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Les Nains de Jardin et le Champ de Bataille
Clara ne pleura pas. Elle ne cria pas non plus. Elle resta plantée sur le petit portail en fer forgé, la main crispée sur la poignée glacée, incapable de faire un pas de plus sur les gravillons.
La terrasse n'existait plus.
Six mois. Six mois à économiser chaque pourboire de la brasserie où elle travaillait, à enchaîner les doubles services le week-end, à refuser les sorties et les restos. Six mois à rêver de ce coin de paradis minuscule derrière leur vieille maison en meulière de Montreuil. Avec Vincent, ils avaient tout fait eux-mêmes. Ils avaient creusé les anciennes dalles à la masse, étalé le gravier à genoux, monté les bacs en bois pour les hortensias grimpants. Clara avait choisi chaque plante : des Rudbeckias d'un jaune profond, des Gauras roses aériens, des Canches cespiteuses pour le côté sauvage. Une prairie anglaise, un fouillis étudié, un tableau vivant.
Ce matin-là, elle découvrait un cimetière. Les fleurs n'étaient plus que des tiges broyées, piétinées sur le sol comme par un troupeau de sangliers. À leur place, plantés dans la terre humide et grasse, se dressaient sept nains de jardin en plâtre peinturluré. Des nains affreux, avec des bonnets bleu électrique, des sourires niais, des ventres énormes. Sept. Alignés comme des soldats de la Beauce devant la façade de la maison.
— Ah, Clara ! Te voilà enfin ! s'exclama une voix depuis la terrasse. Tu ne trouves pas que ça a de la gueule maintenant ? Avant on se serait cru chez des romanichels, un vrai champ en friche. Là, c'est propre, c'est structuré, ça a de la classe !
Ghislaine Fournier, la mère de Vincent, était assise sur la table en bois qu'ils avaient chinée aux Puces de Saint-Ouen. Elle était en robe à fleurs, un sécateur sale dans une main et un verre de rosé de Provence dans l'autre. Un verre qui venait de leur meilleure carafe en cristal, un cadeau de mariage. Elle buvait à petites gorgées, manifestement très fière d'elle, les joues un peu rouges à cause de la chaleur de cette matinée de juillet.
Clara sentit le gravier qui crissait sous ses semelles. Elle marchait comme un automate vers ce qui était, encore la veille au soir, sa bordure de rosiers anciens. Les rosiers "Pierre de Ronsard" que sa grand-mère lui avait offerts avant de mourir. Ils n'étaient plus là. À la place, il y avait un trou béant. Et dans ce trou, un huitième nain, un peu plus grand que les autres, portant une pancarte : "Bienvenue chez les Fournier".
Elle se baissa. Ses doigts tremblants touchèrent la terre remuée. Un pétale de rose fané dépassait encore d'un tas de racines mutilées.
— Vous avez arraché mes rosiers… murmura Clara. Sa voix était blanche, presque inaudible, couverte par le bourdonnement des insectes. Vous les avez arrachés…
— Mais il fallait bien faire de la place, ma pauvre enfant ! répondit Ghislaine en se levant, visiblement satisfaite de l'effet. Tes rosiers, franchement, c'était de la mauvaise herbe. Ils foutaient des épines partout, c'est dangereux pour les enfants que vous aurez un jour. Mes nains, eux, c'est de l'art. Je les ai achetés en promotion chez Gifi aujourd'hui. Une affaire en or. J'ai fait la queue pendant une heure au lever du jour pour avoir le lot complet. Ton fouillis d'herbes folles, on se grattait les mollets rien qu'en passant à côté. C'est maman qui a raison : il faut du garde-manger dans un jardin, pas de la salade d'ornement.
Clara pivota. Son regard embrassa l'étendue du massacre. Les Gauras étaient arrachés. Les pots en grès qu'elle avait faits à la main dans l'atelier de céramique de la rue Lepic étaient brisés en morceaux. Le vieux vélo hollandais bleu pâle, qui servait de support aux clématites, avait disparu. À sa place, un nain de jardin tenait une canne à pêche au-dessus du vide.
— Mais qu'est-ce que… comment avez-vous pu entrer ? lâcha Clara, la gorge nouée. La question était idiote. Elle connaissait la réponse. Vincent avait donné un double des clés à sa mère, au cas où une fuite d'eau surviendrait pendant leurs vacances. Ils venaient de passer quatre jours à Quiberon. Quatre jours. Quatre minuscules jours.
— Ne me dis pas que tu as oublié ce trousseau de secours, voyons, sourit Ghislaine, la mine ravie de celle qui a gagné le gros lot au Loto. C'est bien pour ça que tu m'as confié la maison, non ? Figure-toi que j'ai profité de votre petit voyage pour arranger tout ça en secret. J'avais tout planifié. Mon copain Gérard de l'association de boulistes est venu m'aider à déraciner les souches avec son utilitaire. On a chargé tout ton compost à la déchèterie de Romainville. Un travail de titan, je te prie de croire. Mais pour ma belle-fille et mon fils, je ne compte pas ma peine.
Clara regardait cette femme en robe à fleurs, ses ongles manucurés, ses bijoux en or, sa peau qui ne connaissait manifestement pas la sensation d'une pioche. Gérard de l'association des boulistes. Un complice. C'était un raid, une opération militaire méticuleusement préparée, exécutée pendant qu'ils riaient sur une plage bretonne.
— Vous avez mis… sept nains, Ghislaine. Et des Gifi.
— Et alors ? Ce sont des objets de qualité, tu sais. Ça tient dehors par tous les temps. C'est increvable, contrairement à tes salades. Et puis, c'est convivial. Ça sourit. Ton jardin avant, c'était… triste. Austère. Ça faisait prairie abandonnée, pas jardin de maison. Moi, je veux que mon Vincent se sente bien chez lui, qu'il ait un jardin digne d'un homme qui a réussi. Pas un champ de coquelicots pour attirer les pucerons.
— Vincent ne vit pas chez vous, Ghislaine. C'est notre maison.
— Oh, ne commence pas avec ton féminisme de comptoir, ma petite. La maison, c'est mon fils qui l'a achetée. Même si tu as rajouté des miettes pour tes fleurs, le gros œuvre, c'est lui. Et je suis chez lui, où je veux, quand je veux. Il faut remettre de l'ordre dans ce foyer. Trop de libertés tuent la discipline.
Clara se tenait devant le rosier défunt. Elle repensa aux cent cinquante euros qu'elle avait mis de côté chaque mois pour acheter le compost, les tuteurs, le paillage en lin. Elle repensa aux nuits à servir des demis à la pression à des clients avinés pendant que son dos la faisait souffrir. Pour ça. Pour qu'une sexagénaire cossue aux idées arrêtées vienne piétiner son travail en se croyant chez elle.
— Ghislaine, articula Clara en serrant les poings. Vous allez prendre vos nains, vous allez les mettre dans votre voiture, et vous allez disparaître de ce jardin. Maintenant.
— Pardon ?
— Vous m'avez très bien entendue. Vous venez de détruire un aménagement paysager qui a coûté trois mille huit cents euros de plantes et matériaux. Sans compter la centaine d'heures de travail. Vous avez brisé un vélo de collection. Vous avez volé mon trousseau de secours. C'est une violation de domicile qualifiée. Si vous ne partez pas tout de suite, j'appelle la gendarmerie.
La mère de Vincent se figea. Le rose lui monta aux joues. Elle n'était plus la dame au rosé, elle devenait la furie qu'elle avait toujours étouffée sous un vernis de principes bourgeois. Elle reposa brusquement le verre en cristal sur la table en bois, si fort que le pied se fendit d'un éclat.
— Tu me menaces maintenant ? Moi ? Ta belle-mère ? Mais pour qui te prends-tu, espèce de petite ingrate ? Regarde-moi ce boulot que j'ai fait, cette sueur que j'ai versée alors que j'ai des problèmes de sciatique ! Tu devrais me remercier à genoux, me faire un café et m'embrasser pour avoir nettoyé ta porcherie ! Si tu n'étais pas aussi égoïste, tu verrais que ce jardin est cent fois mieux comme ça !
— Mieux ? Vous pensez sincèrement que ce cimetière pour Schtroumpfs obèses, c'est mieux que des plantes vivaces ?
— C'est des nains de Blanche-Neige, espèce d'ignare ! C'est du patrimoine ! hurla Ghislaine en tapant du poing sur la table, renversant le fond de rosé sur la nappe en lin qu'elle avait rapportée de Bali. Ton herbe à lapins, ce n'était qu'un caprice de citadine qui veut jouer à la fermière. Un vrai jardin doit être tracé au cordeau, avec des bordures blanches et des sujets qui se voient. Pas une jungle pour attraper la maladie de Lyme ! Je te préviens, j'en ai encore deux au fond du coffre de ma Clio.
C'en était trop. Clara sortit son téléphone de sa poche arrière. Le visage de Ghislaine se décomposa quand elle vit l'écran s'allumer.
— Qu'est-ce que tu fais ?
— J'appelle Vincent. Et si dans vingt minutes il n'est pas là pour vous raisonner, j'appelle le 17. On va voir ce que disent les gendarmes de votre "patrimoine".
— Tu ne vas pas gâcher la vie de mon fils avec tes histoires de plates-bandes ! gronda Ghislaine en tentant d'arracher le téléphone d'un geste vif. Mais Clara recula, tenant l'appareil hors de portée.
La sonnerie retentit. Une fois. Deux fois. Puis la voix grave de Vincent résonna dans le combiné.
— Clara ? Je suis garé devant la boulangerie, je prends des croissants. Tu veux quoi ?
— Laisse tomber les croissants. Rentre à la maison. Ta mère est là. Et il faut que tu voies ça par toi-même. Tout de suite.
Moins de dix minutes plus tard, le portail de la maison en meulière de Montreuil grinça de nouveau. Le visage de Vincent apparut dans l'embrasure du porche, d'abord fendu d'un sourire qui s'effaça instantanément. Il tenait encore le sac en papier de la boulangerie. Son regard passa lentement de sa femme à sa mère. Puis il vit les nains.
Il vit le trou béant des rosiers. Le vélo disparu. Les pots cassés. Les fleurs broyées sous les semelles des envahisseurs. Il vit le sourire triomphant de sa mère et les joues rouges de Clara, gonflées par l'humiliation et la rage contenue.
— Maman… murmura-t-il, la voix rauque. Qu'est-ce que c'est que ce bordel ?
— Mais mon chéri ! s'exclama Ghislaine en retrouvant instantanément un visage de sainte-nitouche. Je vous ai fait une surprise ! J'ai embelli votre extérieur ! Regarde comme c'est propre, comme c'est ordonné. Fini la friche. Ce sont des nains de collection, le lot "Joyeux Compagnons". J'ai fait ça avec Gérard, on a trimé toute la journée d'hier sous le cagnard. Tu ne me remercies pas ?
Vincent s'avança lentement sur le gravier. Il ne regardait plus les nains. Il regardait les racines à l'air libre, la terre retournée, les débris de céramique des pots que Clara avait fait cuire de ses mains. Il repensa aux factures de la jardinerie Truffaut, aux week-ends entiers passés le dos courbé sur ce carré de terre. Il vit la brouette de Gérard garée près du cabanon, remplie de tiges fleuries prêtes à être emportées. Sa mâchoire se crispa.
— Tu as jeté les rosiers de sa grand-mère ?
— Oh, ça… une vieille branche épineuse, qui ne donnait presque plus rien. J'ai demandé à ton père, avant qu'il nous quitte, il disait toujours que la nature c'est beau mais que c'est sale. Des épines, des pucerons, des feuilles mortes partout… Moi, je vous ai offert une œuvre d'art brut qui ne demande aucun entretien. Un coup de jet d'eau et c'est flambant neuf.
— Papa est mort depuis six ans, maman. Et il détestait le jardinage parce qu'il était allergique au pollen. Tu te souviens ?
Le silence tomba sur la terrasse. Ghislaine chercha un appui autour d'elle, son visage se tordant dans une grimace de dénégation.
— Tu prends le parti de ta femme contre ta propre mère, c'est ça ? Pour une histoire de racines ?
— Je prends le parti de ma famille, maman. Et ma famille, c'est la femme avec qui je vis. Tu n'as absolument aucun droit de toucher à ce jardin. C'est son projet. C'est sa fierté. Tu viens de la piétiner. Et pas qu'un peu.
— Son projet ? Mais elle n'a pas un rond ! C'est toi qui as payé la maison ! Si je n'avais pas été là pour t'aider à négocier le prêt avec la banque, vous vivriez encore dans un studio sous les toits ! Tout ce qu'il y a ici, c'est à toi, et elle profite de ta bonté pour jouer à la princesse ! beugla Ghislaine en pointant un index accusateur sur Clara. Je le sais, va. Je la vois, avec ses idées modernes et ses plantes inutiles…
— Ça suffit !
Le cri de Vincent stoppa net la tirade de sa mère. Il jeta le sac de croissants sur le gravier, qui s'éventra en libérant des miettes dorées. Il attrapa fermement sa mère par le bras, comme on tient un enfant turbulent.
— Tu vas monter dans ta Clio avec tes putains de nains. Tous. Chacun. Tu les embarques et tu les ramènes chez toi. Sinon, je les casse à la masse, ici, devant toi. Et ensuite, tu rentres chez toi. Sans les clés.
— Vincent ! hurla Ghislaine en tentant de se dégager. Tu es devenu fou ? Je suis ta mère ! Je voulais juste vous aider à avoir un jardin présentable !
— Aider ? Aider, maman ? Mais tu as saccagé six mois de travail. Tu t'es introduite chez nous en douce. Tu as profité de notre absence pour imposer ton goût de chiottes sans rien nous demander. Tu as manipulé tes amis pour faire le sale boulot. Tu es une vandale. Tu n'es pas une mère, aujourd'hui. Tu es une criminelle.
Il étendit la main. Paume ouverte.
— Les clés de la maison. Immédiatement.
Ghislaine fouilla nerveusement dans son sac à main en cuir bleu marine. Elle en sortit un trousseau orné d'une Tour Eiffel en métal. Elle le jeta violemment par terre, aux pieds de son fils.
— Tiens ! Avale-les ! Vous ne méritez pas ma générosité. Vivre dans ce mouroir de verdure, au milieu des insectes… Très bien, je m'en vais. Mais je ne te laisserai plus jamais un centime pour tes caprices.
— Je n'ai jamais voulu de ton argent, maman. J'ai voulu que tu respectes ma femme. Et ça, tu n'as jamais su le faire.
Vincent se tourna vers le nain à la pancarte. "Bienvenue chez les Fournier". Il le prit à deux mains, le souleva au-dessus de sa tête, et l'écrasa sur le sol en pierre de la terrasse. Sous le choc, le plâtre éclata en une multitude de morceaux qui se répandirent sur le gravier. La pancarte se brisa en deux. Le sourire idiot du nain resta intact, figé au milieu des débris. Ghislaine poussa un cri strident, comme si on avait brisé son enfant.
— Ça, c'est pour les rosiers, dit froidement Vincent. Le reste, tu le remportes. Sinon je casse tout, et je t'envoie la facture du déblayage.
Ghislaine ne dit plus un mot. Elle partit en claquant le portail, le visage en sanglots et les yeux pleins de fureur. On entendit sa Clio démarrer en trombe, puis le silence revint dans le petit jardin de Montreuil, seulement troublé par le chant lointain d'un merle.
Clara était toujours debout, figée. Elle regardait l'absence de ses rosiers. Vincent s'approcha lentement, le visage ravagé par la tristesse et la honte. Il posa une main hésitante sur l'épaule de sa femme. Elle ne se déroba pas. Elle ne pleurait toujours pas, mais ses yeux étaient secs comme du sable.
— On va tout recommencer, Clara. Je te le promets. On commandera de nouveaux rosiers. On reprendra la terre. On achètera de nouveaux pots. Je t'aiderai, tous les week-ends s'il le faut. Elle ne remettra jamais un pied ici. Elle ne t'insultera plus jamais.
Clara tourna la tête vers la table en bois. La carafe de cristal offerte pour le mariage était ébréchée. La nappe de Bali était tachée de vin rosé. Et pourtant, dans le coin le plus sombre de la terrasse, elle vit une petite pousse verte. Une minuscule Anémone du Japon, couchée par le piétinement, mais encore vivante. Elle se baissa, ramassa un peu de terre au creux de sa main, et la remit sur la racine chétive.
— La terre ne demande qu'à reprendre, murmura Vincent.
— Je sais, répondit Clara sans le regarder.
Elle se releva, épousseta la terre sur son jean. Puis elle se dirigea vers la brouette, où les tiges coupées de ses rosiers pendaient encore. Du bout des doigts, elle caressa un bouton à moitié écrasé, un bouton qui n'éclorait jamais. Elle le respira une dernière fois. Puis elle prit une pelle qui traînait et commença à creuser un nouveau trou, loin des gravats du nain brisé. En attendant les nouveaux rosiers, elle planterait autre chose.
