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La femme qui ne se voyait plus
Laurent a fait sa valise un jeudi soir, après le journal télévisé. Vingt-huit ans de mariage, et il est parti comme on quitte une chambre d’hôtel où la décoration ne plaît plus.
Il n’a pas cherché ses mots. Il les avait préparés, c’était évident. « Je ne te regarde plus, Catherine. Tu as laissé tomber. Ton corps, tes cheveux, cette façon de t’habiller… J’ai rencontré quelqu’un qui me voit, elle. »
Quelqu’un. Le mot est resté suspendu entre le canapé et la table basse.
Ce qui m’a sciée, c’est le « corps ». Pas les années de nuits blanches quand il montait sa boîte d’expertise comptable, pas les repas posés devant lui à heure fixe, pas les parents qu’on a accompagnés jusqu’au bout. Non. Le corps. Comme si j’étais un meuble qu’on regarde et qu’on trouve soudain usé aux accoudoirs.
Je l’ai laissé partir. Je suis restée assise, les mains à plat sur les cuisses. La porte a claqué. Et le silence est entré dans l’appartement, ce silence particulier des soirs où il n’y a plus personne à attendre.
Les premiers jours, j’ai fait des trucs un peu bizarres. Je vérifiais la porte d’entrée trois fois avant d’éteindre la lumière, même si je l’avais déjà fait. Je laissais le couloir allumé jusqu’au matin, comme quand on attend quelqu’un. Le matin, je me réveillais et pendant trois secondes je ne savais pas. Puis je voyais le côté gauche du lit, intact, et tout revenait. Je laissais son oreiller. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être pour ne pas effacer la dernière trace du désordre.
Ce qui fait le plus mal, ce sont les petites choses. Le deuxième mug dans le placard. La chaise vide en face de moi. Et son savon dans la douche – un Sanex à l’aloe vera, tout simple, qu’il utilisait depuis vingt ans. Je n’arrivais pas à le toucher. Je le regardais tous les matins, il rétrécissait à force d’être humide, et moi je le contournais pour prendre le mien.
Un jour, une amie m’a envoyé une capture d’écran. Lui. Avec elle. Elle s’appelle Solène, vingt-neuf ans, chargée de com dans je ne sais quelle start-up. Sur la photo, il porte une chemise que je ne lui connaissais pas. Il a cette tête d’homme qui veut dire au monde : regardez, je ne suis pas fini. Le commentaire sous la photo disait « Nouvelle vie, nouveau départ. » Et moi, alors ? J’étais quoi, un vieux meuble qu’on pose sur le trottoir un soir de pluie ?
J’ai soixante ans. C’est l’âge où on commence à devenir invisible.
Un samedi après-midi, j’ai vidé le placard du couloir. Je cherchais les papiers de la voiture et je suis tombée sur une vieille boîte à chaussures. À l’intérieur, des dessins d’enfants, des cartes postales jaunies, et un carnet à couverture rouge. Mon carnet. J’avais vingt-cinq ans. L’écriture était ronde, appliquée, avec une faute à « appartement » écrit « apartement ».
J’ai ouvert. Au dos d’une page, une liste de courses qui m’a arraché un sourire : « gel douche, tomates, œufs, PQ, chocolat patissier ». Et puis des phrases de moi, jetées là. « Ce soir, j’ai raté le flan au caramel. » « Je veux une maison avec un mur jaune poussin, comme celui de ma grand-mère. » « Je veux être une femme qui fait des gâteaux pour ses copines. » Rien sur la tendresse éternelle ou la silhouette derrière une vitre. Juste un mur jaune poussin et un flan au caramel.
J’ai pleuré. Pas à cause de lui. À cause de celle qui avait écrit ça, et que j’avais oubliée en route. Je me suis mouchée dans le premier Kleenex chiffonné qui traînait au fond de la boîte.
Ce jour-là, je suis sortie et j’ai acheté des tulipes chez le fleuriste au coin. Un petit bouquet orange et jaune, 4,50 €, emballé dans du papier journal. Je les ai mises dans un vieux vase en verre au milieu de la table de la cuisine. C’était pas un grand geste, mais pour la première fois je me suis dit que cet appartement, c’était chez moi, rien qu’à moi.
J’ai commencé à sortir seule. Le cinéma du quartier le mardi après-midi – 5,50 € la séance pour les plus de soixante ans. Puis un café en terrasse, un allongé à 1,80 €, et un magazine people que je n’aurais jamais acheté avant. Je ne cherchais personne. Je buvais mon café, je lisais, et je sentais un drôle de truc calme dans ma poitrine.
Un soir, six mois plus tard, il devait être vingt heures passées, l’interphone a sonné. Sa voix, un peu essoufflée. « Catherine, je peux monter ? Faut qu’on parle. »
Je l’ai laissé entrer. Il faisait moins fier que sur la photo. Le col de sa veste était froissé, ses yeux cernés. Il s’est assis, là, sur LE fauteuil. Son fauteuil d’avant.
« Elle est partie. » Il a dit ça tout de suite, comme si c’était une information qui expliquait tout. « Solène… elle savait pas cuisiner, elle supportait pas mes silences, elle trouvait mes blagues de vieux nulles. Le week-end dernier, elle est rentrée à trois heures du matin et je l’ai attendue dans le salon comme un con. C’est là que j’ai percuté. Je t’ai attendue pendant vingt-huit ans et je l’ai même pas remarqué. »
J’écoutais. Mes mains, posées sur mes genoux, ne tremblaient pas.
« Je voudrais revenir, » il a lâché en fixant la table basse. « Revenir à la maison. Chez nous. »
Il a levé les yeux vers moi, et j’ai vu qu’il cherchait la femme d’avant. Celle qui aurait hoché la tête, fermé la parenthèse sans faire d’histoires. Mais cette femme-là n’habitait plus ici.
« Non, Laurent. » J’ai dit ça doucement, mais ça a claqué quand même.
Il a ouvert la bouche. J’ai levé une main.
« Tu vois, ton savon, dans la douche ? Je l’ai jeté mardi dernier. Mardi dernier, Laurent. Six mois que je l’avais sous les yeux, et j’ai pas pu avant. Six mois pour un putain de savon. Alors imagine le reste. »
Je me suis arrêtée. J’avais la gorge nouée mais je voulais pas pleurer devant lui.
« Le matin, » j’ai continué, « je vérifiais la porte d’entrée trois, quatre fois. Je laissais la lumière du couloir allumée parce que j’avais peur du noir, comme une gosse. J’ai mangé seule tous les soirs. J’ai regardé des séries débiles jusqu’à minuit parce que je supportais pas d’éteindre la télé et d’entendre le silence. Et puis un jour, je suis allée au marché, j’ai acheté un bouquet de tulipes pour 4,50 €, et je me suis assise à ma table. Juste ça. Et c’était un truc énorme. »
Il a serré la mâchoire. « J’ai fait une erreur. Une grave erreur. Tu vas pas me condamner pour une seule décision ? »
« C’est pas une condamnation. C’est juste que je peux plus. Je… je peux plus. J’y arrive pas, Laurent. »
Il est resté silencieux. Longtemps.
Puis il s’est levé, lentement. Il était plus vieux que dans mon souvenir. Il a marché vers la porte. Avant de sortir, il s’est retourné.
« Qu’est-ce que tu vas faire, maintenant ? »
J’ai haussé les épaules. « Je vais finir mon risotto. Il est dans l’assiette, il refroidit. »
Il a eu un drôle de sourire, un peu triste. La porte s’est refermée. J’ai écouté ses pas décroître dans l’escalier.
J’ai éteint la lumière du salon, et je suis retournée dans la cuisine. Le risotto aux champignons – un sachet Picard, j’ai jamais été une grande cuisinière – commençait à coller au fond de la casserole. J’ai remis un peu de bouillon, j’ai touillé avec une cuillère en bois. La bouteille de vin blanc était encore au frais, je m’en suis resservi une goutte.
Sur la table, les tulipes perdaient deux trois pétales orange sur la toile cirée. Je les ai pas jetées. Demain, j’irai au marché, j’en reprendrai peut-être des fraîches. La poissonnière, Nadia, me mettra de côté une jolie queue de lotte, elle sait que j’aime ça.
J’ai pris mon assiette, je me suis installée, et j’ai mangé en regardant le couloir. La peinture bleu paon – un pot à 28 € chez Castorama – était presque finie. Ça sentait un peu la térébenthine et le propre. J’aime bien cette odeur.
