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Bonjour et le paquet de Mayence

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Je suis facteur à Clermont-Ferrand depuis dix-neuf ans, secteur des Vergnes, et je connais mes tournées mieux que ma propre cuisine. Je dis ça parce que ce que je vais raconter, je ne l'ai pas vécu — je l'ai livré, un pas après l'autre, sur trois semaines d'un printemps qui traînait en longueur.

Madame Chaptal habitait au 14 de la rue des Salins, deuxième étage sans ascenseur. Soixante-huit ans, veuve, les mains toujours occupées — quand elle m'ouvrait, il y avait presque toujours une pelote qui dépassait de la poche de son tablier. Elle me parlait un peu, jamais longtemps, juste le temps que je reprenne mon souffle après les marches. Son fils Julien vivait à Cologne depuis sept ans. Ingénieur en génie civil, parti parce qu'à Clermont, disait-elle, "il n'y avait rien pour les gens comme lui après le bac plus cinq." Elle avait tenu une mercerie place du Marché aux Poissons pendant vingt-deux ans, avant que les boutiques du centre ne ferment les unes après les autres. Depuis, elle faisait des retouches à domicile — ourlets, fermetures éclair, un peu de broderie pour les baptêmes du quartier.

Ce jour de mars, je montais son courrier comme d'habitude — une facture EDF, un prospectus du Leclerc de la route de Paris — et je l'ai trouvée sur le palier, assise sur la première marche, le téléphone encore chaud dans sa main. Elle ne pleurait pas. Elle regardait le mur d'en face, celui avec la fissure en forme de rivière que tout l'immeuble connaissait.

"Il se marie en juin," m'a-t-elle dit, sans que je lui demande rien. "En Bavière. Il ne veut pas que je vienne."

Je n'ai pas su quoi répondre, alors j'ai fait ce qu'on fait toujours dans ces cas-là : j'ai continué à trier son courrier, pour lui laisser le temps. Elle m'a expliqué, par bribes, sur plusieurs jours, parce que je repassais chaque matin vers dix heures et qu'elle finissait toujours par sortir un peu de l'histoire, comme on tire un fil d'une pelote sans savoir où ça s'arrête. La fiancée, Ingrid, était architecte. Les parents avaient une maison près du lac de Starnberg, le père médecin, la mère avait dirigé une galerie d'art à Munich. Julien avait dit à sa mère, au téléphone, que c'était "un monde différent" et qu'il ne voulait pas qu'elle se sente mal à l'aise.

Je me souviens d'avoir pensé, ce jour-là, que le mot "mal à l'aise" cachait autre chose — une gêne qui n'était pas celle de la mère, mais celle du fils.

Elle est restée chez elle le jour du mariage. Ça, je le sais parce qu'un dimanche n'est pas un jour de tournée, mais elle me l'a raconté le lundi suivant : elle avait fait un far breton, sans trop savoir pourquoi, en avait mangé une part, et donné le reste à sa voisine du dessous, Mme Ferrand, qui gardait un vieux teckel toujours essoufflé dans l'escalier.

Le paquet est arrivé un mardi, huit jours après. Je l'ai monté moi-même — un colis en provenance d'Allemagne, un peu cabossé sur un coin, des timbres que je n'avais jamais vus sur ma tournée. Elle a signé le bordereau d'une main qui tremblait un peu, ce qui ne lui ressemblait pas.

Je ne devais pas rester. J'avais encore vingt-trois boîtes aux lettres avant midi. Mais j'ai fini par apprendre la suite, comme toujours, en petits morceaux, sur le pas de la porte, entre deux lettres recommandées.

Sous le papier de soie, un châle. Rose ancien, un motif de dentelle qu'elle avait reconnu tout de suite — le même qu'elle tricotait elle-même vingt ans plus tôt, tiré d'un vieux livre de sa propre mère. Et une carte, en allemand, qu'elle ne pouvait pas lire. Elle a fini par demander à la petite-fille de Mme Ferrand, en terminale, de la lui traduire un soir, sur la table de la cuisine, entre deux exercices de maths.

La carte disait, en substance, qu'Ingrid — la mère de la mariée — s'appelait ainsi elle-même, qu'elle était désolée de n'avoir pas pu la rencontrer au mariage, qu'elle tricotait elle aussi depuis toute sa vie sans trouver personne pour en parler, que son mari trouvait ça une perte de temps et sa fille ne s'y intéressait pas. Qu'elle avait fait ce châle spécialement pour elle, avec ce motif trouvé dans un vieux livre. Et que si, un jour, l'envie lui venait de passer l'été là-bas, il y avait une chambre d'amis et un jardin plein de roses.

Le lendemain, Mme Chaptal n'était pas sur le palier quand je suis passé. Sa porte était ouverte, et par l'entrebâillement, je l'ai vue assise à sa table, le châle sur les genoux, en train de pleurer — pas de tristesse, m'a-t-elle dit plus tard, mais de ce sentiment étrange qu'une femme, à l'autre bout de l'Europe, lui ressemblait exactement.

Je ne sais pas ce qu'elle a dit à son fils au téléphone ce soir-là. Ce n'est pas mon histoire, et je n'écoute pas aux portes. Mais le jeudi suivant, en montant son courrier, je l'ai trouvée déjà sortie — un mot scotché sur sa boîte aux lettres : "Parti à la mercerie de la rue Blatin, achat de laine, retour vers 17h." Ce n'était pas pour moi, ce mot, mais je l'ai lu quand même, comme on lit tout ce qui traîne sur une porte.

Trois semaines plus tard, je livrais un colis qu'elle m'avait annoncé elle-même, avec un petit sourire en coin en me tendant l'enveloppe d'affranchissement à valider : un châle bleu lavande, du même motif, destiné à Ingrid, à Cologne — non, à Munich, je me corrige, c'était bien près du lac. Elle avait choisi une laine bleu profond, m'a-t-elle expliqué, "comme le ciel au-dessus du puy de Dôme en plein mois d'août."

Je n'ai jamais su comment s'était terminée l'histoire entre elle et son fils — s'il était venu la voir, s'il s'était excusé en face, ou seulement au téléphone. Ce que je sais, c'est qu'à l'automne, elle m'a annoncé qu'elle partait en Bavière quinze jours, en octobre, avec un petit sac de voyage et deux pelotes de laine en trop, "au cas où Ingrid voudrait continuer un motif ensemble."

Elle m'a laissé les clés pour arroser ses trois pots de géraniums sur le rebord de la fenêtre, le temps du voyage. Je les ai arrosés tous les deux jours, comme convenu, et j'ai remarqué, sur la table de la cuisine, une carte postale déjà préparée, adressée à Mme Ferrand — pas encore de timbre dessus, juste ces mots griffonnés : "Le jardin ici sent les roses depuis la fenêtre de la chambre."

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