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La véranda de Marguerite, sept ans après Étretat
La véranda de Marguerite, sur les hauteurs de Duclair
— Je l'ai hébergée dix-huit mois, je lui ai trouvé un poste au cabinet, je lui ai avancé des loyers qu'elle n'a jamais rendus. Et elle m'a pris ce que j'avais de plus précieux.
Marguerite Delcourt raconte encore cette histoire, à qui veut l'entendre — et surtout à qui ne veut pas. Dès qu'on lui parle de générosité entre femmes, elle coupe net et change de sujet.
Pourtant Marguerite avait toujours eu ce qu'on appelle un cœur d'or. La maison ouverte, le couvert mis en plus au cas où, jamais un non à qui frappait à sa porte. Et puis il y a eu cette histoire-là, celle qui a fait basculer sa vie bien réglée.
Tout avait commencé au CP, à l'école du quartier des Chartreux à Rouen. Marguerite, brune, bouclée, plutôt réservée, s'était liée d'amitié avec Odile, une petite blonde aux yeux clairs, du genre à grimper aux arbres et à inventer des bêtises pour deux. Elles s'étaient trouvées tout de suite, comme deux pièces d'un même puzzle.
— On sera amies pour toujours, hein ? Personne ne comptera plus que toi, avait dit Odile en la serrant contre elle, un jour de récré sous le préau.
Même collège, même lycée, même rang de tables au fond de la classe de troisième. Les premiers secrets de filles échangés en chuchotant. Puis, en grandissant, leurs chemins avaient commencé à diverger sans qu'elles s'en aperçoivent vraiment. Marguerite rêvait d'un homme stable, attentionné. Odile, elle, avait toujours dit qu'elle n'épouserait qu'un homme avec de l'argent — sa mère avait élevé quatre enfants seule, dans un HLM du quartier des Sapins, et elle avait porté les vêtements usés de ses sœurs aînées jusqu'au lycée. Elle voulait autre chose.
Son vœu s'était exaucé tôt : mariée à vingt ans avec le fils d'un promoteur immobilier de la région, parce qu'elle attendait déjà un enfant. Marguerite, elle, s'était mariée après trente-deux ans, sans avoir vraiment cherché — les choses s'étaient simplement faites tard. Son mari, Bernard, était un homme posé, ingénieur en informatique, du genre à vérifier trois fois la note de restaurant avant de la régler. Pas d'enfants dans le couple, ce qui les attristait un peu, mais la vie continuait.
Puis les deux amies s'étaient perdues de vue. Odile était partie s'installer à Bordeaux avec son mari. Elle avait promis d'appeler, d'écrire — et puis plus rien. Marguerite avait essayé de la retrouver, en vain : l'ancienne adresse était occupée par d'autres locataires, le téléphone ne répondait plus.
Elles s'étaient retrouvées le jour de leurs quarante-six ans à toutes les deux. Un dimanche de novembre, il pleuvait sur Rouen. Le portable de Marguerite avait sonné vers dix-neuf heures. Elle avait mis un moment à reconnaître, dans cette femme maigre et défaite qui pleurait au bout du fil, son ancienne amie flamboyante. Odile avait débarqué le soir même avec une valise à roulettes cabossée, épuisée, méconnaissable.
Son histoire lui avait coupé le souffle. Son fils, Nicolas, était mort dans un accident de voiture sur la départementale, un soir de pluie, face à un poids lourd. Le garçon aimait la vitesse ; ils lui avaient offert une Audi pour ses dix-huit ans. Après le drame, son mari s'était mis à boire, et à la battre en lui reprochant tout.
— Il est devenu fou, Marguerite. Je sais que j'ai une part de responsabilité, je voulais tellement que mon fils ne manque de rien… Le deuil ne nous a pas rapprochés, au contraire. La dernière fois, après un coup de poing, j'ai passé un mois à l'hôpital Pellegrin. Alors je suis partie. Tu te souviens comme on vivait bien ? Il avait tout arrangé pour tout garder, je n'ai rien eu. Mes frères et sœurs m'ont fermé la porte, ils m'ont dit que je ne les avais jamais appelés du temps où j'étais riche. Je n'ai nulle part où aller. Juste quelques jours, le temps de trouver un foyer ?
Marguerite ne l'avait évidemment pas hébergée quelques jours, mais durablement, dans le trois-pièces du quai qu'elle partageait avec Bernard — il y avait de la place, disait-elle. Bernard avait soupiré, mais accepté. Odile était restée alitée les premières semaines, puis avait repris du poil de la bête, s'était remise à prendre soin d'elle. Marguerite lui avait trouvé une place d'assistante au cabinet d'expertise comptable où elle travaillait elle-même. Les deux amies passaient leurs soirées autour d'un thé, sur la véranda qui donnait sur la Seine.
— T'as de la chance, Margot. Ton Bernard, il est bien. Pas très riche, mais gentil et attentionné. Il te respecte, ça se voit. Moi, après mon malade, j'arrive pas à m'en remettre, disait Odile.
Elle avait toujours l'air plus jeune que son âge — mince comme une jeune fille, pas un cheveu blanc dans sa masse dorée, habillée comme une trentenaire. Marguerite, elle, avait pris du poids, ne teignait plus toujours ses racines à temps, ne se maquillait presque jamais.
Puis tout avait changé. Un ancien collègue de fac avait proposé à Bernard de s'associer dans une société de conseil informatique. En un an, la vie de Marguerite et Bernard avait basculé : d'un modeste appartement rue Jeanne-d'Arc, ils étaient passés à une villa avec jardin du côté de Bois-Guillaume. Odile vivait toujours avec eux. Marguerite se réjouissait — son mari près d'elle, sa meilleure amie sous le même toit. Elle lui avait même confié un projet secret : elle voulait adopter un enfant.
Seule sa collègue Chantal, du cabinet, désapprouvait ouvertement.
— T'es folle, Margot. Fais gaffe, un jour tu vas le regretter. Ton Odile, elle a un regard de chat qui guette. Toujours à tourner, à minauder. T'as pas peur qu'elle te pique ton Bernard ?
— N'importe quoi. On est comme des sœurs depuis le CP. Et Bernard la voit comme une belle-sœur, il ne la remarque même pas. Faut pas penser du mal des gens, Chantal !
Quelques semaines plus tard, elle avait remarqué qu'Odile avait pris quelques kilos.
— Fini le roseau ! On va être deux à avoir des formes maintenant, avait-elle plaisanté en la serrant dans ses bras.
Odile avait ri, avait dit que Marguerite cuisinait trop bien.
Un mardi de mars, Marguerite était rentrée du foyer de l'enfance de Sotteville-lès-Rouen, radieuse : on lui avait accordé un week-end d'accueil avec Lola, huit ans, une petite fille maigrichonne et timide. Elle avait déjà imaginé la surprise pour Bernard, lui qui rêvait tant d'un enfant. Elle avait ouvert la porte de la villa avec sa clé, tenté d'embrasser son mari comme d'habitude. Il s'était dérobé. Odile se tenait près de la baie vitrée, dos tourné, sans bouger.
— Bernard, je voulais vous dire quelque chose, avait commencé Marguerite.
Il l'avait coupée.
— Assieds-toi, Margot. On a un truc à te dire aussi. Restons calmes, on est des adultes. C'est difficile à annoncer, mais je pense que tu vas comprendre. Tu es quelqu'un de bien. Voilà, en fait…
Il triturait un torchon de cuisine entre ses mains, incapable de continuer. Odile avait fini par se retourner, le menton relevé.
— Bon, je vais le dire, moi. Margot, avec ton mari, on attend un enfant. J'suis enceinte. Tu te rends pas compte de la chance que c'est, à mon âge. J'ai perdu mon fils, et maintenant la vie m'en offre un autre. Trois mois déjà.
Marguerite était restée figée, incapable de comprendre. L'espace d'une seconde, elle avait presque souri, contente pour son amie. Puis le sens des mots avait fini par l'atteindre : de son mari.
— Margot, c'était… un moment d'égarement. Odile, elle est… je l'aime. On divorce, toi et moi, et j'épouse Odile, avait dit Bernard, sans même la regarder.
Elle s'était jetée sur Odile, avait tiré ses cheveux blonds, Bernard l'avait retenue en criant qu'elle pouvait blesser le bébé. Puis elle s'était effondrée dans le fauteuil du salon, tandis que Bernard partait chercher un verre d'eau. Odile s'était penchée vers elle.
— T'as bien profité, non ? Laisse la place aux autres. Et n'espère pas que ça me ronge la conscience. J'ai toujours pensé à moi avant tout le monde. Et je ne serais jamais venue chez toi si j'avais eu où aller ailleurs. Sauf que ça s'est plutôt bien goupillé, finalement.
On lui avait fait quitter la villa dans la semaine — la maison appartenait à Bernard, achetée avant leur mariage. Il ne lui restait que le pavillon de Duclair avec son bout de terrain, hérité de sa grand-mère et déjà à son nom. Odile avait consenti, magnanime, à le lui laisser.
— D'autres l'auraient vendu ! On te le laisse, dis merci. Bernard aurait pu réclamer la moitié, il a été correct, avait lancé Odile en guise d'adieu.
Marguerite n'avait aucune envie de dire merci. Elle avait erré comme une somnambule les semaines suivantes. Au cabinet, on lui avait accordé quinze jours d'arrêt tant elle semblait absente à tout. Elle s'était installée à Duclair. Assise sur le banc du jardin, elle fixait un point invisible pendant des heures. Ne buvait que de l'eau du robinet. Ne cuisinait rien, ne sortait pas faire les courses.
Un jour, elle s'était mise à arracher les mauvaises herbes, et à les jeter — sans trop savoir pourquoi — dans les tonneaux de récupération d'eau de pluie près de la haie. Une voix l'avait sortie de sa torpeur.
— Madame ! Ça va, vous ? Réveillez-vous, enfin !
Un homme aux cheveux gris, le dos droit, une allure presque militaire, la secouait par l'épaule. Des yeux sombres, presque noirs, un pantalon d'été et une chemise claire — pas la tenue habituelle d'un jardinier du dimanche.
— Vous êtes qui ? Arrêtez de me secouer comme ça !
— Votre nouveau voisin. J'ai repris le terrain juste à côté. Vous savez que vous jetez de l'herbe dans les tonneaux d'eau ? C'est pas mes affaires, mais quand j'ai vu le premier, j'ai cru que c'était pour faire de l'engrais. Le troisième, j'ai commencé à douter. Et votre serre, ça fait des jours qu'elle est fermée en plein cagnard…
Un vertige l'avait prise, elle avait dû s'asseoir sur les marches. L'homme l'avait aidée à rentrer, installée sur le lit pliant du pavillon.
— J'y comprends rien. Votre frigo est vide, débranché. La bouilloire est froide. Pas de pain, rien à manger. Vous avez mangé quand, la dernière fois ?
— Il y a longtemps. Une semaine, peut-être plus.
Elle avait fondu en larmes.
Il était ressorti sans un mot. « Voilà, personne n'a envie de s'occuper d'une femme comme moi », avait-elle pensé. « Les hommes aiment les femmes gaies, jolies. Comme Odile. »
Il était revenu dix minutes plus tard, avec un pot-au-feu, une salade et du pain, tout réchauffé, une théière fumante à la main.
— Mangez.
— Je peux pas. J'ai pas faim.
Il avait insisté, sans hausser le ton mais sans céder non plus. Elle avait tout mangé, puis s'était endormie sans même s'en rendre compte. Il avait posé une couverture sur elle avant de repartir.
Le lendemain, un bouquet de coquelicots des champs l'attendait sur le perron, sous la pluie fine. Elle était allée le remercier — et là, sans trop savoir pourquoi, tout était sorti d'un coup.
— C'est ignoble, ce qu'ils vous ont fait, Marguerite. Une amie… Je n'ai pas de mots. Et votre mari, pareil. Ça ne se fait pas, traiter les gens comme ça. Mais arrêtez de vous punir pour eux. Ayez un peu pitié de vous-même. Tout va s'arranger.
— S'arranger comment ? J'ai presque cinquante ans. Je vais finir seule, qui voudrait de moi maintenant ?
— Comment ça, de vous ? Je vois devant moi une femme séduisante — un peu trop triste, c'est tout.
Il s'appelait Philippe. Veuf, deux enfants adultes installés du côté de Bayonne, où il passait habituellement ses étés. Cette année, il avait préféré s'acheter un terrain ici, à Duclair, et il était resté.
Ils avaient pris l'habitude de se retrouver, presque tous les soirs. Marguerite s'était surprise à retomber amoureuse, comme à vingt ans. Elle pensait avoir aimé une seule fois, avec Bernard. Elle s'était trompée.
Ils avaient fini par abattre la clôture qui séparait leurs deux terrains, et leur jardin commun était devenu immense. Une balançoire, un massif de fleurs, une piscine hors-sol. Après leur mariage, ils étaient allés chercher Lola au foyer de Sotteville. Aujourd'hui, elle les appelle maman et papa.
De Bernard, Marguerite avait fini par apprendre, par une ancienne collègue, qu'Odile avait eu une fille. Puis que sa société de conseil avait fait faillite, qu'il avait perdu le plus gros de ses revenus. Et que lui et Odile se disputaient sans arrêt pour des questions d'argent.
Ce mardi-là, sur la véranda, le téléphone de Marguerite vibre contre la table en bois, écran retourné. Elle reconnaît le numéro de Bernard — le troisième appel du mois. Elle verse le reste de son café froid dans l'évier, rince la tasse, la pose à l'envers sur l'égouttoir. Dehors, Philippe attache les tuteurs des tomates avec de la ficelle de jute, et Lola court derrière lui avec l'arrosoir trop lourd pour elle, en renversant la moitié sur ses sandales.
— Maman, il en a mis combien, Philippe, de ficelle, tu crois ? crie la petite depuis le fond du jardin.
Marguerite sourit, referme la baie vitrée sur le bourdonnement du téléphone qui finit par s'arrêter, et descend les marches pour aller voir.
