З життя
# La note sur la porte
Je m'appelle Colette, j'ai quatre-vingt-deux ans, et je vis seule à Sète depuis la mort de mon mari. Ne me regardez pas avec cet air apitoyé quand je vous le dis. Ce n'est pas une condamnation. C'est un choix.
On entend « une vieille dame seule » et tout de suite les gens imaginent une tragédie en robe de chambre qui attend que son fils téléphone. « Vous n'avez pas peur la nuit ? » « Vous ne voulez pas aller chez votre fille ? » Ils veulent bien faire, les braves gens. Je le sais. Mais ils se trompent sur tout.
J'ai passé trente-huit ans à l'hôpital de Montpellier comme infirmière de bloc. J'ai tenu des mains ouvertes sur des tables d'opération, j'ai couru dans des couloirs à trois heures du matin, j'ai annoncé des naissances et fermé des yeux. J'ai élevé deux fils seule après le départ de mon premier mari. J'ai remonté les draps, payé les factures d'eau, fait les devoirs de maths que je ne comprenais pas toujours. Alors non, je ne suis pas une petite chose fragile qui attend qu'on la sauve.
Mon appartement, je l'occupe depuis quarante-sept ans. Quarante-sept ans dans le même trois-pièces rue d'Alsace-Lorraine, avec le balcon qui donne sur la gare et les odeurs de moules du port quand le vent souffle du sud-est. Les lattes du parquet grincent sous mes pas. Ce bruit-là, je le connais par cœur. C'est le bruit de chez moi.
Au début, après le décès d'Henri, je me suis demandé si j'étais normale. Le silence du salon me semblait suspect. La société vous serine qu'il faut être entourée, qu'une femme seule de mon âge est forcément abandonnée. Les voisins du troisième me proposaient de venir déjeuner. Ma belle-sœur m'appelait toutes les semaines pour me dire que je pouvais vendre et partir chez mon fils. Et moi, je me sentais égoïste de vouloir rester.
Le matin où tout a basculé, j'étais assise à la table de la cuisine avec un bol de café au lait. Le soleil de février entrait par la baie vitrée et touchait le géranium sur le rebord. La radio marchait en sourdine, France Bleu Hérault. J'ai regardé mes mains — des taches brunes, des veines saillantes — et j'ai compris quelque chose de très simple : je ne suis pas en souffrance. Je suis libre.
Je déjeune à midi ou à quatorze heures selon mon envie. Je lis Balzac ou des polars finlandais, sans que personne ne me demande de baisser la musique. Je regarde les rediffusions de « Questions pour un champion » et je crie les réponses à la télévision. J'arrose ma glycine et je lui parle, comme je parlais à mes chats quand j'en avais encore.
Mes fils vivent à Toulouse et à Bordeaux. Ils m'appellent le dimanche, m'envoient des photos de mes petits-enfants. L'aîné m'a proposé un studio près de chez lui. J'ai dit non, merci. Pas par fierté. Parce que je n'en ai pas besoin. Ils comprennent. Ils me laissent tranquille et c'est la plus belle preuve d'amour qu'ils puissent me donner.
La solitude n'est pas l'oubli. La solitude, c'est le droit de choisir le moment où on parle et le moment où on se tait.
Je ne suis pas coupée du monde. La boulangère de la place Gambetta me met un pain aux céréales de côté le samedi. Le facteur me dit « bonjour madame Giraud » en poussant son chariot jaune. Ma voisine du dessous, Josette, vient boire le thé le mercredi et me raconte ses malheurs de foie. On rit énormément, comme deux gamines.
Je ne suis pas constamment joyeuse non plus. Il y a des soirs où la tristesse arrive, comme un courant d'air sous la porte. Où je pense à Henri, à ses lunettes qu'il cherchait partout, à son rire qui secouait ses épaules. Où je m'étends sur le canapé sans allumer la lampe et je laisse faire. Et puis le lendemain, le jus d'orange a repris son goût.
Mais voilà. Dimanche dernier, ma belle-sœur est venue déjeuner avec, derrière elle, un couple que je n'avais jamais vu.
Elle s'appelle Monique, elle a soixante-dix-huit ans, elle vit à Béziers dans un pavillon avec son fils, sa bru et leurs trois enfants. Elle a revendu sa maison l'année dernière, soi-disant pour s'installer chez eux, et maintenant elle partage une chambre de neuf mètres carrés avec une armoire qui ne ferme plus.
À table, elle a regardé mes murs, mes cadres, ma bibliothèque. Puis elle a dit :
« Tu devrais penser à l'avenir, Colette. Ton fils aîné, il a besoin d'aide, non ? Avec les enfants, la vie est chère. Un F3 pour toi toute seule, c'est de la place perdue. »
J'ai reposé ma fourchette. J'ai senti mon cœur qui tapait jusque dans les tempes.
« Comment ça, de la place perdue ? C'est mon appartement. Je l'ai payé pièce par pièce. »
« Bien sûr, ma petite, je ne dis pas le contraire. Mais à ton âge, un changement te ferait du bien. Tu serais entourée, tu ne serais plus seule. Regarde, mon fils m'a fait un espace chez lui. »
Un espace. Neuf mètres carrés.
Je n'ai rien répondu. J'ai servi le café, j'ai sorti les madeleines, j'ai fait la vaisselle. Monique parlait déjà d'autre chose, de ses haricots verts ratés, de ses vacances à Palavas.
Le soir, après son départ, je me suis assise sur le balcon. La brise sentait la mer et le diesel. Le carillon du tramway de sept heures a passé dans l'air chaud. J'ai eu envie de pleurer, pas de tristesse — de colère. Ces gens-là décident pour vous. Ils savent mieux que vous ce qui est bon pour vous.
Hier, le téléphone a sonné. C'était mon fils aîné.
« Maman, tante Monique m'a appelé. Elle dit que tu es fatiguée. Que l'appartement devient trop grand. Elle a parlé d'une résidence près de chez nous, tu sais, celle avec les platanes à l'entrée. Je peux me renseigner si tu veux. »
J'ai écouté sa voix, pleine de bonne volonté. Il voulait m'aider. Il voulait que je sois en sécurité. Je ne peux pas lui en vouloir pour ça.
« Écoute-moi bien, Thierry. J'ai quatre-vingt-deux ans, je me lève à sept heures, je fais mes courses au marché trois fois par semaine, je marche quarante minutes le long du port et je lis mes relevés de banque sans lunettes. Je ne suis pas fatiguée. Je suis chez moi. »
Il y a eu un silence. Puis il a ri, un peu gêné.
« D'accord, maman. Je lui dirai. »
Et il l'a dit, apparemment. Parce que ce matin, Monique a rappelé.
La sonnerie a retenti à neuf heures et quart. J'étais dans la salle de bains, je me brossais les cheveux. J'ai laissé sonner. Cinq fois, six fois. Puis le répondeur.
« Colette, c'est Monique. Rappelle-moi. Il faut qu'on parle de l'appartement. Mon fils dit que si tu le mets en vente maintenant, tu peux en tirer cent quatre-vingt-dix mille. Avec ça, tu pourrais investir dans une petite chose près de chez lui, et le reste servirait pour les études de Lila. Lila, sa petite-fille. Elle veut faire dentaire. Enfin, rappelle-moi. Je suis sûre qu'on peut trouver une solution. »
Je suis restée debout dans le couloir, la brosse à la main.
Le reste servirait pour les études de Lila.
Voilà. Le vrai sujet était sur la table, une fois qu'on gratte un peu le vernis. Il ne s'agissait pas de ma solitude, ni de ma fatigue, ni de mon bien-être. Il s'agissait de mes murs, de mes fenêtres, de mon balcon. De ce que j'avais gagné, moi, en me levant à cinq heures pendant trente-huit ans. Il s'agissait de mon héritage, qu'ils voulaient déjà voir fondre dans leurs comptes.
Je me suis assise dans le fauteuil du salon. Le cuir était tiède, usé à l'endroit où Henri lisait le journal. J'ai regardé l'armoire normande que ma grand-mère avait achetée en 1938 avec ses premières paies de couturière. J'ai regardé les photos sur le buffet : Thierry à la plage, bébé, les cuisses couvertes de sable. Pascal avec son cartable trop grand pour lui. Henri qui soufflait quarante bougies, ridé de sourires.
J'ai décroché.
« Allô, Colette ? C'est toi ? »
« Monique, écoute-moi bien. Je vais te dire une chose, et je ne la répéterai pas. L'appartement n'est pas à vendre. Ni aujourd'hui, ni l'année prochaine, ni jamais. Tant que je serai en vie, il reste à moi. Si Lila veut faire dentaire, que ses parents travaillent davantage. Moi, j'ai déjà travaillé. »
Un silence, puis :
« Tu ne vas pas me faire ce coup-là, Colette. Tu as quatre-vingt-deux ans. Tu crois que tu es éternelle ? »
« Je ne crois rien. Mais je sais que je suis encore là. Je sais que je suis capable de décider. Et je décide que tu ne remets plus jamais les pieds chez moi. »
J'ai raccroché.
Et puis j'ai fait une chose dont je ne me serais pas crue capable.
J'ai ouvert le tiroir du buffet, celui où je range les élastiques, les vieux tickets de caisse et les piles usagées. J'ai sorti un bloc de papier quadrillé et un stylo bleu. J'ai écrit en grosses lettres :
*J'habite ici. Je suis chez moi. Ce bien ne se vend pas. Ne pas déranger.*
J'ai mis la feuille dans une pochette plastique transparente, j'ai pris le rouleau de scotch dans la cuisine, et je suis sortie sur le palier.
La voisine du deuxième montait l'escalier. Elle m'a vue et a ralenti.
« Tout va bien, madame Giraud ? »
« Très bien, madame Lopez. Je place juste un mot. »
J'ai scotché la pochette sur la porte, à hauteur des yeux. Puis je suis rentrée.
Le soir, j'ai entamé le pot de confiture de figues que ma nièce m'avait offert à Noël. La confiture était sucrée, épaisse, pleine de petits grains. Je l'ai mangée sur une tranche de pain de campagne, debout dans la cuisine, en regardant les lumières du port s'allumer une à une.
À vingt-deux heures, Monique a sonné. Je ne sais pas comment elle est venue si vite de Béziers. Je n'ai pas ouvert. Elle a appelé, tambouriné. J'ai baissé le son de la télévision. Au bout d'un moment, elle est redescendue. J'ai entendu ses talons claquer dans la cage d'escalier, de plus en plus loin.
Aujourd'hui, c'est jeudi. Le soleil casse la lumière sur la vitre de la porte. Le papier est toujours là, un peu gondolé par l'humidité de la nuit. Ce matin, j'ai parlé à la glycine. Je lui ai dit que les figuiers de Béziers ne donnent pas de fruits assez sucrés, et que ma confiture, elle, vaut de l'or. La glycine n'a rien répondu. Elle m'a laissé faire, comme toujours.
Le tramway est passé en bas, direction le théâtre de la Mer. J'ai bu mon café. Il était onze heures passées.
J'ai mis un gilet et je suis sortie acheter des sardines pour le déjeuner. Sur la porte, le mot se balançait doucement au rythme des courants d'air. Je l'ai regardé une seconde. Puis j'ai tourné la clé dans la serrure, quatre tours comme d'habitude, et je suis descendue vers le marché, le cabas au bras, le dos bien droit.
