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Elle m’a embrassée pour semer un type collant. Elle ne savait pas que j’étais le mafieux le plus craint de France.

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Je dirige un empire qu’on ne voit jamais. Quais, docks, cercles de jeu privés, blanchiment entre Marseille et Bastia. À trente-six ans, j’ai survécu à trois tentatives d’assassinat et fait disparaître une organisation irlandaise qui croyait pouvoir s’implanter à Lyon. Dans mon monde, un regard trop appuyé peut signer un arrêt de mort. Personne ne m’approche sans y être invité.

Sauf elle.

Le gala de la Fondation Lumière, au Crillon, était censé n’être qu’une corvée mondaine. J’y étais pour rencontrer un banquier discret, rien de plus. Mon homme de confiance, Angelo, bloquait le couloir privé menant au salon Napoléon. Je lui donnais mes instructions à voix basse quand j’ai senti qu’on me saisissait par les revers de ma veste.

J’ai pivoté. Avant de pouvoir réagir, une bouche s’est écrasée sur la mienne.

La femme tremblait. Ses doigts crispés sur le cachemire de mon costume, elle m’embrassait avec une maladresse presque comique si la situation n’avait pas été aussi absurde. J’ai mis une seconde à comprendre : ce n’était pas une tueuse, c’était une civile paniquée. Des pas lourds approchaient dans le couloir, une voix d’homme avinée l’appelait. Elle se servait de moi comme d’un bouclier.

J’aurais pu l’écarter d’un geste. Mais un instinct plus vieux que ma prudence a pris le dessus. J’ai glissé une main sur sa nuque, emmêlé mes doigts dans son chignon sophistiqué, et j’ai rendu le baiser. Profond, méthodique, avec toute l’autorité que je mets d’ordinaire à négocier une cargaison.

Quand je l’ai relâchée, l’ivrogne était parti. Littéralement enfui, blanc comme un linge. Il m’avait reconnu, bien sûr. Trois de mes hommes avaient surgi de l’ombre, armes braquées sur la fille. J’ai levé deux doigts, ils ont abaissé leurs pistolets.

La femme bredouillait des excuses, elle était désolée, elle ne savait pas qui j’étais. Sa robe vert émeraude était de location, elle tenait une coupe de champagne intacte depuis une heure. Une junior dans un cabinet d’audit. Une gamine que le hasard avait jetée dans la gueule du loup.

Je n’ai rien dit. J’ai sorti mon mouchoir, j’ai essuyé la trace corail qu’elle avait laissée au coin de mes lèvres. Puis elle a tourné les talons et s’est enfuie en courant sous la pluie glacée de février.

C’est le lendemain que mon monde a basculé.

Angelo m’a tendu son téléphone : une photo de ce baiser, prise depuis l’entrée du couloir. L’angle nous montrait enlacés, passionnés, comme deux amants. Le cliché avait circulé sur un réseau crypté. Il provenait d’un photographe freelance… payé par Victor Bastiani. Victor tenait le marché de la drogue dans le sud de Paris et cherchait un point faible pour m’atteindre.

Pour le milieu, cette inconnue était désormais ma maîtresse. Une civile, une proie. Victor n’allait pas laisser passer cette chance.

J’ai retrouvé son identité en trente minutes. Clara Meunier, vingt-six ans, un deux-pièces à Montreuil, une mère en maison de retraite près d’Annecy, un prêt étudiant qui lui dévorait un tiers de son salaire. Un soir, je l’ai fait attendre dans le parking souterrain de sa tour de la Défense. Quand elle est sortie de l’ascenseur, ses talons claquaient sur le béton désert. Ma DS noire était garée en travers de sa petite Peugeot fatiguée.

Angelo l’a escortée jusqu’à la portière arrière. Elle s’est assise en face de moi, les pupilles dilatées par la peur. Dans l’habitacle flottait une odeur de cuir Arbeau et mon parfum boisé.

Je lui ai tout dit sans ménagement. Que Victor allait la faire enlever, qu’elle servirait de monnaie d’échange ou d’avertissement. Qu’on retrouverait son corps dans la Seine si elle tentait de fuir. Puis je lui ai proposé l’unique issue : jouer le rôle de ma fiancée, s’installer dans ma propriété des Yvelines, et servir d’appât pour forcer Victor à sortir du bois. Un mois, peut-être deux. En échange, ma protection totale.

Elle a pleuré. Une larme a coulé sur sa joue, qu’elle n’a pas cherché à cacher. Puis elle a relevé son menton et elle a dit : « D’accord. » Juste ça. Sans poser de conditions.

Je l’ai trouvée stupide. Et incroyablement courageuse.

Mon manoir, près de Saint-Germain-en-Laye, est entouré de caméras, de gardes et de murs assez hauts pour arrêter un fourgon blindé. Clara y est entrée comme on entre en cage. Je lui ai attribué une suite, une habilleuse du nom d’Amélie, et une gouvernante corse, Maria. Le soir même, je l’ai emmenée à une soirée privée chez un diamantaire véreux. Elle portait une robe rouge prêtée, un collier de saphirs qui valait trois ans de son salaire. Ma main posée fermement au creux de ses reins, je l’ai guidée à travers les regards curieux et les messes basses.

« Souris », je lui avais dit. Elle a affiché un sourire éclatant, presque sincère, et s’est penchée contre mon épaule. Ses doigts tenaient mon bras avec une confiance qui ne devait rien à la réalité. C’est ce soir-là que j’ai commencé à avoir un problème.

Le problème, c’était que je ne voulais plus qu’elle joue.

Pendant trois semaines, nous avons répété cette comédie. En public, je la couvais comme un trésor. Je murmurais des mots en corse contre sa tempe, ma main effleurait sa hanche, je lui volais des baisers devant les caméras de Victor. Dès qu’on rentrait, je m’enfermais dans mon bureau avec mes dossiers. Mais je la voyais, le soir, les pieds nus sur le tapis du salon, en train de lire un roman sur sa liseuse, un pli d’inquiétude entre les sourcils. L’odeur du café qu’elle préparait le matin s’infiltrait sous ma porte. J’ai fini par la rejoindre. Un soir, après un dîner tendu avec des élus, je lui ai reproché de trop gigoter quand elle tenait mon bras. Elle m’a rétorqué qu’elle n’était pas un soldat. Je lui ai attrapé le menton, comme ça, sans réfléchir, et j’ai planté mes yeux dans les siens. « Tu n’as qu’à faire semblant d’être à moi. Le reste, ils l’inventeront. »

Mais moi, je n’inventais plus.

Mon second sur le secteur nord, un type nommé Karim, avait vendu nos rotations de sécurité à Victor. Angelo a intercepté un texto codé. La preuve était là. La suite, je l’ai orchestrée comme une partie d’échecs : une vente aux enchères clandestine de diamants bruts au Ritz, le même soir. Victor serait présent. Karim aussi.

Dans la suite du Ritz, Clara enfilait une robe de velours noir. Je lui ai apporté un petit dérivé, un bijou à crosse de nacre, et je l’ai glissé moi-même dans le holster fixé à sa cuisse. Mes jointures ont frôlé sa peau tiède. Elle a tressailli. Moi aussi. Aucun de nous ne l’a verbalisé.

L’entrée au salon Vendôme a figé l’assemblée. Diamantaires, politiciens, hommes de main en smoking : tous ont écarté leurs conversations. Clara se tenait à mon bras, le menton haut. Victor était installé près d’une vitrine blindée, son sourire de reptile aux lèvres. Karim à son côté.

« Matteo ! Toujours aussi discret, à ce que je vois. Et qui est cette beauté ? »

J’ai souri. « Ma fiancée, Clara. »

Victor a ricané. Il a fait un geste vers elle, comme pour l’inviter à danser. J’ai attrapé son poignet au vol. « Si tu poses encore les yeux sur elle, c’est ta cornée que je ferai encadrer. »

La tension était à trancher au couteau. Karim a compris que le piège se refermait. Il a paniqué. Il a dégainé un Glock, mais au lieu de tirer sur moi, il a agrippé Clara par le bras et l’a plaquée contre lui, canon sur la tempe. La soie noire a craqué à l’épaule. Des invités ont hurlé, plongé derrière les tables.

Mes hommes avaient leurs armes pointées, mais aucun angle de tir n’était sûr. Le sang battait dans mes tempes avec une rage que je n’avais jamais laissée m’envahir. Pas depuis l’assassinat de mon père.

Karim reculait vers les ascenseurs de service, en bafouillant que Victor lui avait promis le contrôle du nord, que j’étais devenu faible à cause d’une femme. Victor, protégé par sa garde, jubilait.

C’est là que Clara a fait la chose la plus insensée. Je l’ai vue se transformer en poids mort. Ses jambes ont flanché, tout son corps s’est effondré d’un coup, prenant Karim par surprise. Il a titubé, son étreinte s’est desserrée. Dans le même mouvement, elle a glissé la main sous sa robe, attrapé le dérivé, et tiré.

La détonation a claqué contre le marbre. La balle a percé l’épaule de Karim, lui brisant la clavicule. Il a hurlé, lâchant son arme.

Avant qu’il touche le sol, j’avais déjà bondi. Mon Sig-Sauer a craché une première balle en direction de Victor, puis une seconde. Le salaud est tombé derrière la vitrine, les diamants éclaboussés de rouge.

Les échanges de tirs ont duré peut-être quarante secondes. J’ai plaqué Clara derrière une colonne, fouillant son corps pour vérifier qu’elle n’était pas touchée. « T’es blessée ? » J’ai presque crié. Elle a secoué la tête, elle tenait l’arme vide entre ses mains tremblantes. « Tu es une inconsciente magnifique », j’ai craché. Et puis je l’ai embrassée. Pas un baiser de théâtre : un baiser désespéré, affamé, avec le goût de la poudre et sa peur sur les lèvres.

Quand Angelo a annoncé que la zone était sécurisée, je l’ai aidée à se relever. Karim gisait dans une flaque. On ne l’entendrait plus. Victor, définitivement hors jeu, n’avait plus d’empire. Le traître et l’ennemi étaient morts. La menace sur Clara était levée.

Je lui ai pris le poignet, doucement cette fois, et je l’ai conduite vers la sortie de service, loin des regards. Angelo nous a rejoints avec une enveloppe : un passeport au nom de Lucie Moreau, des billets d’avion pour Montréal, une nouvelle identité propre, sans attache avec moi. « Tu es libre », je lui ai dit. « Angelo peut te conduire à Roissy dans l’heure. »

Clara a regardé l’enveloppe, puis le hall ravagé, le sang sur le marbre, mes mains entaillées par des éclats de verre. Et elle a fait ce que personne ne fait dans mon univers : elle a déchiré le billet d’avion en deux, a froissé les morceaux, et les a jetés aux pieds d’Angelo.

« Je ne m’enfuis pas », a-t-elle dit.

Elle a essuyé de son pouce une trace de suie sur ma pommette, juste au-dessus de ma cicatrice. Je suis resté pétrifié.

Puis j’ai ri. Un rire court, rauque, que je ne me connaissais pas. J’ai attrapé sa nuque et j’ai posé mon front contre le sien. Dans le lointain, les sirènes de la BRI approchaient. On avait trois minutes pour disparaître. Mais cette fois, on partait ensemble.

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