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Le Phoque et les Chats
Je m’appelle Loupo. Du moins, c’est comme ça que m’appelle l’homme au ciré jaune, celui qui sent le gasoil et le maquereau frais. Pour ma famille, je suis juste celui qui revient chaque matin au même caillou, mais pour le bateau de plongée *La Bretonne*, je suis un peu le clown de service.
Je suis un phoque gris. Je vis dans les eaux froides de l’archipel des Glénan, en Bretagne, où les courants sont traîtres mais les sardines grasses. Marc, le patron, m’a rencontré il y a trois hivers, quand j’ai sorti la tête de l’eau pour chiper un lançon échappé d’un seau. Il a ri, m’a lancé une limande, et depuis, je me suis installé. Chaque matin, je monte sur le pont arrière de son bateau de plongée, je m’étale sur le banc en teck, et je profite du soleil. Les touristes en combinaison néoprène me photographient, ils piaillent, et moi, je ferme les yeux. J’aime bien ce vacarme.
Et puis un jour, on m’a imposé un colocataire.
Marc est arrivé avec une boule de poils gris, pas plus grosse qu’un bigorneau, posée au creux de son bonnet. Un chaton. Un minuscule chat de gouttière, les oreilles en pointe et les yeux encore bleus. Il l’a appelé Moustique, parce qu’il couinait en grattant le pont. Je n’avais jamais vu un animal pareil. Ça n’avait ni nageoires ni palmes, ça se déplaçait en zigzaguant, et ça sentait le lait tiède et la poussière du hangar de Concarneau.
Quand Moustique m’a vu pour la première fois, il a fait quelque chose que je n’oublierai jamais. Il a dressé sa queue comme une antenne de carapace, a gonflé son poil pour devenir une boule de chardon, et s’est mis à danser. Il sautillait de côté, crachait, se dressait sur ses pattes arrière en sortant de toutes petites griffes — des aiguilles à crevette, à peine. Moi, je balançais mes palmes en baragouinant des choses. Au bout d’un quart d’heure, il était toujours là, à postillonner.
Marc a posé une écuelle de poisson haché à côté de mon seau. Le chaton a reniflé, puis s’est jeté dedans tête la première. À la fin de la journée, il dormait sous mon flipper gauche. Un petit moteur ronronnant, calé contre mon ventre. J’ai passé une nageoire sur son dos, doucement, pour ne pas l’écraser. C’est devenu comme ça. Moustique sous ma palette, moi sur le banc, le bruit des bulles des plongeurs en fond.
Ce que je ne savais pas, c’est que Moustique allait devenir la mascotte de la compagnie. Les touristes hissaient leurs appareils en répétant « oh la la » et « c’est fou ». Marc avait collé une affiche au café du port, à Beg-Meil : « Plongée avec les phoques… et les chats ». Les réservations ont bondi. Le téléphone n’arrêtait pas de sonner, et Marc a même pu acheter un deuxième moteur pour la remorque.
Tout allait bien, jusqu’à ce matin de septembre. Le ciel était blanc cassé, la mer houleuse. Nous étions sortis tôt pour une plongée sur le tombant de la Jument, un site connu pour ses laminaires. Une trentaine de clients à bord, de l’eau jusqu’à midi. Moustique, comme toujours, était lové contre moi. Le bateau filait, et je sentais l’odeur de sel mêlée à celle des crêpes que Marc préparait dans la cabine.
Le choc, je l’ai senti dans mes os avant de comprendre. Une secousse énorme, un cri métallique, puis le monde qui bascule. La coque a rencontré un rocher affleurant — une tête de granit que tout le monde connaît, mais que la houle masquait ce jour-là. Le bateau s’est tordu. Les gens ont hurlé, des corps ont basculé par-dessus bord. Moi, je suis passé par-dessus le bastingage sans savoir comment, et l’eau glacée m’a enveloppé.
Sous la surface, c’était le chaos. Des bulles, des lambeaux de fibre, des gilets orange qui tourbillonnaient. J’ai entendu des cris étouffés. J’ai remonté, et j’ai vu la coque éventrée, les canots pneumatiques qu’on tentait de gonfler, Marc qui hurlait des ordres. Et soudain, un souvenir : la petite chose grise. Moustique. Où était-il ?
Je ne suis pas un sauveteur. Je suis un phoque, je chasse le lançon et je dors sur le sable. Mais là, j’ai plongé. J’ai nagé à travers les débris, j’ai vu une minuscule fourrure qui remuait au ras de l’eau. Moustique s’accrochait à un morceau de liège, les yeux fous. Il miaulait, la bouche pleine d’eau. J’ai glissé sous lui, je l’ai poussé du museau, je l’ai hissé sur mon dos comme j’avais vu les mères loutres faire. Et j’ai nagé. Cinq cents mètres, le rivage des Glénan qui se rapprochait, mes poumons qui brûlaient. Autour de nous, les gens enjambaient les rochers, les secouristes arrivaient en semi-rigide. Mais moi, je ne pensais qu’au petit tas trempé qui grelottait.
J’ai senti le granit sous mon ventre. J’ai rampé sur la roche plate, celle où j’aime me chauffer en été, et avec une dernière poussée, j’ai fait glisser Moustique sur la pierre sèche. Il s’est affalé, a craché, a levé une patte tremblante. Puis il s’est mis à lécher son pelage, une patte après l’autre, comme si de rien n’était.
Un pompier s’est approché, a vu la scène. Il a éclaté de rire. « C’est le phoque qui a sauvé le chat ! » Marc est arrivé en courant, les jambes couvertes de boue. Il m’a regardé, puis il a pris Moustique dans ses bras, et il a posé sa main sur ma tête. Je ne comprenais pas tout, mais je sentais que quelque chose avait changé.
Aujourd’hui, Marc ne fait plus seulement de la plongée. Il a aménagé un ancien vivier à crabes en une sorte de théâtre de plein air, où je vis avec Moustique et une dizaine d’autres chats abandonnés qu’il a recueillis. Tous les soirs, à six heures, j’organise la ronde : je pousse les chats vers le panier commun, un par un, du museau. S’il y en a un qui s’approche du bord de l’eau, je le ceinture avec ma nageoire et je le ramène. Le dernier que je ramène, c’est Moustique. Il se couche toujours sous ma palette gauche, et je le borde.
Les touristes paient vingt-deux euros pour voir le spectacle. Marc appelle ça « Le Cirque de la Mer ». Moi, je ne sais pas ce que c’est, l’argent. Mais quand la recette est bonne, il nous achète des seaux de sardines fraîches, et il a installé un chauffage dans l’abri pour les nuits d’hiver. Il m’appelle encore Loupo, et je crois que je suis le seul phoque sur cette côte qui protège une armée de chats. Moustique, lui, a grandi. Ce n’est plus une crevette, c’est un matou gris avec une oreille coupée et un miaulement qui ressemble à un coup de brouillard. Mais dès qu’il me voit, il se jette sous mon flipper sans hésiter.
Voilà. Je suis Loupo. Je suis phoque. Et je suis le gardien officiel de onze chats.
La dernière fois, Marc m’a regardé en comptant les têtes avant la nuit, et il a dit à un journaliste : « C’est Loupo qui commande. Moi, je ne suis que le gérant. » Il a raison.
