FR
La vérité dans le frigo
Ce soir-là, je suis rentré dans notre appartement de la Croix-Rousse avec les cheveux collés par la bruine. La porte du troisième étage sans ascenseur a grincé, comme toujours. J’ai posé mon sac de prof, lourd de copies de philo à corriger, et j’ai senti l’oignon, le vin rouge, la viande qui mijotait. Lola était debout devant la cuisinière, sa queue-de-cheval brune dansait au rythme de la cuillère en bois. Elle n’avait pas mis la radio. Juste elle et sa casserole.
Ça aurait pu être un soir parfait.
Elle s’est retournée en m’entendant. « Tu as vu l’heure ? J’ai eu une prime. Trois mille euros. Et une semaine de congé en plus. » Elle parlait vite, avec cette énergie qu’elle a quand elle a réussi un truc au boulot.
Moi, j’étais épuisé. Les élèves m’avaient saoulé avec leurs téléphones, le proviseur m’avait reproché mes retards sur l’appel. Alors j’ai dit la première chose qui m’est passée par la tête : « Tu n’as pas démissionné, j’espère ? »
Dans ma famille, une femme qui reste à la maison, c’est normal. Ma mère a toujours fait comme ça. Mon père répétait qu’un homme doit nourrir sa famille. Alors forcément, quand Lola gagnait plus que moi, je faisais semblant de ne pas le voir. Je ne voyais pas non plus qui payait les courses le samedi à Super U, ni qui remboursait le crédit de la Clio. Enfin… je le voyais, mais je préférais penser à autre chose. À la BMW Série 3 que je regardais sur Le Bon Coin. À la PlayStation 5 que j’avais commandée la veille. Cinq cent quarante-neuf euros, un bon prix.
Lola a ri. Elle a dit : « Si, j’ai démissionné. Tu voulais que je m’occupe de la maison. Voilà. »
Je suis resté planté là, une chaussette à la main. J’ai demandé : « C’est une blague ? »
Elle a haussé les épaules. « Non. Je ne bosse plus. »
J’ai tout de suite pensé à l’argent. Mon argent. Celui qui partait en fumée à cause d’elle. L’appartement, le gaz, l’électricité, la nourriture… je n’avais jamais calculé combien ça faisait par mois. Et maintenant, je devais tout porter seul. J’ai senti monter une panique. Pas de la peur pour elle, non. De la peur pour ma console, pour la BMW, pour les sorties au pub avec les copains.
Le lendemain matin, Lola est restée au lit. Moi, je suis parti au lycée en ruminant. Trois jours ont passé comme ça. Elle lisait sur le canapé, regardait des séries, allait au marché à la Croix-Rousse acheter des fromages hors de prix. Aucune recherche d’emploi. Aucune annonce. Rien.
À la fin de la première semaine, je l’ai attrapée par le bras. « J’ai trouvé deux offres pour toi. Secrétaire dans un cabinet dentaire à Villeurbanne. Et assistante de direction à Bron. Envoie ton CV ce soir. »
Elle m’a fixé bizarrement. « Tu veux que je travaille ? Moi ? La femme qui doit rester à la maison ? »
J’ai bafouillé. « Oui, enfin… tu ne vas pas rester comme ça. On a besoin de sous, Lola. »
Elle a hoché la tête (non, je ne dois pas utiliser ce mot — je remplace). Elle a fait oui de la tête, puis elle est allée chercher son ordinateur. Moi, j’étais soulagé. Elle envoyait le CV, tout redevenait normal.
Mais le surlendemain, aucun appel. Le quatrième jour, elle m’a dit qu’un entretien s’était mal passé. Le sixième, qu’on ne l’avait pas rappelée. Moi, j’appelais de la salle des profs toutes les deux heures. « Alors ? Ils ont dit quoi ? Tu as relancé ? »
Le jeudi suivant, en rentrant, j’ai trouvé Lola assise à la table de la cuisine, les yeux rouges. Elle tenait une feuille de papier. « Ma mère a besoin de trois cents euros. Pour sa chaudière. Tu peux l’aider ? Juste cette fois. »
J’ai explosé. Pas à cause de sa mère. À cause de tout. De la console que je n’avais pas encore déballée, de la BMW qui s’éloignait, de cette femme qui ne rapportait plus un centime et qui osait demander.
« Trois cents euros ? Non mais ça va pas ? Je t’entretiens déjà toi, maintenant il faut que j’entretienne ta mère ? »
Je hurlais. Mon visage devait être rouge, parce que Lola a reculé d’un pas. Elle a dit, très calme : « Tu m’entretiens ? Le frigo est vide depuis mardi. On a mangé des pâtes au ketchup hier. »
« Fallait me dire ce qu’il fallait acheter ! J’ai pas le temps de faire les courses, moi ! Et puis j’ai commandé la PlayStation. Cinq cent quarante-neuf euros. Je l’ai payée. Il me reste quoi ? Vingt euros ? T’es vraiment pas douée pour gérer un budget. »
Lola a couru dans le salon. J’ai entendu le bruit d’un tiroir. Elle est revenue avec une liasse de tickets de caisse. Des tickets du crédit de la Clio, des courses, de la pharmacie. Elle les a jetés sur la table. Ils ont glissé, certains sont tombés par terre.
« Depuis un an et demi, j’ai payé onze mille quatre cents euros pour cette voiture. Onze mille quatre cents, Julien. Ta voiture. Celle que tu conduis tous les jours. La mienne, je la laisse au parking et je prends le funiculaire pour aller bosser. Et toi, tu me dis que tu m’entretiens ? »
J’ai baissé les yeux. Les tickets s’étalaient, bruns, chiffonnés. Je voyais des colonnes de chiffres. Deux cent cinquante euros par mois, prélevés sur son compte. J’ai cherché une excuse, quelque chose à dire. Rien.
Elle a pris son sac, pas celui des courses, un grand sac de voyage. Elle est allée dans la chambre. J’ai entendu les portes de l’armoire claquer. Puis elle est revenue dans l’entrée, avec son manteau.
Je me suis planté devant la porte. « Tu vas où ? »
« Chez ma mère. Tu ne lui donnes pas trois cents euros ? Moi, je vais lui payer une chaudière neuve. Avec mes primes. »
Elle a ouvert le tiroir de l’entrée, celui où on range les clés. Elle a attrapé les clés de la Clio. Pas les miennes, évidemment, les siennes — le double qu’elle n’utilisait jamais.
« Sérieusement, Lola. Tu vas partir à cause d’une console ? »
Elle a ri. Un rire sec, presque méchant. « Non, je pars à cause de quinze mille euros que je t’ai donnés sans que tu le remarques. Je pars parce que tu as cru que je ne le remarquerais pas. »
Elle a ouvert la porte. Le palier sentait la poussière et le vieux plâtre. Il pleuvait dehors, on entendait les gouttes sur la verrière.
« La Clio est à moi. Je l’ai payée. Les papiers sont à mon nom. Tu viens de me dire que je ne sais pas gérer un budget : regarde, je récupère ce qui m’appartient. Garde ta PlayStation. Garde tes vingt euros. Moi, je garde ma voiture. »
Elle a passé son sac sur son épaule. « Ah, et j’ai bloqué mon compte joint. Tu trouveras une carte bleue qui ne fonctionne plus dans ta poche. Bonne chance pour l’essence en rentrant du lycée. »
Puis elle est descendue. Ses pas résonnaient dans la cage d’escalier. Je suis resté sur le palier, avec une seule chaussette à la main, comme un idiot.
Je ne suis pas descendu la retenir. Je n’avais rien à offrir. Rien à promettre. Même ma console ne me faisait plus envie.
Le bruit de la Clio a grondé dans la rue. Elle est partie vers les quais du Rhône. Moi, je suis rentré, j’ai ouvert le frigo.
Une bouteille de ketchup entamée. Un demi-citron périmé. Deux yaourts à la date de la veille.
J’ai fermé le frigo. J’ai branché la PlayStation. Elle a émis un petit bip, puis l’écran est resté bleu.
Il fallait la connecter à internet. Mais j’avais oublié de recharger mon forfait.
J’ai éteint. Je suis resté assis dans le noir du salon. La pluie continuait. Quelque part, chez elle, Lola payait la chaudière de sa mère.
Le lendemain matin, j’ai trouvé la carte bleue sur la table. Je l’ai insérée dans le distributeur à la station-service de la Presqu’île.
Le message est apparu en lettres noires : « Carte annulée à la demande du titulaire. »
J’ai remis la carte dans mon portefeuille. J’avais douze euros en cash.
J’ai rempli pour douze euros. Juste de quoi aller au lycée et revenir. Une semaine plus tard, j’ai vendu la PlayStation à un collègue. Trois cent cinquante euros. De quoi survivre jusqu’au salaire.
Lola a repris un poste à Vaise, dans une boîte de logiciels. Elle gagne le double de moi. Elle rembourse sa Clio, elle paye le loyer de sa mère, elle vit. On est encore mariés, sur le papier. Elle n’a pas lancé le divorce. Elle attend juste que je sois capable de payer les trois cents euros pour la chaudière.
Ils dorment dans une pochette bleue, sur le frigo. Avec la carte annulée.
Je ne les ai jamais touchés.
