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Ton chat, ce marieur à quatre pattes

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Claire n’avait franchement pas envie d’y aller. Un dîner arrangé par sa collègue Nadia, qui jouait les entremetteuses avec l’énergie d’une agence matrimoniale à commission. « Il est directeur financier, divorcé, deux enfants en garde partagée, il est très bien. Et puis, tu ne vas pas rester seule toute ta vie, hein ? » Claire avait répondu qu’elle n’avait pas besoin d’un directeur financier, et encore moins d’un type qui passerait la moitié du dîner à lui parler de sa banque. Mais Nadia ne lâchait jamais. Alors elle s’était préparée, moitié par politesse, moitié pour ne pas avoir à subir un sermon le lundi matin au bureau.

Dans l’entrée de son appartement de la rue des Teinturiers, à Lyon, elle a enfilé sa robe verte, celle qu’elle mettait deux fois par an. Sur le buffet bas, le chat observait. Un chartreux cendré au regard cuivre, qui s’appelait Ulysse. Il ne bougeait pas. Il maîtrisait l’art de regarder les humains s’agiter comme s’il assistait à un spectacle médiocre dont on lui avait promis qu’il serait meilleur.

— Bon, ça va ou pas ? a demandé Claire en se tournant vers lui.

Ulysse a cligné des yeux une fois, puis il est descendu du buffet avec une lenteur cérémonieuse. Il s’est dirigé vers la porte d’entrée, s’est assis, et il a levé la tête vers la poignée.

— Non, Ulysse. Pas ce soir. Je suis en retard, je n’ai pas le temps de te promener.

Le chat a simplement enroulé sa queue autour de ses pattes avant.

Claire a soupiré, attrapé sa veste et ouvert la porte avec précaution. Elle connaissait ce chat. Une fois, il avait filé sur le palier et fallu trois quarts d’heure pour le récupérer derrière les poubelles de la cour. Cette fois, pensait-elle, elle serait vigilante. Or, c’est exactement dans cette demi-seconde où l’on se croit vigilant que les chats passent.

Il s’est coulé le long du mur, a frôlé sa cheville, et a disparu dans la cage d’escalier.

— Ulysse !

Elle a laissé tomber son sac, balancé ses chaussures à talons, enfilé ses vieilles baskets qu’elle gardait près de la porte pour le marché. Dans la descente, elle a failli s’étaler sur le palier du deuxième, s’est rattrapée à la rampe en bois blond, a lâché un juron.

L’escalier de l’immeuble sentait le vieux savon et la poussière de pierre. Au premier étage, la minuterie s’est éteinte. Elle a tapé des mains. Dans le noir, elle a entendu le grincement de la porte d’entrée en bas. Puis une voix d’homme :

— Eh bien… bonjour ?

Elle a fini de descendre. Là, dans le vestibule, devant les boîtes aux lettres en métal beige, un homme tenait son chat dans les bras. Ulysse s’était installé contre son torse, les pattes avant repliées, le menton calé dans le col de sa veste en toile. Il ronronnait. Pas un ronron discret de politesse. Un ronron de moteur de bateau.

L’homme avait un sac de courses qui pendait au bout d’un bras. Il tenait son chat de l’autre, comme si c’était prévu. Des yeux noisette. Une barbe de trois jours. Un air surtout très étonné.

— Il est à vous ?

— Oui. Enfin, je crois. Il habite chez moi en tout cas.

— Il est venu droit sur moi dans l’entrée. J’ai cru qu’il voulait mon paquet de jambon cru.

Claire a ri. Un rire plus franc que prévu. Ulysse, lui, s’est frotté le museau contre la joue de l’inconnu.

— Vous êtes sa voisine du deuxième ? a-t-elle demandé.

— Le troisième. Je viens d’emménager. Semaine dernière. Et vous, le quatrième, c’est ça ?

— Rue des Teinturiers, on s’appelle par numéro maintenant ?

— Je ne me souviens des gens qu’avec des numéros, a-t-il dit, le plus sérieusement du monde.

Il s’appelait Gabriel. Il était paysagiste. Pas directeur financier. Pas divorcé deux enfants. Pas du tout le profil Nadia. Il vivait dans l’appartement au-dessus depuis huit jours, et les seuls résidents qu’il connaissait étaient la femme du premier, qui possédait un perroquet allergique à la musique, et maintenant Ulysse.

Il a rendu le chat à Claire, ou plutôt il a tenté de le rendre. Ulysse s’est accroché à sa manche. Il a fallu le décrocher griffe par griffe, avec la dignité d’un chat que l’on arrache à un destin.

— Je crois qu’il m’a adopté, a dit Gabriel.

— Il a toujours eu un faible pour les Vestes en toile. C’est plus fort que lui.

Le téléphone de Claire a vibré. Le restaurant. Le directeur financier. Elle avait complètement oublié. Elle a lu le message de Nadia : « Tu es où ? Il est déjà là, il a commandé un verre. »

Claire a regardé Ulysse, qui était déjà revenu se frotter contre le mollet de Gabriel. Puis Gabriel. Puis le téléphone. Elle a tapé : « Désolée. Je ne pourrai pas venir. Mon chat a eu un accès de cupidité et a voulu me quitter pour le voisin du troisième. Je te raconterai. »

Puis elle a rangé le portable dans sa poche.

— Je vous offre un verre ? a-t-elle demandé. Enfin, je veux dire, pour les dégâts causés par mon chat.

— Les dégâts sont minimes. Mais s’il y a du café, je ne dis pas non.

Le café a duré jusqu’à minuit.

Gabriel avait apporté le paquet de jambon cru, ils en ont mangé des morceaux entiers à la lumière de la soupente. Ulysse s’est couché entre eux sur la table basse, les pattes avant abandonnées vers l’avant. Il avait l’air d’un investisseur qui a placé son argent au bon moment.

Gabriel racontait qu’il avait quitté Annecy deux ans plus tôt pour un projet d’aménagement autour des jardins ouvriers de la Croix-Rousse. Que le dimanche matin, il réparait les vélos du quartier, sans démonter les câbles, juste parce qu’il aimait le bruit d’une roue qui tourne et se remet à ronronner. Claire, de son côté, a parlé de son travail de scénographe à l’Opéra de Lyon, des maquettes en carton qui ne tiennent jamais droit, des heures à plier des feuilles de dessin.

Il l’a regardée plier une note de supermarché en trois, sans même s’en rendre compte.

— Vous faites toujours des maquettes avec tout ce qui vous passe sous la main ?

— Je ne peux pas m’en empêcher. Le papier appelle.

— Moi, c’est pareil avec les plans de massif. Sur une nappe en papier, je dessine des cercles.

Ils ont ri. Ulysse dormait. Le ventilateur de la petite cuisine ronflait. On entendait au loin, par la fenêtre entrouverte, le dernier tramway de la ligne T1 qui passait sur le quai de Saône.

Les jours qui ont suivi, Claire est devenue très attentive à l’état de sa poubelle de tri. Il fallait qu’elle descende les bouteilles. Toujours à l’heure où Gabriel rentrait. Ils se croisaient dans le hall. Puis ils ne se croisaient plus : Gabriel avait pris l’habitude de frapper à sa porte le jeudi soir, jour du marché bio à la Croix-Rousse, avec des pommes ou une botte de radis. Prétexte pour boire un thé à la menthe. Ulysse l’attendait. Quand on frappait, le chat se postait derrière la porte et levait le museau.

Un soir, Gabriel est arrivé avec un plan plié dans la poche arrière. Il l’a déplié sur la table. C’était le dessin d’un jardin intérieur.

— C’est pour un client. Mais ce que je voulais te montrer, c’est là.

Il a pointé du doigt un petit banc en fer forgé, à côté d’un cerisier à fleurs japonais.

— L’année dernière, à la même époque, j’ai dessiné ce banc en me disant que je le mettrais un jour devant chez moi. Et je n’avais pas de chez moi.

— Et maintenant ?

— Maintenant, je me dis qu’il faudrait un chat couché dessus.

Ulysse, qui à ce moment-là était couché sur la table, a remué l’oreille gauche.

Claire n’a rien dit. Elle a plié le plan en deux, l’a glissé sous la coupelle où elle gardait ses boucles d’oreilles. Elle l’a fait sans réfléchir, comme on range une chose à laquelle on tient et qu’on craint de perdre. Gabriel a vu le geste. Il n’a rien dit non plus.

En novembre, ils sont allés à la fête des lumières. Ils ont marché le long des quais, la tête levée vers les façades roses et ocre. Gabriel a gardé la main de Claire dans sa poche, parce que la sienne tenait trop chaud aux doigts. Ulysse, à la maison, dormait sur la pile de vieux pull-over qu’elle n’avait pas rangée.

En février, Gabriel a laissé un pyjama chez elle. Ulysse s’est roulé dessus, en boule. Le soir, quand Gabriel repartait au troisième, le chat se couchait sur le pyjama et ne bougeait plus, comme si c’était une version plus tiède de l’absence.

Au printemps, ils ont trouvé un appartement tous les deux. Pas loin, vers le boulevard de la Croix-Rousse, un troisième étage avec des fenêtres hautes, une vieille cheminée en marbre, et une cour intérieure où un figuier poussait entre deux pavés.

Le jour du déménagement, Ulysse est resté tétanisé dans sa cage de transport pendant la moitié du trajet. Puis il est sorti, a flairé le nouveau lieu, a grimpé sur les cartons, est redescendu, a fait le tour du figuier. Ensuite, il s’est assis au centre du salon. Il a regardé Claire. Puis Gabriel. Il a éternué une fois, comme s’il donnait son avis sur l’humidité de l’étage.

Puis il s’est couché sur une pile de linge propre.

— Il trouve que ça convient, a dit Gabriel.

— De toute façon, c’est lui qui a choisi.

Le mariage a eu lieu un samedi de juin, dans la petite mairie du deuxième arrondissement, avec dix-sept personnes. Ulysse n’était pas dans la salle, mais il portait un collier neuf, en cuir bleu, avec une clochette minuscule. Juste pour qu’on l’entende monter l’escalier. Sur les photos, on le voit assis sur les marches de la mairie, tourné vers la porte, comme s’il attendait que les mariés sortent.

La collègue de Claire, Nadia, avait envoyé un message trois minutes avant la cérémonie : « J’espère qu’un jour tu me diras pourquoi le chat a gagné. »

Claire avait répondu : « Le chat n’a pas gagné. Il a ouvert le terrain. »

En sortant de la mairie, Gabriel s’est accroupi et a tendu la main vers Ulysse. Le chat a couru vers lui, la clochette tintant sur la pierre. Il a sauté sur son épaule, tandis que Claire, debout à côté, essayait de détacher les confettis restés dans ses cheveux.

Un voisin de la rue des Teinturiers, le vieux monsieur du rez-de-chaussée qui réparait des horloges, s’est arrêté en les voyant.

— C’est lui, hein ? a-t-il dit en montrant le chat.

— C’est lui, a répondu Gabriel.

— Ah, je m’en souviens. Le jour où vous avez emménagé, ce chat-là vous avait reconnu avant tout le monde.

Il avait raison. Ulysse n’avait pas fugué ce soir-là. Il avait simplement ouvert la porte au bon moment.

Claire n’avait jamais revu la robe verte. Elle l’avait laissée dans un carton, entre les pulls d’hiver et les maquettes en carton. Un dimanche d’octobre, elle l’a sortie pour la donner à une association du quartier. En la pliant, elle a trouvé le plan du jardin intérieur, celui avec le banc en fer forgé et le cerisier à fleurs japonais. Il était encore là, sous la robe, lisse, à peine froissé.

Elle l’a posé sur la table de la cuisine. Ulysse est monté s’asseoir dessus. Il a posé une patte au centre du petit banc.

Claire a compris que c’était sa façon de dire : ici, on reste.

Elle a attendu que Gabriel rentre du travail. Et quand il a poussé la porte, elle lui a tendu une enveloppe.

— Qu’est-ce que c’est ?

— J’ai répondu à l’annonce. Le jardin ouvrier du bout de la rue. Il restait une parcelle.

Gabriel a ouvert l’enveloppe. Dedans : le formulaire d’inscription, rempli au nom de Gabriel, et glissé dans la feuille, le plan qu’il avait dessiné l’année d’avant.

— Je l’ai pliée avec le contrat, a dit Claire. Je me suis dit que c’était le plus simple.

Gabriel a regardé le plan, puis le chat assis sur le banc dessiné. Il a ri, d’un rire bizarre, entre l’étonnement et autre chose, puis il a détaché la clochette du collier d’Ulysse.

— Tiens, a-t-il dit à Claire. Garde-la. C’est toi qui l’entendra le mieux.

Et il est sorti sur le palier, le formulaire à la main, sans fermer la porte.

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