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La Canne de Walter

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Je travaille au kiosque à journaux place de la Comédie depuis onze ans. Le samedi après-midi, c’est toujours la même chose : les danseurs arrivent vers quinze heures, branchent leur enceinte sur la prise près de la fontaine, et ça dure jusqu’au soir. La municipalité a essayé d’interdire une fois, mais ils sont revenus le week-end suivant. Moi, ça me dérange pas tant que ça. J’ai l’habitude. Et puis ça attire du monde, donc les gens achètent des bouteilles d’eau, des cigarettes, parfois un paquet de chewing-gums.

Ce jour-là, j’avais fini ma caisse de la matinée et je rangeais les invendus quand j’ai entendu le son monter d’un coup. Un attroupement. Des rires. Pas le genre de rires normal pendant une battle. Un rire dirigé contre quelqu’un.

J’ai laissé Mireille derrière le comptoir et je me suis approché.

Le cercle était déjà large. Une trentaine de danseurs, peut-être quarante, tous dans leur vingtaine. Des casquettes à l’envers, des chaînes, des tatouages, des baskets hors de prix. Au milieu, je l’ai vu tout de suite : un homme d’un certain âge, soixante-quinze ans au moins, petit, un peu rond, avec des lunettes à monture épaisse et un pantalon gris repassé. Il s’appuyait sur une canne en bois clair, le genre qu’on achète à la pharmacie. Il regardait les danseurs sans bouger. Il avait l’air paumé, mais pas non plus prêt à partir.

Celui qui menait l’attroupement s’appelait Malik. Je le connais de vue, il vient depuis deux ou trois ans. Vingt-huit ans, très costaud, rapide malgré sa carrure. Il portait un débardeur noir, un short rose fluo, des Jordan montantes. Il venait de terminer un passage quand le vieux monsieur a levé la main.

— Je peux essayer ?

Personne n’a répondu. Le son continuait. Malik l’a regardé, il a mâché son chewing-gum deux fois, puis il s’est tourné vers son pote Jace, un gars percé de partout avec une casquette des Lakers.

— T’es sérieux, papy ?

Quelques rires autour. Le vieux a hoché la tête.

— Je veux danser.

Malik a fait un pas vers lui. Il le dépassait de deux têtes.

— Tu marches à peine. Tu crois que tu peux danser ?

Il a pointé la canne du doigt. Le vieux a baissé les yeux. Ses doigts se sont resserrés sur la poignée en bois, lentement, jusqu’à ce que les jointures blanchissent. Sa voix tremblait un peu quand il a répondu.

— Je veux juste danser.

Là, l’attroupement a éclaté. Un gars a tapé l’épaule de son voisin. Une fille a sorti son portable et a commencé à filmer en souriant, comme si elle tenait déjà la vidéo du jour. Moi, je me suis dit : je devrais peut-être intervenir. C’est pas mon affaire, mais bon. Un vieux qui se fait chambrer par trente gamins, c’est jamais joli.

Malik a reculé. Il a craché son chewing-gum sur le côté, dans le caniveau, et il a ouvert les bras.

— Alors fais comme moi.

La musique est montée. Malik est parti. Franchement, pour un gars de sa taille, il se déplaçait bien. Il est descendu bas, il a tourné au sol, il s’est appuyé sur un bras, il a fini par un mouvement sec, les chaînes qui claquent contre son torse. La foule a hurlé. Jace est venu lui taper l’épaule. Malik s’est relevé en soufflant, fier comme un pape. Il a attrapé son débardeur à deux mains, il l’a tiré vers l’avant avec ce geste de rappeur, et il a regardé le vieux.

— À toi, papy.

Et il a désigné le centre du cercle.

Tout le monde a ri. Le vieux, lui, s’est avancé sans rien dire. La canne faisait tac, tac, tac sur le pavé. À chaque pas, les rires diminuaient. Quand il est arrivé au centre, tout s’est tu. Malik a croisé les bras.

Le vieux a regardé par terre. Il est resté là, immobile, cinq secondes, dix secondes. Quelqu’un a crié :

— Allez, papy !

Un autre :

— Il a oublié pourquoi il est venu !

Malik souriait encore, mais moins. Le vieux a bougé une épaule, puis l’autre. Il a replacé ses lunettes en les poussant sur son nez avec le plat du pouce. Puis il a relevé la tête.

Et là, j’ai vu son regard. J’étais à trois mètres. Je le voyais bien. Le type nerveux avait disparu. Il avait l’air concentré, calme. Pas arrogant. Juste sûr. Il a regardé Malik droit dans les yeux, il a ouvert la main, et la canne est tombée.

Clac. Le bruit a claqué sur le pavé.

Tout le monde s’est arrêté de rire.

Le vieux a fait un pas de côté, puis un autre. Il s’est détendu les épaules une dernière fois. Il s’est tourné vers le gars qui tenait le téléphone branché à l’enceinte.

— Mets quelque chose d’ancien.

Le gars a hésité. Il a regardé Malik, puis le vieux, puis son téléphone. Il a tapé sur l’écran. Les premières notes d’un morceau old-school ont craché dans les enceintes. Un truc que je connaissais, du début des années quatre-vingt-dix, un beat sec, un riff de basse.

Et là, le vieux a commencé.

Il a posé son pied droit en avant, le gauche derrière, et il a fait un pas glissé, le poids qui passe d’une jambe à l’autre, les bras qui suivent le rythme avec une précision de piston. Il a enchaîné sur un tour, le genou plié, le corps bas, puis il est remonté avec un balancement des épaules qui a fait tomber sa casquette à moitié.

Enfin, il n’avait pas de casquette. Il avait ses lunettes et sa chemise à carreaux beiges. Mais ça changeait rien.

Le cercle s’est élargi. Les gens ont reculé d’un pas. Le vieux a fait un passage au sol, la jambe tendue, le bras en appui, et il est revenu debout avec une aisance que personne n’avait vue venir. Il ne sautait pas, il ne forçait pas. Il dansait comme quelqu’un qui l’a fait des milliers de fois, dans des salles, sur des scènes, devant des miroirs.

Malik ne bougeait plus. Sa mâchoire s’était relâchée. Il avait les bras ballants le long du corps. Jace avait cessé de rigoler.

Le vieux a continué. Un pas chassé, une coupole, un arrêt sur image, le bras levé dans une pose qui a déclenché un murmure dans l’assistance. Puis il est reparti, les jambes écartées, le bassin qui accompagne, le menton relevé. Il dansait mieux que la moitié des types présents, et je pèse mes mots.

Quand le morceau s’est arrêté, il a terminé par un geste simple : il a incliné la tête, ouvert la main droite, paume vers le ciel. Un salut de danseur. Et le silence a duré deux secondes avant que ça explose.

Tout le monde a crié. Les portables s’étaient levés partout. Des filles applaudissaient avec les deux mains. Un gars a jeté sa casquette par terre. Mireille, qui m’avait rejoint sans que je m’en rende compte, avait la bouche ouverte. Elle m’a donné un coup de coude :

— T’as vu ça ?

J’ai fait oui. Je ne trouvais pas mes mots.

Le vieux est resté au centre du cercle. Il a respiré un coup. Puis il s’est tourné vers sa canne, il s’est penché, il l’a ramassée. Pas par besoin. Par habitude.

Malik s’est approché. Il a enlevé sa chaîne, il a passé une main sur son crâne, il a fait un pas en avant, hésitant.

— Eh, papy… Je…

Le vieux l’a arrêté en levant la paume. Tranquille.

— T’as un bon niveau, mais tu manques de souffle en fin de phrase.

Il a posé la main sur l’épaule de Malik, un geste bref, et il a ajouté :

— Garde la bataille au sol pour la fin, pas au début. Sinon tu te crames.

Puis il a glissé sa canne sous son bras, il a ajusté ses lunettes, et il est sorti du cercle. La foule s’est écartée. Personne ne riait. Quelques-uns l’ont applaudi encore. Une fille a crié :

— T’étais qui, papy ?

Il s’est arrêté, il a tourné la tête, et il a répondu sans sourire :

— Walter.

Il a repris sa marche. Tac, tac, tac sur le pavé.

Malik est resté planté là, sa chaîne dans une main, l’autre main sur la nuque. Jace le regardait sans rien dire.

Le lendemain, Mireille m’a montré une vidéo sur son portable. Elle avait été vue plus de deux cent mille fois en une nuit. On y voyait la scène entière, filmée depuis le kiosque. On m’y voyait, moi, au premier rang, avec mon tablier beige. On voyait la canne qui tombe, le silence, et puis le vieux qui danse. Avec comme légende : « Le jour où Walter a fait taire toute la place. »

J’ai reposé le téléphone de Mireille. J’ai regardé la fontaine. Les danseurs n’étaient pas encore arrivés. Il était quatorze heures quarante. Dans vingt minutes, la musique allait repartir.

Ce jour-là, je suis resté devant le kiosque un peu plus longtemps que d’habitude. J’ai attendu. J’ai vu Malik arriver. Il n’avait pas mis son short rose. Il portait un survêtement sombre, une serviette autour du cou, et il écoutait quelque chose sur son téléphone en hochant la tête, le regard ailleurs.

Quand l’enceinte a craché les premières notes, il est entré dans le cercle. Il a fait un signe au gars qui tenait le téléphone.

— Remets le même qu’hier.

Le gars a obéi.

Malik a écarté les bras, il a fermé les yeux une seconde, et il a dansé. Ce jour-là, il n’a pas gardé sa bataille pour le début. Il l’a gardée pour la fin.

Et à l’heure où j’ai baissé le rideau du kiosque, le soleil descendait derrière l’opéra, le son portait jusqu’à la rue Saint-Guilhem, et je me suis dit qu’un vieux avec une canne était passé une fois, et que la place n’en parlait pas encore, mais elle n’en avait pas fini.

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