’hui, ces gens qui m’apportent de l’eau parce qu’une fois, une amie les a ignorés, et moi, je suis censée trouver ça normal. Mais moi, Paul, c’est toi qui m’ignores tous les jours. Je suis une étrangère dans ma propre maison, et toi tu me dis que je me repose.
Il n’a pas répondu tout de suite. Il s’est adossé au plan de travail, les bras croisés. Il évitait mon regard.
— Je ne savais pas que tu le vivais comme ça.
— Parce que tu n’as jamais demandé.
Il y a eu un long silence. Puis il a attrapé un torchon, a essuyé le coin de l’évier, sans raison, juste pour occuper ses mains.
— Je suis désolé. Je croyais que… tu aimais t’occuper de la maison. Que c’était ton moment.
J’ai secoué la tête. Je ne l’ai pas laissé me toucher. Je suis montée dans la chambre, j’ai fermé la porte. J’avais besoin de ne plus rien devoir à personne pendant quelques heures.
Le dimanche suivant, je me suis réveillée à neuf heures passées. Il faisait jour. Un soleil blanc entrait par la fenêtre, et une odeur de café chaud montait de la cuisine. Chloé était déjà levée, je l’entendais rire.
Je suis descendue en pyjama. Paul était devant la gazinière, une spatule à la main, les cheveux en bataille. La petite saucisse de Chloé grésillait dans la poêle. Sur la table, il y avait des croissants, du beurre, de la confiture. Et un mot posé contre la tasse :
« Aujourd’hui, c’est moi qui fais tout. Repose-toi. »
J’ai regardé autour de moi. Le salon était déjà rangé, le parquet sentait le propre. Paul avait même essuyé les feuilles des plantes. Je suis restée debout un instant, la lettre entre les doigts.
Puis je me suis assise, j’ai versé le café, et j’ai regardé Chloé qui tartinait son croissant avec application. Paul m’a souri, un peu maladroit.
Je n’ai rien dit. Mais pour la première fois depuis des années, je n’ai pas eu peur du dimanche qui arrivait.
