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Pensées volées

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Je m'appelle Odile Vasseur, je tiens la mercerie de la rue des Trois-Écus depuis vingt-six ans, à Chalon-sur-Saône. On y vend du fil, des boutons, des patrons de couture — et on y entend surtout des vies entières, un mètre de ruban à la fois. Ce jeudi-là, il pleuvait sur les pavés, la radio grésillait France Bleu Bourgogne, et Mme Ferrand est entrée avec sa petite-fille, Camille, dix-neuf ans, étudiante en droit à Dijon qui venait passer le week-end chez sa grand-mère.

Camille cherchait du tissu pour un ourlet et, en fouillant dans les boutons de nacre, elle a posé la question, comme ça, sans façon :

« Mamie, comment on sait qui mérite notre confiance ? »

J'ai continué à ranger mes bobines, mais j'écoutais — dans ce métier, on apprend à écouter en travaillant.

Mme Ferrand a posé son cabas sur le comptoir, elle a réfléchi avant de répondre, comme si la question méritait qu'on lui trouve la bonne longueur de fil.

« Méfie-toi de celui qui en fait trop, ma belle. Celui qui t'embrasse sur les deux joues la première fois qu'il te voit, qui te répète que tu es formidable, qui approuve tout ce que tu dis avant même que tu aies fini ta phrase. »

« Mais Mamie, c'est gentil, non ? »

« La gentillesse, oui. Ce qui sonne faux, non. Quand quelqu'un met tant d'énergie à te prouver sa loyauté, demande-toi pourquoi il a besoin de la prouver plutôt que de simplement l'avoir. »

Camille a laissé tomber le bouton qu'elle tenait, il a roulé sous l'étagère des fermetures Éclair, elle ne l'a pas ramassé tout de suite.

« Alors qui, dans ce cas ? »

« Celui qui te dit non quand il faut te dire non. Celui qui préfère te contrarier plutôt que te mentir. Ces gens-là ne courent pas après toi. Mais le jour où ça tourne mal, ce sont eux qui restent — les autres, on ne les retrouve plus. »

Je ne savais pas, à l'époque, à qui elle pensait. Je l'ai su trois mois plus tard.

Mme Ferrand — Denise, de son prénom — avait une entreprise familiale de literie, reprise par son fils Bertrand après le décès de son mari. Un neveu par alliance, un certain Julien Roche, s'était mis à passer la voir presque chaque semaine, apportant des chocolats de chez Fabrice Prieur, l'appelant "Tata Denise chérie", proposant de "l'aider" pour ses papiers de retraite. Il l'a même accompagnée deux fois chez le notaire de la place de l'Hôtel-de-Ville, soi-disant par gentillesse.

Bertrand, lui, ne venait presque jamais — il travaillait, il avait ses ateliers à gérer à Saint-Rémy, il téléphonait le dimanche soir, dix minutes, pas plus, et il lui disait souvent des choses qu'elle n'avait pas envie d'entendre : que la maison de la rue Fructidor devenait trop grande pour elle seule, qu'elle devrait songer à vendre l'atelier de couture avant qu'il ne devienne un poids.

En octobre, Denise est venue m'acheter du fil à broder, la main tremblante, et elle m'a raconté, sans que je demande rien : Julien avait fait rédiger une procuration générale, "pour lui simplifier la vie", disait-il. Elle avait failli signer. C'est Bertrand — averti par une cousine, alerté par le silence inhabituel de sa mère au téléphone — qui a débarqué un samedi matin, a lu le document ligne par ligne à la table de la cuisine, sous la suspension en fer forgé que son père avait bricolée en 1988, et qui a dit : « Maman, cette procuration, il aurait pu vider ton compte à la Caisse d'Épargne avec. »

Julien a nié, a pleuré presque, a parlé de "malentendu" et de "cœur brisé". Il n'est plus jamais revenu.

Denise a fait ce que sa mère à elle lui avait appris, je crois, bien avant cette histoire de procuration : elle est allée voir Maître Sauvin, le notaire, un mardi, avec Bertrand et son propre carnet où elle note tout depuis des années. Elle a révoqué la procuration en cours, elle a fait établir un mandat de protection future désignant exclusivement son fils, et elle a transféré la gérance de l'atelier de couture — un bail commercial de quarante-deux mètres carrés qu'elle louait encore rue du Châtelet — à Bertrand, pour un euro symbolique, contre l'engagement écrit qu'il continuerait à employer les deux couturières en place jusqu'à leur retraite, dans sept et douze ans.

Elle est ressortie de l'étude avec le dossier bleu sous le bras, elle est passée à la mercerie juste après, elle a acheté deux mètres de velours côtelé sans même les regarder vraiment, et elle m'a dit, en comptant sa monnaie :

« Julien a appelé Bertrand hier soir. Il voulait savoir pourquoi on ne répondait plus à ses messages. »

« Et alors ? »

« Bertrand n'a pas répondu. Il a juste raccroché. »

Elle a remis son porte-monnaie dans son cabas, elle a resserré son écharpe, et dehors, il s'était remis à pleuvoir sur la rue des Trois-Écus — le même genre de pluie fine que le jour où Camille avait posé sa question, un bouton de nacre encore quelque part sous mon étagère, que je n'ai jamais retrouvé.

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