Connect with us

З життя

La signature sous la patte

Published

on

Je m’en souviendrai toujours : j’étais en retard, le bus 26 est resté bloqué sur le cours Commandant-d’Estienne-d’Orves à cause d’un camion de livraison. Quand je suis entrée dans le Jardin des Plantes, il était déjà onze heures et demie. L’allée principale sentait le tilleul et l’herbe fraîchement tondue. J’ai pris un programme à l’entrée, et c’est là que je l’ai vu : « Julien Briet, auteur de l’installation “Mozart 270” ». J’ai déchiré le coin de la feuille sans m’en rendre compte.

Les voilà. Quatre cents petites statues dorées, en rang sur le gazon, entre les massifs de roses. Wolfgang Amadeus Mozart, vêtu d’un frac rouge et d’une perruque poudrée, un chien assis à sa droite. Mon mari appelait ce chien Gribouille. Je le sais, parce que c’est moi qui ai sculpté les pattes de ce chien.

Armand a commencé ce projet il y a quinze ans, dans notre atelier de la rue des Olivettes. Il disait toujours : « Wolfgang a passé sa vie à courir après les notes, mais son chien, lui, attendait à la maison. » Je préparais le café à la cafetière italienne, je lui apportais une tasse ébréchée, et je m’asseyais sur le tabouret rembourré avec un vieux coussin jaune. Armand était penché sur l’établi, un burin dans une main, une lame de silicone dans l’autre. Il avait déjà fabriqué vingt-trois moules. Moi, je faisais les oreilles du chien, les plis de la perruque, les boucles. Il disait : « Élise, si tu te trompes de millimètre, Mozart aura l’air d’un chanteur de bal musette. » Je riais, et je recommençais.

On a vécu comme ça pendant onze ans. Armand ne voulait pas montrer les figurines avant l’anniversaire du compositeur. « Ce sera pour 2026 », répétait-il. Il a tout payé lui-même. Il a vendu sa Peugeot 308 pour acheter trois cents kilos de bronze et deux litres de dorure. Il a noté chaque dépense dans un cahier Clairefontaine à spirale. La dernière page, il l’a remplie le 4 février : « reçu de la fonderie Boulanger, 45 000 € ». Quarante-cinq mille. Je me souviens de cette somme parce qu’elle est restée collée sur le frigo pendant des mois.

Armand est mort un mardi, je venais de rentrer du marché. J’ai trouvé la cafetière encore chaude sur la machine. Il était tombé sur l’établi, une figurine inachevée entre les bras. Le chien n’avait pas de tête. Je n’ai pas appelé tout de suite. J’ai retiré le tabouret, j’ai éteint la cafetière, j’ai posé une serviette sur son dos. Ensuite, j’ai composé le 15. L’opératrice m’a demandé de rester en ligne, mais je n’écoutais pas. Je pensais au chien sans tête.

Julien Briet est venu six jours après l’enterrement. Il portait une veste en lin bleue qui ne lui allait pas aux épaules. Il a dit qu’il voulait « finaliser le projet » — comme si Armand avait laissé une affaire en cours. Il m’a montré un papier que je n’ai pas lu. J’avais les yeux gonflés et la tête ailleurs. Il a pris les cartons. Tous les quatre cents Mozart, emballés dans du papier de soie. Il a même pris le cahier Clairefontaine. Je l’ai laissé faire. J’avais honte de ne rien ressentir.

Ce matin-là, dans le jardin, je me suis approchée de la première figurine. Un petit bonhomme en plâtre doré, à hauteur de genou. Il y avait un gamin d’une dizaine d’années qui tirait sa mère par la manche.

« Maman, pourquoi la patte du chien a une lettre ?

— Quelle lettre ?

— Là, regarde, un A. »

La mère n’a pas tourné la tête. Moi, j’ai plié les genoux. J’ai pris la patte du chien entre deux doigts, tout doucement, comme on tient un oiseau tombé du nid. Sous la couche de vernis, gravé à la pointe sèche, il y avait un A. Mon Armand signait tout comme ça. Pas sur le socle. Pas au dos. Sous la patte du chien. Parce que, disait-il, « c’est la seule partie de Mozart qui soit restée fidèle ».

Je me suis redressée. J’ai laissé la patte du chien. Le gamin était déjà parti. J’avais la bouche sèche et les jambes en coton. J’ai marché jusqu’à la sortie. Le gardien m’a demandé si je cherchais quelqu’un. Je n’ai pas répondu. J’avais dans mon sac à main une fermeture éclair qui se bloquait au milieu — je l’ai tirée d’un coup sec. Elle s’est ouverte. À l’intérieur, les clés de l’atelier de la rue des Olivettes.

L’atelier n’avait pas été rouvert depuis la mort d’Armand. La serrure a résisté un peu, puis a cédé. L’ampoule au plafond ne marchait plus. J’ai tiré le rideau en toile grise. La lumière est entrée. Tout était recouvert d’une poussière fine, comme du givre. Le chat du voisin, un gouttière noir, a sauté sur le rebord de la fenêtre et a renversé un pot de pinceaux. Je l’ai chassé d’un geste. Dans le tiroir de l’établi, j’ai trouvé ce que je cherchais : les moules en silicone, le cahier, et une enveloppe kraft.

L’enveloppe contenait une lettre de Julien Briet, datée du 17 novembre 2023. Trois semaines avant la mort d’Armand. Je l’ai lue debout, appuyée contre la porte du frigo. Julien proposait à Armand de lui racheter « l’ensemble des statuettes et des moules pour la somme de dix mille euros » — argumentant que le marché n’était pas porteur. En bas, Armand avait écrit au crayon : « Refuser. Jamais. »

J’ai passé le reste de la journée chez Maître Lacombe, notaire près de la place du Commerce. Il a fallu lui montrer le cahier, les moules, la lettre. Il a mis ses lunettes en demi-lune, a tourné les pages du cahier, a comparé la signature du contrat de vente de la Peugeot avec celle du cahier. Il a dit : « Madame, on ne peut pas ne pas vous croire. » Il a préparé une déclaration sur l’honneur, l’a tamponnée, l’a datée. Puis il m’a donné une feuille de route : « Tribunal judiciaire de Nantes, greffe des référés. Vous y allez demain matin. »

J’ai passé une nuit blanche. À cinq heures, j’ai préparé du café — pour moi, pas pour Armand. J’ai bu le café dans la tasse ébréchée, celle qu’il utilisait toujours, parce que c’était la seule qui gardait la chaleur. La tasse tremblait un peu. Je l’ai posée sur la table. J’ai pris une douche froide. J’ai enfilé un jean et une chemise blanche. La fermeture éclair de mon sac s’est coincée encore une fois ; cette fois, je l’ai laissée à moitié ouverte.

Le tribunal était à l’étage, au fond d’un couloir au linoléum gris. J’ai déposé un dossier de trente-deux pages. La greffière m’a demandé deux fois mon nom, parce qu’elle ne comprenait pas. « Dubois, Élise Dubois. Veuve de Armand Dubois. » Elle a tamponné chaque page. Le cachet faisait un bruit sec, comme un cœur qui bat. La somme de la demande : 270 000 € — le montant que Julien Briet avait reçu de la mairie pour « sa » création.

Le dernier jour de l’exposition, je suis revenue au Jardin des Plantes. La lumière était blanche, écrasante. J’avais commandé une plaque en laiton chez un graveur de la rue des Halles, payée 46 €. J’avais emprunté une perceuse-visseuse sans fil au voisin, un petit homme qui passait son temps à bricoler dans son garage. Il m’a dit : « Vous savez vous en servir ? » J’ai répondu : « J’ai réparé la serrure de l’atelier pendant trente ans. Je crois que oui. »

À l’entrée du parc, sous le grand cèdre, il y avait une plaque verte vissée sur un poteau : « Mozart 270 — Julien Briet, artiste ». Je me suis arrêtée devant. J’ai posé mon sac à terre. J’ai enfilé les gants de jardin que j’avais trouvés dans la cabane à outils. La perceuse était lourde. J’ai commencé à dévisser. Premier tour, deuxième. La plaque a tremblé. Une voix derrière moi a crié :

« Qu’est-ce que vous foutez ? »

Je n’ai pas tourné la tête. J’ai continué. Le troisième tour, la plaque est tombée dans l’herbe. Julien est arrivé en courant. Il portait la même veste en lin bleue, trop grande aux épaules. Il a attrapé mon coude. Sa main était moite.

« Élise, arrête. C’est une installation officielle. Tu vas le regretter. »

J’ai posé la perceuse à terre, doucement. J’ai sorti la plaque en laiton de mon sac. Je me suis retournée. Je l’ai fixé sans cligner. Non, je ne l’ai pas fixé — je lui ai mis la déclaration notariée sur la poitrine, comme on épingle une chose morte sur un tableau.

« Tiens. Lis. »

Il a lâché mon coude. Il a pris le papier. Ses ongles étaient rongés. Il a lu. Ses lèvres bougeaient sans bruit, comme un acteur qui répète. À la fin, il a relevé les yeux vers la plaque que je tenais. Le nom de mon mari était gravé en lettres droites : « Armand Dubois, 2011–2023 ».

« Tu ne peux pas faire ça », a-t-il dit.

« La mairie recevra la copie demain matin. Le tribunal tranchera. Et toi, tu devras rembourser les deux cent soixante-dix mille. »

Je me suis agenouillée. J’ai vissé la plaque neuve sur le poteau. Le bruit de la perceuse était calme, régulier. Trois tours. Quatre. Julien n’a pas bougé. Il tenait le papier dans sa main, l’oreille basse. On aurait dit une des statuettes, mais sans chien.

Quand je me suis relevée, j’ai ramassé la plaque verte tombée dans l’herbe. Je l’ai glissée dans mon sac. Elle était plus lourde que la neuve. Le sac s’est affaissé. La fermeture éclair s’est coincée, encore. J’ai tiré dessus ; elle s’est arrachée d’un coup.

Je suis repartie par l’allée principale. L’air sentait le tilleul et l’herbe coupée. Les quatre cents Mozart en or brillaient sous le soleil. Une statuette avait un frelon posé sur l’épaule. Je me suis arrêtée. J’ai ôté le frelon du revers de la main, délicatement, comme pour ne pas réveiller une musique ancienne. Puis j’ai continué vers la sortie.

À l’arrêt du tramway 3, sur le cours John-Kennedy, je me suis assise sur le banc métallique. Le prochain tramway partait dans quatre minutes selon le panneau lumineux. J’ai sorti de mon sac le vieux programme déchiré, celui de la semaine dernière. Je l’ai plié, puis replié, puis je l’ai jeté dans la corbeille. Le tramway est arrivé. Je suis montée. Par la vitre, j’ai vu Julien Briet debout près du cèdre, la déclaration notariée toujours à la main. Il fixait la plaque neuve. Le tramway a démarré, et je me suis assise à côté d’une femme qui épluchait une mandarine. L’odeur a tout recouvert.

Je suis rentrée chez moi. J’ai posé la plaque verte sur la table de la cuisine, à côté de la tasse ébréchée. Le chat du voisin était sur le rebord de la fenêtre. Je lui ai ouvert. Il est entré, et il s’est couché sur le dossier de la chaise d’Armand.

Click to comment

Leave a Reply

Ваша e-mail адреса не оприлюднюватиметься. Обов’язкові поля позначені *

п'ятнадцять − дев'ять =

Також цікаво:

З життя6 секунд ago

La signature sous la patte

Je m’en souviendrai toujours : j’étais en retard, le bus 26 est resté bloqué sur le cours Commandant-d’Estienne-d’Orves à cause...

BG11 хвилин ago

Мълчаливият договор

Никога не ми е било трудно да затворя очи и да си представя как всичко се подрежда. Но сутринта на...

HE36 хвилин ago

אש זרה בפתח חדר 14

בהתחלה חשבתי שזה סתם סחף. עלה יבש שנדבק לסוליה של נעל, או שאריות של ענף שנשבר ברוח. המנקה של משמרת...

FR36 хвилин ago

La Dernière Graine de Moutarde

À Dijon, le 19 juillet sent la moutarde qui chauffe dans les cours. Pas la moutarde des pots, celle des...

FR1 годину ago

Le sachet

# Le sachet Lyon, mi-octobre. La pluie tombait depuis le matin, fine et insistante. Rue de la Charité, l'eau dégoulinait...

З життя1 годину ago

Julia flew a day earlier than the rest for her mother-in-law’s anniversary, and just as she settled into her plane seat, she flinched — someone called her name out of nowhere…

Molly had flown out a day earlier than the others for her former mother-in-law’s birthday. She had barely sunk into...

BG2 години ago

Бялата престилка

Аз съм сервитьор. Двайсет и три години нося подноси, помня поръчки наизуст и разпознавам лъжата по начина, по който човек...

FR2 години ago

Le canoë numéro trois

Je m'appelle Bernadette Fauvel, j'ai cinquante-huit ans, et je tiens le café-tabac du pont, à Castillon-la-Bataille, depuis vingt-deux ans. C'est...