Connect with us

FR

La polyglotte du tribunal

Published

on

Le mardi, c’est le jour où le chauffage du Palais de Justice émet un cliquetis de machine à coudre et où les audiences traînent comme de la mélasse. Mon rédacteur en chef m’avait envoyé couvrir une affaire de détournement de fonds, le genre de dossier qui se dégonfle en abréviations et en expertises comptables. Je m’étais calé dans le coin presse, un gobelet de café refroidi sous le banc, un stylo sans capuchon entre deux doigts. La salle sentait l’encaustique et le manteau mouillé.

L’accusée, une femme d’une vingtaine d’années, se tenait droite à la barre. Elle s’appelait Inès Diallo. Pull marine, cheveux tirés, cernes violets comme si elle avait passé la nuit à trier des papiers plutôt qu’à dormir. Le président Béraud, un quinquagénaire au nez couperosé et aux sourcils en accent circonflexe, la jaugeait du haut de son estrade avec la lassitude d’un homme qui a déjà décidé que la messe était dite.

— Vous êtes prévenue d’abus de confiance et d’escroquerie au préjudice de la société Deltalingua. Quel poste occupiez-vous ?

— Traductrice, monsieur le président. Diplômée en linguistique.

Béraud reposa son stylo et se gratta la tempe. Un vice de procédure l’agaçait sans doute moins que la tournure pataude du greffier sur son clavier.

— Traductrice… Et vous parlez quoi, concrètement ? Anglais, un peu d’espagnol ?

Inès ne cilla pas.

— Dix langues. Couramment.

Un rire gras s’échappa du banc de la partie civile. Le président enchaîna, mi-amusé, mi-incrédule :

— Dix ? Allons, mademoiselle, on est au tribunal, pas à un concours de talents. Vous maîtrisez le français, ça reste à prouver, et vous voudriez nous faire croire que…

Il laissa sa phrase en suspens, guettant les ricanements de la salle. Derrière moi, un avocat stagiaire gloussa bruyamment. Le public se détendit comme à un spectacle d’avant-séance. Moi, je notai sur mon calepin : « à surveiller, elle ne bronche pas ».

C’est à ce moment-là qu’Inès fit quelque chose que je n’oublierai jamais. Elle leva très légèrement la main, paume ouverte, ce geste que l’on fait pour demander la parole sans interrompre.

— Monsieur le président, j’aimerais produire un élément.

Le juge plissa les yeux, surpris par l’aplomb.

— Un élément ? Votre avocat a déjà présenté les pièces. Qu’est-ce que vous voulez ajouter ?

— Un enregistrement.

Elle sortit de sa poche un smartphone dont l’écran était fendu en étoile – un modèle qui devait avoir cinq ans, avec un autocollant à moitié décollé. Elle le tendit au greffier en expliquant qu’il suffisait de connecter le câble jack à la sono de la salle. Un murmure parcourut l’assistance. Le président soupira, mais fit signe d’accéder à la demande. Je vis l’huissier tripoter une prise poussiéreuse pendant trente secondes sous le tableau d’affichage. Puis un grésillement emplit la pièce.

D’abord, on entendit un brouhaha de bureau, des chaises qu’on tire, une machine à café en fin de cycle. Ensuite, deux voix d’hommes. L’une nasillarde, l’autre plus grave. Elles parlaient une langue que personne ne comprenait, une sorte de mélodie heurtée avec des claquements de gorge. Le président ouvrit la bouche pour ordonner d’arrêter, mais Inès l’arrêta d’un mot posé :

— C’est du soussou, monsieur le président. Une langue de Guinée. Attendez la fin, je vous traduirai.

Elle attendit que l’échange s’achève, fixant un point au-delà des boiseries, puis appuya sur pause avec un petit déclic.

— Voici ce qui s’est dit, reprit-elle. Le premier homme, c’est mon ancien directeur, Jean-Marc Lebreton, assis là-bas au quatrième rang. Il s’adresse au comptable de la société, en soussou, justement parce qu’il pensait que personne autour ne saisirait. Il dit : « On vire les trois cent mille sur le compte à Chypre et on charge la petite, de toute façon, avec son faciès, elle tiendra pas longtemps. On dira qu’elle a trafiqué les virements. »

Elle marqua un temps. Le directeur, un type en costume gris, s’était raidi comme une planche, la mâchoire crispée.

— Ensuite le comptable demande : « Et si elle prouve qu’elle n’a pas les codes ? » Et monsieur Lebreton répond : « Ne t’inquiète pas, j’ai fait modifier les habilitations il y a trois semaines. C’est à son nom que ça tombe. »

L’enregistrement finit sur un bruit de porte qui claque. La salle resta figée, sans un souffle. Le brouhaha des cinq minutes précédentes n’était plus qu’un souvenir. L’avocat stagiaire derrière moi regardait le sol, couleur craie. Le président Béraud devint très pâle et reposa ses lunettes sur le dossier comme s’il hésitait à les briser. Il fit signe au greffier de lui apporter le téléphone.

— Rejouez-moi ça. Immédiatement.

La seconde écoute fut pire que la première : on sut à l’avance les phrases, on les sentit tomber comme un couperet. Le directeur tenta de se lever. L’huissier, qui jusque-là somnolait, lui barra le chemin d’un bras ferme.

— Restez à votre place. On n’a pas fini.

Inès n’avait pas bougé. Elle regardait le magistrat sans arrogance, simplement avec l’expression de quelqu’un qui a chargé un camion de preuves et qui attend qu’on ouvre la porte. Je me souviens d’avoir griffonné sur mon bloc : « il lui reste neuf autres langues à utiliser, mais une a suffi ».

La suite fut une débandade polie. L’avocat de la défense déposa immédiatement une requête en nullité de la procédure et en remise en liberté. Le procureur, qui cinq minutes plus tôt réclamait un mandat de dépôt, feuilletait le code pénal avec la mine d’un homme qui cherche une sortie de secours. Le juge prononça une suspension de séance. En partant, je vis Lebreton sortir menotté, flanqué de deux policiers, le teint cireux, tandis qu’Inès serrait brièvement la main de son conseil. Elle ne jubilait pas. Elle rangea son téléphone fendu dans sa poche et quitta la salle par le couloir des greffes, sans jeter un œil en arrière.

Je descendis les marches du Palais de Justice sous la bruine, remontai le col de mon blouson et m’arrêtai devant le kiosque de la place Dauphine. Une vieille dame y achetait des biscuits pour les pigeons. Un type en scooter klaxonna. La vie reprenait, mais j’avais encore dans l’oreille le son de cette conversation soussou et la lucidité glacée d’une femme qui avait attendu le procès pour déposer, au moment précis où plus personne ne pourrait l’éteindre, la pièce qui retournait l’accusation.

Ce soir-là, mon article s’intitula « La polyglotte du tribunal ». La rédaction le mit en une. En rentrant, je posai mes clés sur la desserte et j’écoutai le silence de mon appartement, un silence qui n’avait pas besoin d’être brisé parce qu’il valait toutes les plaidoiries. Le smartphone fendu me revint à l’esprit, avec son autocollant presque parti, et je pensai que la justice, parfois, tient moins à un grand discours qu’à une connexion jack et à un fichier audio qu’on a eu le cran de conserver deux cent vingt-six jours en attendant que quelqu’un daigne écouter.

Click to comment

Leave a Reply

Ваша e-mail адреса не оприлюднюватиметься. Обов’язкові поля позначені *

чотирнадцять − 11 =

Також цікаво:

ES3 хвилини ago

Todos dejaron de buscar a la heredera desaparecida… hasta que un viudo la encontró al amanecer

Nadie buscó a la heredera desaparecida… hasta que un viudo la encontró al amanecer PARTE 1: LA RAMA QUE NADIE...

FR19 хвилин ago

La polyglotte du tribunal

Le mardi, c’est le jour où le chauffage du Palais de Justice émet un cliquetis de machine à coudre et...

З життя1 годину ago

“Is that you, Claire?” a dry, detached, almost irritated female voice came through the receiver. “Yes, it’s me. Good evening,” I replied, trying to place the voice. “This is Olivia, your ex-husband’s wife,” she snapped without any greeting. “I have two pieces of news. First, Michael is gone. Second, come and pick up his mother. Because I don’t need her here.”

Friday was winding down. It was nearly eleven at night. The week had been exhausting, so I was practically ready...

ES1 годину ago

El día que Canelo me devolvió la vida antes de nacer mi hija

Yo estaba de ocho meses, sola en casa porque Andrés, mi esposo, estaba en un viaje de trabajo en Denver....

ES2 години ago

Lo que mi nieta de seis años le hizo a esa mujer en la piscina me dejó sin aliento

A los sesenta y cinco años, jamás pensé que volvería a ser madre. Pero la vida me puso a prueba...

EN2 години ago

The Last Box in the Attic

Claire didn't cry when Dominic signed the papers. She sat across from him in the conference room of Brewster &...

BG3 години ago

Седем дни преди сватбата си сложи фалшива брада и разбра, че е седмата жертва

— Ако не носиш пари, не губи времето на хората — сопна се някой зад гърба му. Калоян Димитров усети...

NL3 години ago

Haar schoonmoeder joeg Eva’s ouders weg — maar Eva was degene die betaalde

Eva’s vader tilde de oude koffer van het bagagerek van de Intercity. Het naamplaatje was ooit van zijn eigen vader...