З життя
La carte qu’elle a posée sur la table
J'étais en retard à cette soirée d'anciens élèves. Enfin, en retard, c'est vite dit : je savais que si j'arrivais trop tôt, je devrais parler travail et réussite avec des types que je n'avais pas revus depuis dix ans. Alors j'ai fait le tour du quai deux fois, la vitre ouverte malgré le crachin de Nantes. La Loire sentait la vase et le gasoil. J'ai fini par me garer près du pont Anne-de-Bretagne et j'ai remonté le col de ma veste. En montant les marches du restaurant, j'ai vu la lumière des photophores sur les nappes blanches.
Elle était là. Emma. Debout près des manteaux, en train de chercher quelque chose dans son sac. Elle n'avait pas changé, ou si, peut-être un peu plus mince, avec ce geste qu'elle faisait déjà avant : elle coinçait une mèche derrière l'oreille en vérifiant qu'elle n'avait rien oublié. Je me suis approché, parce que c'était plus fort que moi. Pas pour être méchant, non. Pour voir si elle allait détourner les yeux. Elle ne les a pas détournés.
— Tu es venu, a-t-elle dit simplement.
— On m'a dit que tu serais là.
C'était faux. Personne ne m'avait rien dit. J'avais juste retrouvé une vieille invitation en rangeant des cartons de ma mère, et j'avais appelé l'organisateur, un certain Fred, pour demander si Emma était inscrite. Il m'avait répondu oui, avec un point d'exclamation. Voilà. J'avais appelé pour savoir si elle serait là. Et ensuite j'avais réservé une table pour deux dans ce restaurant, comme un imbécile.
La suite, je m'en souviens mal. Il y avait le vin blanc, une odeur de feu de bois, un écran qui diffusait des photos du lycée. Les gens riaient trop fort. Emma restait debout, près de la baie vitrée, et moi je ne trouvais rien d'autre que des piques.
— Tu n'as personne pour t'aider ce soir ? ai-je lancé, en reposant mon verre.
— Tu sais très bien que je me débrouille.
— Ah oui, la grande Emma, toujours indépendante.
Elle a eu un petit mouvement de recul. Je l'ai vu. Et au lieu de m'arrêter, j'ai continué.
— Ton fils, c'est comment déjà ? Léo ? Non, Tom ?
— Théo.
— Théo. Il a quel âge maintenant, dix ans ?
Elle a haussé les épaules. — Tu le sais parfaitement.
Je ne le savais pas. C'était ça le pire. Je savais son prénom, Théo, parce qu'on me l'avait envoyé sur le faire-part de naissance il y a neuf ans. J'avais eu le message, et j'avais répondu « Félicitations ». Puis j'avais payé cinq cents euros par mois pendant six mois, avant de supprimer le virement. C'était devenu automatique, puis gênant, puis inutile. Chaque mois, ces cinq cents euros sur son compte, c'était comme une photo de moi que je n'aimais pas. Alors j'avais arrêté.
— Tu ne m'as jamais rien demandé, ai-je dit.
— Parce que tu ne répondais plus, a-t-elle répliqué sans élever la voix.
Elle avait raison, et ça m'a rendu fou. Sur l'écran, une photo de nous en terminale est apparue. On était jeunes, avec des pulls moches. Emma riait. Je ne me souvenais même pas de ce jour-là. J'ai fait un geste vers mon alliance, machinalement, mais je n'en avais pas. Caroline, ma compagne, discutait avec une ancienne prof de sport de l'autre côté de la salle. Elle portait une robe rouge, comme pour bien montrer qu'elle n'était pas là pour passer inaperçue. Je m'étais endetté pour cette robe, et pour la voiture aussi, une DS 7 noire, et pour l'appartement près de la tour Bretagne. Tout ça pour prouver que j'avais réussi. Mais la seule personne que j'avais envie de voir, c'était elle.
— Tu travailles toujours à l'hôpital ? ai-je demandé.
— Oui, en médecine interne.
— Ah. Toujours dans le besoin des autres, alors.
Je ne savais même pas ce que ça voulait dire. Les mots sortaient, et je les laissais tomber comme des mégots. Emma a reposé son verre de jus de pomme sur le rebord de la fenêtre. — Pourquoi tu es venu, si c'est pour être comme ça ?
— Pour voir comment tu t'en sors, tiens.
— Tu as vu. Maintenant excuse-moi.
Elle est partie vers le portemanteaux, a enfilé son manteau, et elle est sortie. Moi je suis resté les bras ballants, avec mon verre vide et Caroline qui me faisait signe de venir danser. J'aurais dû la suivre. Mais non, j'ai enfilé ma veste à mon tour. Le temps de payer l'addition — 124 euros de vins et fromages — et elle avait disparu sous la pluie.
Le lendemain, j'ai trouvé un message de Fred, l'organisateur : « Tu es parti tôt. Tout va bien ? » J'ai répondu « Oui, très bien ». Et puis j'ai passé la nuit à scroller l'écran de ma voiture, garé sur le parking de l'hôtel où j'avais pris une chambre. Je revoyais son visage quand elle avait dit « Théo ». J'avais failli lui demander : « Il me réclame ? » Mais j'avais peur de la réponse. Alors j'avais fait le malin.
Deux semaines plus tard, j'ai reçu un courrier recommandé. Le tribunal de grande instance de Nantes. Elle demandait une pension pour l'enfant, rétroactive. J'ai lu le document trois fois, assis dans mon bureau de la zone d'activités de Carquefou. Elle avait tout gardé : les relevés de compte, les messages, les photos du petit. Elle réclamait 380 euros par mois depuis le jour où j'avais arrêté. 380. Une somme ridicule pour moi, à l'époque je facturais 750 euros de l'heure pour un chantier de rénovation dans le centre-ville. Mais la demande m'a mis hors de moi.
« Elle veut me faire payer » — j'ai écrit à mon avocat. Il m'a répondu : « C'est son droit. » Je déteste quand les gens sont polis.
J'ai débarqué à l'hôpital le jour où elle finissait sa garde. J'ai attendu dans le couloir des consultations, près du distributeur de café. Elle est arrivée avec une blouse froissée et les cheveux attachés. — Je ne vais pas y aller au tribunal, lui ai-je dit.
— Alors paie.
— C'est ce que je fais. Je te paie, et on en reste là.
— Ce n'est pas pour moi, c'est pour Théo. Tu comprends ça ?
Je l'ai regardée. Ses chaussures étaient usées. J'ai sorti un billet de vingt euros et je l'ai posé sur le rebord de la fenêtre. — Tiens. Pour les courses de la semaine.
Elle a ri, sec. — Reprends ton argent, Julien. Je ne veux pas de ta charité.
— Pourquoi tu ne m'as jamais rien demandé ? ai-je presque crié. J'étais là ! J'aurais payé pour le gamin !
— Tu n'étais pas là, a-t-elle dit. Tu es parti quand il avait quatre mois. Tu n'as jamais su comment il allait.
— Tu ne m'as pas laissé une chance.
— Tu ne la voulais pas.
Je suis resté planté là, avec mon billet inutile. Puis une infirmière est passée avec un plateau-repas, et elle a souri à Emma en disant « Bon courage ». Comme si moi, j'étais le problème. Le billet est tombé par terre. Je l'ai ramassé et je l'ai mis dans ma poche.
L'audience a eu lieu en octobre. J'ai pris une avocate, une femme en tailleur gris, qui m'a dit d'éviter les « excuses ». Je me suis quand même excusé, une fois, en avouant que j'avais été « maladroit ». La juge n'a pas aimé. Elle m'a regardé par-dessus ses lunettes et a demandé si j'avais des justificatifs de mes revenus. J'ai dit que je gagnais bien ma vie. Elle a souri, pas chaleureusement.
Résultat : 420 euros par mois. Rétroactivité sur quatre ans, soit un peu plus de vingt mille euros. Elle a sorti un dossier entier. Même mes messages de l'époque où je lui répondais des choses comme « occupe-toi de ton fils » étaient là. J'ai senti la salle d'audience se resserrer autour de moi.
En sortant, je l'ai rattrapée. — Vingt mille euros. Tu es contente ?
— Je ne suis pas contente. Mais Théo aura ce qu'il n'a pas eu.
— Avec cet argent, il fera quoi ? Des études ? Un vélo ?
— Il fera ce qu'il aura à faire. Maintenant, laisse-moi.
Je me suis garé sur le parking du palais de justice et j'ai pleuré dans le volant. Pas à cause de l'argent. Parce que j'avais perdu le contrôle d'une chose que je croyais mienne : l'idée que je pourrais revenir quand je voudrais, sans payer, sans m'expliquer.
Mais je me suis relevé. J'ai commencé à envoyer les paiements, avec un train de retard parfois, mais je les ai envoyés. Et j'ai demandé à voir Théo. Elle a accepté, avec des conditions. Rendez-vous au parc, deux heures, le samedi après-midi. La première fois, je suis arrivé en avance, avec un sac de jouets. Théo était assis sur un banc, il ne voulait pas me parler. Il m'a dit « Bonjour » et puis il a fixé ses baskets. Je lui ai donné un camion radiocommandé. Il l'a posé par terre et a continué de fixer ses baskets.
— Tu aimes les camions ?
— Oui.
— Moi aussi, j'adore ça. Quand j'étais petit, j'avais un vieux camion de chantier.
Il a relevé la tête. — Tu avais un camion ?
— Oui, un jaune. Il faisait beaucoup de bruit.
Il a esquissé un demi-sourire, et il a poussé le camion du pied. Ce jour-là, je ne savais rien de lui. Mais on pouvait commencer par ça : par un camion jaune.
Je me suis accroché. Je venais chaque samedi, avec un petit quelque chose : une pâtisserie, un livre, une fois un maillot du FC Nantes. Théo me demandait des trucs sur les chantiers, je lui racontais des histoires de machines. Emma restait à dix mètres, assise sur un banc avec un café, elle ne participait pas. Elle me surveillait. C'était humiliant. Mais je ne disais rien, parce que je savais qu'elle avait raison. Je n'étais pas un père, j'étais un visiteur.
Un soir, après le parc, je l'ai appelée. — Emma, on pourrait tenter un truc. Moi, toi, Théo. Une maison.
Elle a éclaté de rire. — Tu rigoles ?
— Non. Je suis sérieux. J'ai changé.
— Tu as changé depuis le mois de juin ? C'est ça ?
— Je gagne plus d'argent maintenant. Je peux nous acheter une maison sur l'île de Nantes. Quatre chambres.
— Et moi je fais quoi là-dedans ?
— Ben… tu t'occupes de Théo. Et de moi, si tu veux.
Elle a raccroché. Sur le moment, je n'ai pas compris pourquoi. Je croyais que c'était une proposition généreuse. Elle m'a rappelé le lendemain, une seule phrase : « Une maison n'est pas des excuses, Julien. » Et j'ai repensé à ça toute la semaine, en me disant que l'argent pouvait peut-être acheter ce que j'avais perdu.
J'ai arrêté de venir aux rendez-vous. Trois samedis de suite, je me suis réveillé avec la nausée, et je suis resté allongé. Théo devait attendre, avec son camion. Je me disais : « Elle veut que je sois un père, mais elle ne me laisse pas être un mari. » C'était plus facile à supporter que la vérité.
Puis j'ai appris qu'elle était avec quelqu'un. Un dénommé Raphaël, kiné dans une clinique du côté de Rezé. Je l'ai vu une fois, sur une photo de classe de Théo, avec le bras autour d'elle. Le monsieur parfait. J'ai laissé un commentaire avec un point d'interrogation. Elle a supprimé la photo. J'ai reçu un message d'elle : « Ne commence pas. »
Je n'ai pas répondu. C'était plus fort que moi.
Et puis en juin dernier, j'ai reçu une invitation pour les dix ans du bac. J'ai décidé d'y aller. Cette fois, je suis arrivé à l'heure. J'avais un costume neuf, une montre neuve, et une nuque rasée de frais. Je me sentais prêt à la revoir, à lui montrer que j'avais tourné la page. Mais dès qu'elle est entrée dans le restaurant, ma poitrine s'est serrée, un vrai point sous les côtes. Elle portait une robe grise, et elle riait avec une femme que je ne connaissais pas. Et puis je l'ai vu. Lui. Raphaël. Il est entré derrière elle, avec Théo qui tenait un gâteau. Le garçon avait grandi. Il portait une chemise.
Je suis resté debout près du vestiaire. Emma m'a vu. Elle a eu un mouvement de recul, puis elle s'est avancée. Elle m'a salué poliment. Moi, j'ai entendu ma propre voix qui disait : — Tu as changé de vie, on dirait.
— Oui.
— Et Théo, il a un nouveau père ?
— Il a toujours un père. Toi. Si tu veux venir le voir, tu sais où il est.
— Je ne viendrai pas. Tu as quelqu'un, maintenant.
— Ce n'est pas à toi de décider.
Elle avait sorti de son sac une feuille de papier. Elle me l'a tendue. — Ce sont les dates des visites. Les prochaines, avec les horaires. Si tu veux être père, tu viens. Sinon, tu n'as rien à me dire.
Le papier tremblait légèrement dans sa main. Je l'ai attrapé, plus brusquement que je ne l'aurais voulu. Théo s'est approché. Il m'a regardé, sans crainte, avec une sorte de curiosité. Puis il m'a dit : — Tu viens dimanche ? Il y a le marché des bords de Loire, on peut acheter des churros.
Je me suis entendu dire : — Oui.
Et c'était vrai. J'allais venir. J'ai plié le papier en quatre et je l'ai mis dans ma poche intérieure. J'ai regardé Raphaël, qui attendait près de la porte. Il m'a fait un signe de tête. Je ne le détestais pas. Je ne le détestais même plus. Je l'admirais, presque, parce qu'il avait une chose que je n'avais jamais su mériter : la confiance de mon propre fils.
En partant, j'ai pris le bus, parce que j'avais trop bu. J'ai envoyé un message à Emma : « Dimanche à 14h, devant le carrousel. » Elle a répondu : « Je serai là avec Théo. »
Je me suis adossé à la vitre du bus. La pluie fouettait le quai. Je pensais à Théo. À ses baskets usées. À ce camion jaune que je lui avais offert et qu'il avait poussé du pied.
Le lendemain, je me suis levé tôt, j'ai acheté deux bracelets brésiliens à une vendeuse du marché, un bleu et un vert, et je les ai glissés dans une enveloppe avec un mot : « Pour Théo, et pour toi, si tu veux. Pardon d'avoir été en retard. » J'ai mis l'enveloppe dans ma poche, avec le papier plié. Dimanche, à quatorze heures, j'étais devant le carrousel. Théo courait déjà vers moi. Emma marchait derrière, avec un café à la main. Raphaël n'était pas là. Je me suis accroupi pour être à la hauteur de mon fils.
— Alors, ces churros ?
Il m'a attrapé la main et m'a tiré vers les stands. — Viens, celui qui vend les churros au sucre, il ferme à trois heures !
J'ai sorti l'enveloppe de ma poche et je la lui ai tendue en marchant. Il l'a ouverte sans s'arrêter de courir, a laissé tomber les deux bracelets dans sa paume, et m'en a passé un autour du poignet sans un mot, comme si c'était la chose la plus normale du monde. Le bleu pour lui, le vert pour moi. Il a couru vers le manège, mon bras encore tendu derrière lui.
