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La note vocale du dimanche

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Dimanche, il tombait une de ces pluies fines de Nantes qui traversent les vêtements. Je revenais du café Le Nid, en haut de la tour, avec un gobelet en carton qui me brûlait la paume gauche. Dans la main droite, mon téléphone. J’étais arrêtée au feu du quai de la Fosse, le tramway 2 attendait derrière moi. J’ai ouvert le dictaphone et j’ai dicté : « Claire Delahaye, dimanche. Pour la page d’accueil de Cap Mentorat : une phrase d’accroche, trois témoignages d’artisans, un bouton rouge “Réserver un créneau”. Pas de menu compliqué. Le formulaire doit arriver dans la minute. » J’ai envoyé le fichier à Vincent, mon associé technique, avec un message : « On lance. » Une heure plus tard, il m’a répondu : « C’est en ligne. » Le lien s’ouvrait sur un site propre, exactement comme je l’avais décrit. J’ai ri, un peu niais, sous la pluie. Le tramway est arrivé, je suis montée sans composter, je tenais le gobelet des deux mains.

Le lundi matin, au sixième étage de l’immeuble partagé de la rue de la Fosse, la lampe du couloir clignotait encore. J’ai poussé la porte de notre bureau. Vincent n’était pas là. J’ai posé mon sac sur le fauteuil en tissu vert. J’ai ouvert ma boîte mail. Adèle, une cliente qui place des saisonniers dans le bâtiment, m’écrivait : « Claire, ton associé m’a dit que le service passait sous sa gestion. Son site est bien ? » Le lien menait vers vincent-mercier-conseil.fr. Même design, même police, mais le formulaire renvoyait vers son adresse. Mon nom n’apparaissait nulle part. J’ai cliqué sur le menu. Il avait mis sa photo en page d’accueil. En bas : « Mentorat par Vincent Mercier ». Aucun numéro de SIREN commun. J’ai vérifié le domaine : titulaire Vincent Mercier. Mot de passe du compte commun : refusé.

Vincent est arrivé à neuf heures cinq. Il a posé son casque de vélo sur la table, a dit « Salut » en fixant la machine à café, et s’est servi un café. La machine a craché un gobelet, puis un second, la monnaie est tombée dans le bac. J’ai tourné l’écran vers lui. La page de son site volé était ouverte.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Une heure après ton message, j’ai pensé que le projet méritait mieux. J’ai tout repris sous mon nom. Toi, tu peux rester comme indépendante, je te donne vingt pour cent.

Il a tapoté le clavier, comme si le site allait s’écrire tout seul. J’ai attrapé mon téléphone et ouvert l’application bancaire. Le compte professionnel commun affichait 1 240,18 euros. Il avait fait un virement de 800 euros vers son compte personnel la veille à 23 h 14. J’ai montré l’écran.

— Et ça ?

— Avance sur mon travail. Le site, c’est moi qui l’ai codé. Sans moi, rien n’existe.

J’ai fermé l’application. Le café refroidissait. Par la fenêtre, on voyait la grue du nouveau quartier sur l’île de Nantes. J’ai respiré un coup. Le chien du cabinet de comptable d’à côté a aboyé dans le couloir.

Je suis allée dans la petite cuisine du coworking. L’évier gouttait. Sur le frigo, une affichette : « Ne laissez pas de nourriture après vendredi. » J’ai pris un bout de papier dans mon sac, un ticket de caisse du café Le Nid, et j’ai écrit au dos : « 1. INPI — marque. 2. Mise en demeure. 3. AFNIC. » Je l’ai collé sur la porte du frigo, à côté de l’affichette. Puis j’ai appelé Madame Roche, de la fédération des artisans du bâtiment. Elle m’a rappelée à midi. Le contrat de formation de dix-huit mille cinq cents euros pour vingt apprentis était confirmé pour le lendemain à quatorze heures. Vincent n’était pas invité, mais je savais qu’il viendrait.

Le lundi soir, je me suis installée à la table de mon studio de la rue de Richebourg. J’ai ouvert le site de l’INPI, rempli le formulaire de dépôt de marque « Cap Mentorat », classe 41, paiement par carte bleue de cent quatre-vingt-dix euros. L’horodatage indiquait 22 h 47. J’ai imprimé le récépissé. J’ai aussi sauvegardé la note vocale de dimanche, écouté une fois : le bruit du tramway en fond, le froissement de mon blouson, ma voix un peu essoufflée. J’ai mis le fichier sur une clé USB noire, celle qui pendait à mon porte-clés.

Le mardi matin, je suis passée à la poste de la rue Crébillon. J’ai envoyé une mise en demeure à Vincent Mercier, en recommandé avec accusé de réception. L’enveloppe Kraft coûtait quatre-vingt-dix centimes. Le récépissé indiquait 9 h 47. Dans la chemise transparente, j’ai glissé : le dépôt INPI, l’impression de la note vocale avec l’horodatage 14 h 07, une copie de la mise en demeure, et le relevé des connexions du compte commun montrant l’export de la liste de contacts le lundi à 08 h 12. J’ai scotché le ticket de la poste sur le coin de la chemise.

À quatorze heures, la salle de réunion du coworking était réservée. Madame Roche est arrivée avec une sacoche en cuir. Vincent s’est invité, comme si c’était écrit. Il est entré avec une présentation « Cap Mentorat nouvelle version », son logo tout neuf, une page de résultats gonflés. Il a commencé à parler : « Notre service, notre méthode. » Je l’ai laissé finir. Puis j’ai posé la chemise transparente sur la table, entre sa présentation et le café de Madame Roche.

— Je vous demande de vérifier une chose, Madame Roche. Ce site a été mis en ligne dimanche soir, à partir de cette note vocale.

J’ai appuyé sur lecture. Ma voix est sortie du téléphone, un peu essoufflée, avec le bruit du tramway en fond. « Claire Delahaye, dimanche… Un bouton rouge “Réserver un créneau”… » Vincent a avancé la main vers le téléphone. Madame Roche a levé le doigt.

— Laissez. J’écoute.

La note s’est terminée. J’ai ouvert la chemise. J’ai posé le dépôt de marque devant elle. Puis la mise en demeure. Vincent a lu la première page. Il a dit : « Tu n’as pas le droit. La marque, c’est moi qui ai fait le site. » Je n’ai pas répondu. J’ai sorti mon chéquier, pas pour payer, pour montrer que la décision était prise. J’ai barré un chèque vierge. Madame Roche a eu un petit mouvement des lèvres.

— Le formulaire de contact officiel est désormais sur cap-mentorat.fr. Vous recevrez le devis ce soir. Le numéro de SIREN est le mien, immatriculé il y a trois ans.

Madame Roche a acquiescé. Vincent est resté debout. Il a répété « tu ne peux pas me faire ça ». J’ai remis la chemise dans mon sac, j’ai pris ma veste. En sortant, j’ai dit au comptable d’à côté : « La radio, baisse-la un peu, s’il te plaît. » Il a tourné le bouton. Le chien a aboyé une fois.

Dehors, il ne pleuvait plus. J’ai appelé l’AFNIC pour déposer la demande de récupération du domaine. L’opérateur m’a demandé le numéro du dépôt de la marque. Je l’ai récité par cœur : 4 582 117.

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