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**L’appartement de Mamie Suzanne**
Antoine a posé les deux mains à plat sur la table de la cuisine, dans ce geste qu’il fait toujours quand il s’apprête à m’expliquer la vie. La table en chêne massif que ma grand-mère avait achetée en 1962, chez un ébéniste de la rue des Martyrs. Une table qui en a vu passer, des confitures, des fins de mois difficiles, des anniversaires. Et maintenant, elle encaisse les coups de patte d’Antoine.
— Tu vends l’appartement de ta grand-mère, ou je demande le divorce.
Il a dit ça comme on annonce la météo. Sans même me regarder. Les yeux fixés sur le Formica, ou sur ses ongles, je ne sais pas.
Je continuais de trier les poireaux pour la soupe du soir. J’ai enlevé les premières feuilles, celles qui sont abîmées, et je les ai mises de côté. La bassine en émail bleu que j’ai gardée de chez ma mère, celle avec une petite ébréchure sur le rebord, commençait à se remplir.
— Tu m’écoutes ou pas ?
Il s’est redressé. Il a reculé sa chaise, qui a raclé le carrelage. Dans la cuisine de notre trois-pièces à Dijon, ce bruit-là résonne toujours plus fort qu’il ne devrait.
— Mon affaire est en train de couler, Camille. Le garage. Le loyer a augmenté de trente pour cent au mois d’août. Trente pour cent, tu te rends compte ! Et l’équipement, les ponts élévateurs, tout est à changer. J’ai besoin de soixante-cinq mille euros pour racheter le local d’à côté et ouvrir le pneu.
— Le pneu, répète-je.
— Oui, le pneu. Le montage, l’équilibrage, la géométrie. Tout le monde en a besoin. D’ici un an, on roule en BMW.
J’ai épluché une pomme de terre avec le petit couteau d’office. Ma grand-mère aurait dit d’enlever les yeux un par un, proprement, sans enlever trop de chair.
— Il y a quatre ans, c’était le bitcoin.
— Quoi, le bitcoin ?
— Tu as vendu la 308 pour acheter des cartes graphiques. Tu te souviens ? On allait miner, on allait devenir riches. La voiture est partie, les cartes aussi.
— C’était avant la crise du marché. Personne ne pouvait prévoir.
— Et après, le food truck. Tu as retiré toutes nos économies du Livret A. On devait sillonner les marchés de Bourgogne avec des burgers de bœuf charolais. Le camion a fini à la casse.
— L’emplacement était mauvais ! Vous ne voulez jamais comprendre, toi et ta mère !
Je n’ai pas relevé. Je ne relève plus depuis longtemps, en fait. J’ai commencé à couper le poireau en fines rondelles. Le couteau faisait un petit bruit régulier sur la planche en hêtre. Tchac, tchac, tchac.
Antoine s’est approché de la fenêtre. Dehors, la place du Bareuzai était déjà dans l’ombre. Novembre arrive vite à Dijon. Les lampadaires s’allument, on voit les toits bourguignons colorés, les touristes qui rentrent à l’hôtel.
— Il n’est pas question que je vende.
— Comment ça, pas question ? Il se retourne, il a ce regard que je connais par cœur, celui qui vire au noir quand il n’obtient pas ce qu’il veut. — Tu comprends ce que je te dis ? Si je ne paie pas le loyer du garage avant la fin du mois, le propriétaire me fout dehors. Je perds tout. Tout !
— Tu perds les conséquences de tes choix, Antoine.
— Ne joue pas à la philosophe avec moi !
Il a tapé du plat de la main sur le rebord de la fenêtre. Le bruit a fait tressaillir le chat, qui dormait sur le canapé du salon. Un geste suffit, et toute la pièce se fige.
— L’appartement de ta grand-mère, il est vide. Vide ! Margaux est à Lyon, en internat. On n’en a pas besoin. C’est de la pierre qui dort.
— Ce n’est pas de la pierre qui dort. C’est l’appartement dans lequel ma grand-mère a vécu pendant cinquante-quatre ans. C’est le coin de la rue de la Chouette. C’est la perspective pour Margaux de commencer sa vie quelque part.
— Margaux se débrouillera ! Elle est jeune. Moi, j’ai quarante-sept ans. C’est ma dernière chance de monter quelque chose. Tu veux qu’on vive comme des rats jusqu’à la retraite ?
Je reposais le couteau. Je me suis versé un verre d’eau. L’eau de Dijon est calcaire, on s’y fait. Il me tournait le dos, les épaules crispées dans sa veste en jean usée aux coudes. La même veste depuis sept ans.
Il y a six mois, quand Mamie Suzanne est morte, il n’a pas attendu trois jours avant de me demander si l’appartement était bien à mon nom. Il avait ce sourire doucereux, celui qu’il prend quand il veut quelque chose. « Tu sais, Camille, c’est une chance pour nous. » Une chance pour nous. J’ai su à ce moment-là qu’il recommencerait.
Le soir, il est rentré vers vingt-deux heures. J’avais sorti les dossiers de la cuisine, je travaillais sur les plannings de l’agence de voyages. Les réservations pour les vacances de la Toussaint n’arrêtaient pas de tomber. Il a jeté une enveloppe kraft sur la table.
— Je viens de voir un avocat.
J’ai fermé l’ordinateur portable. Le chat a sauté du canapé et s’est étiré, l’air de se demander pourquoi on parlait encore si tard.
— Et alors ?
— Alors, l’appartement, tu l’as hérité pendant le mariage. Il fait partie de la communauté. Je peux demander ma part.
— Tu te trompes, Antoine. Un héritage, ça reste un bien propre. Demande à ton avocat de relire le code civil.
Il a serré les mâchoires. Sous la lumière du plafonnier, sa barbe de trois jours paraissait plus grise que d’habitude. Il s’est mis à arpenter la pièce, les mains dans les poches, les épaules en avant, comme s’il fonçait dans un vent contraire.
— Bon, a-t-il dit, il y a une autre solution. On hypothèque l’appartement. Toi et moi, on signe une caution solidaire. La banque de France nous suit très bien, on a une gestion saine. L’argent part dans le garage, je développe le pneu, je rembourse. Le bien reste à nous. Aucun risque.
Aucun risque. Le mot de trop. J’ai attrapé une pomme dans la corbeille. Une granny smith, celles qui croquent bien et qu’il déteste.
— À nous, tu dis ? Et qui paie le crédit ?
— Le garage paiera ! Les clients vont affluer. Dans le quartier de la gare, il n’y a pas un seul centre de pneus. Je te dis, on est les premiers. Douze mois, et on respire.
— Non.
Il s’est arrêté net, au milieu de la pièce. Je crois qu’il s’attendait à ce que je cède, comme les autres fois. Que j’insiste, que je donne des arguments, que je joue le rôle de la femme inquiète. Mais là, j’étais juste fatiguée. Les poireaux de ce soir avaient un goût de trop.
— Tu n’es qu’une ingrate. Tu ne vois pas ce que je fais pour cette famille. Je me lève à six heures du matin, je travaille le samedi, je rentre à point d’heure. Et toi, tu restes assise là à compter tes sous pendant que je me ruine la santé.
— Te ruiner la santé ? Je paie le loyer de ce trois-pièces, la cantine de Margaux, l’assurance de la maison, les courses. Toi, tu mets tout dans ce garage. Depuis deux ans, tes revenus ne sont jamais arrivés sur le compte joint. Alors ne me parle pas de ruine.
Le silence est tombé. Il a fait un geste de la main, ce geste qu’il a quand il veut écarter un argument comme on chasse une mouche.
— Le divorce, Camille.
J’ai croqué dans la pomme. Elle était acide, friable, parfaite. J’ai mâché lentement, sous le regard de plus en plus noir d’Antoine. Il attendait une réaction. Des larmes, une supplication, n’importe quoi. Je lui ai fait attendre. Il n’entendait plus que le bruit sec de mes mâchoires.
— Très bien, ai-je dit.
— Quoi, très bien ?
— Demande le divorce. On fera comme tu veux.
Il a reculé d’un pas, suffoqué. Les mots sont sortis plus fort que ce que j’avais prévu. Une évidence, posée là, sur la table en chêne massif. Peut-être que cette table en avait assez, elle aussi.
— Tu es sérieuse ? Après vingt ans ?
— Vingt-deux, Antoine. Et oui, je suis sérieuse.
Il a saisi sa veste d’un geste sec. La portière a claqué moins de trois secondes plus tard. Le bruit a réveillé le voisin du dessous, j’ai entendu frapper contre le plafond. Le chat, lui, n’a même pas ouvert l’œil.
Je suis restée longtemps assise devant mon mug de café froid. J’ai repensé à Mamie Suzanne, à ses mains fortes qui pétrissaient la pâte, à l’odeur de cannelle qui flottait dans l’appartement de la rue de la Chouette. Elle disait toujours : « Camille, un homme qui t’aime ne te demande jamais de choisir entre lui et ta sécurité. » Je ne comprenais pas, plus jeune. Maintenant, je comprends qu’il y une différence entre aimer quelqu’un et le laisser vous dévorer.
Trois jours plus tard, Antoine a reçu la lettre. Pas le divorce, non. Quelque chose de pire, pour lui : une offre d’achat.
J’avais mis l’appartement en vente. Non pas pour lui donner l’argent, non. Pour tourner la page, proprement. L’agent immobilier de l’agence où je travaille — une petite antenne rue des Forges — m’avait trouvé un acheteur sérieux en moins d’une semaine. Un jeune couple d’infirmiers, qui voulait le coin calme, les vieilles pierres, la vue sur les toits.
Soixante-quinze mille euros. C’est le prix auquel est parti l’appartement de Mamie Suzanne. J’ai signé les papiers un jeudi matin, chez le notaire de la place de la Libération, une pièce claire avec des tentures jaunes. Mon stylo glissait sur le papier avec une facilité déconcertante. Pendant ce temps-là, Antoine garait sa Mégane dans le quartier de l’hôpital, persuadé que j’étais encore en train de réfléchir.
Le soir, il est rentré avec une bouteille de vin. Un bourgogne aligoté, sa façon à lui de faire la paix sans s’excuser. Il a posé la bouteille sur la table, sans un mot. Il souriait presque, de ce sourire confiant qui me donnait envie de pleurer vingt ans plus tôt.
— Alors, ma Camille, tu as réfléchi ? Qu’est-ce qu’on fait ?
J’ai sorti l’enveloppe de mon sac. Pas de chéquier, pas de virement. Une simple lettre de donation. Il l’a lue en silence, debout dans la cuisine. Le papier tremblait légèrement entre ses doigts. La date, le montant, le nom de la bénéficiaire : Margaux, notre fille.
— Soixante-quinze mille euros, il a murmuré. Sur un compte bloqué jusqu’à ses vingt-cinq ans.
— Oui.
— Mais… tu ne pouvais pas faire ça.
— Oh si. C’est mon héritage. Mon bien propre. La loi est claire.
Il a relu la lettre, comme s’il espérait qu’elle change de sens. Margaux, dix-neuf ans, étudiante en kinésithérapie à Lyon. Elle aura de quoi payer ses études, un premier loyer, un avenir. Ce que ma grand-mère aurait voulu.
— Tu vas le regretter.
— Non. Ce que je regrette, c’est d’avoir attendu vingt-deux ans pour comprendre.
Il a reposé la lettre sur la table en chêne massif. La bouteille d’aligoté est restée fermée. Le lendemain, il a pris sa veste. Mais cette fois, il n’y avait plus de portière à claquer, plus de plafond à faire trembler. Juste un homme qui fermait la porte derrière lui, doucement, presque en s’excusant.
J’ai retrouvé la bassine en émail bleu qui traînait depuis la veille sur l’évier. Je l’ai remplie d’eau savonneuse. J’ai lavé chaque pomme de terre, chaque poireau, sans me presser. La mousse glissait sur le rebord ébréché. Dehors, la ville s’allumait. Et pour la première fois depuis des années, la maison ne sentait plus la poussière, ni l’angoisse, ni les promesses impossibles.
Elle sentait le propre.
