Connect with us

FR

# Nounours et madame Éléonore

Published

on

Les voisins d'en face ont déménagé en pleine nuit. Il paraît que quelqu'un les a vus charger des sacs dans une Renault Kangoo bleu marine, mais je n'y crois pas. Ils n'auraient pas fait ça. Et certainement pas sans dire au revoir.

Je vais tout vous raconter depuis le début, parce que ce n'est pas une histoire ordinaire. Une de celles après lesquelles on reste assis sur les marches avec un café froid, à se dire que les gens peuvent être pires que des chiens.

Madame Éléonore habitait au troisième étage, dans notre immeuble rue des Tilleuls, à Roubaix. Un appartement resté dans son jus : lambris d'époque, odeur de cire pour parquet, radiateur toujours tiède. Elle avait soixante-dix-huit ans et un grand silence en elle. Ses enfants appelaient une fois par trimestre, les petits-enfants encore moins souvent. Elle disait que la télévision était son seul compagnon, parce qu'au moins elle ne mentait pas.

En face d'elle, de l'autre côté du mur, vivait Nounours. Tout le monde l'appelait comme ça parce que, tout petit, il traînait partout un ours en peluche à qui il manquait une oreille. Il avait sept ans, des cheveux couleur paille et un rire tel que même Madame Halina, qui ramassait les canettes dans le quartier, se retournait en disant : « Un enfant qui rit comme ça, il a le cœur bien accroché. »

Les parents de Nounours travaillaient dans un entrepôt du côté de Tourcoing, en horaires décalés. Ils rentraient, se disputaient pour les factures, puis un silence pire que les cris s'installait. Le petit s'asseyait alors dans l'escalier et dessinait à la craie sur les dalles de béton. Des éléphants, des châteaux, des avions. Madame Éléonore passait devant lui chaque jour en revenant du Carrefour City. Elle ne lui adressait pas la parole. Elle disait que les enfants, c'était du bruit, du désordre et des ennuis.

Jusqu'au jour où Nounours a frappé à sa porte. Sans raison particulière. Dans sa main, une feuille arrachée à un cahier.

— C'est pour vous. J'ai dessiné un éléphant. Parce que vous avez de bonnes oreilles.

Madame Éléonore a pris la feuille. Elle est restée sur le seuil, en chaussons à pompons, sans savoir si elle devait se vexer ou rire. Personne ne lui avait jamais dit qu'elle avait de bonnes oreilles.

— Entre, a-t-elle dit.

Et c'est ainsi que tout a commencé.

Nounours venait tous les jours après l'école. D'abord pour du thé avec des biscuits secs. Puis ils se sont mis à jouer aux petits chevaux, à feuilleter de vieux albums photo, à préparer des crêpes ensemble. Madame Éléonore lui faisait du chocolat chaud que personne d'autre ne voulait boire, tellement il était sucré. Lui, il lui apportait des dessins. Un jour, il l'a dessinée avec une couronne. En dessous, il avait écrit en lettres maladroites : « MA MAMIE ».

— Je te répète que je ne suis pas ta grand-mère, a-t-elle protesté.

— Ça ne fait rien. Moi je trouve que si.

Madame Éléonore est allée mettre la bouilloire en marche dans la cuisine. Elle est restée là un bon moment avant de l'allumer. Sur le rebord de fenêtre était posé son dessin précédent : un éléphant à l'œil bleu. Elle l'a accroché au-dessus du radiateur.

En août, Nounours lui a apporté des fleurs cueillies dans le massif devant l'immeuble. Des pensées. Trois, dont une cassée.

— Maman a dit qu'on offre des fleurs à ceux qu'on aime.

Madame Éléonore a pris les pensées et les a mises dans un pot à confiture. Cette nuit-là, elle n'a pas fermé l'œil. Pas parce qu'elle avait mal quelque part. Elle restait allongée, à penser que son mari était mort depuis onze ans et qu'elle n'avait jamais ressenti une telle joie.

Tout s'est effondré un jeudi. Le 1er novembre, jour de la Toussaint. Je m'en souviens parce que j'allumais des bougies au cimetière et que mes chaussures avaient pris l'eau jusqu'aux chaussettes.

Nounours n'est pas venu. Madame Éléonore a attendu jusqu'à vingt heures, puis vingt et une heures. Finalement, elle s'est plantée devant la porte des voisins. C'est la mère du petit qui a ouvert. Aurélie. Elle portait une polaire à carreaux et avait les yeux rouges d'avoir pleuré.

— Nounours ne viendra plus chez vous. Ce sera mieux comme ça.

Madame Éléonore tenait un verre de chocolat chaud à la main. Elle est restée plantée au milieu du couloir.

— Que s'est-il passé ?

— Ne faites pas semblant de ne pas comprendre. Tout le monde a un intérêt derrière la tête. On ne veut pas que notre fils souffre le jour où vous…

Aurélie s'est arrêtée net, mais le mot restait suspendu en l'air.

Mourrez. Il aurait suffi d'attendre pour que le silence le prononce.

— Je suis encore vivante, a répondu madame Éléonore.

La porte s'est refermée d'un coup sec. La clé a tourné deux fois dans la serrure.

J'ai appris ensuite par le gardien qu'Aurélie avait dit à la boulangerie : « La vieille caresse le gamin, et après on découvrira qu'elle lui a légué l'appartement. » Des bêtises. On sait bien que les langues vont plus vite que les cerveaux.

Madame Éléonore a fait ce que font les femmes de son âge. Elle a acheté des feutres, des gommettes, du chocolat. Elle a écrit une lettre. Je ne sais pas ce qu'il y avait dedans, mais je sais à quoi ressemblait le papier : rose, avec un éléphant dessiné à la main dans un coin. Je l'ai vu moi-même quand elle m'a demandé de l'aide pour recoller l'enveloppe.

Elle a déposé le paquet devant la porte des voisins.

Une semaine a passé. Puis une deuxième. Le petit traversait le couloir les yeux rivés au sol. Sa mère le tenait par la main.

À la mi-novembre, la fille de madame Éléonore est arrivée. Sandrine. Le genre qui débarque une fois par an, directement avec des reproches plein la bouche. Elle est venue en Audi Q5, avec son mari ganté de cuir. Ils sont entrés dans l'appartement et sont tout de suite allés droit au but : « Maman, c'est quoi ces dessins ? Quelqu'un cherche à profiter de toi ? »

Madame Éléonore leur a parlé de Nounours avec fierté. Elle en parlait comme d'un membre de sa propre famille. Sandrine a écouté, puis est sortie dans le couloir et s'est mise à cogner du poing contre la porte des voisins.

Je ne vais pas raconter toute la scène, tellement c'est difficile à croire. Des cris, des insultes, des « on n'a pas fini d'en parler ». Le mari de Sandrine a bousculé Aurélie, Aurélie a bousculé madame Éléonore. Madame Éléonore est tombée devant le seuil et s'est cogné la tempe contre la boîte aux lettres en métal.

Je ne me souviens que de l'ambulance. Les gyrophares se reflétaient dans les flaques. Nounours était debout à la fenêtre du quatrième étage et me faisait signe de la main. Il ne pleurait pas. C'était le pire.

À l'hôpital, madame Éléonore est restée huit jours. Je lui ai rendu visite une fois, parce que je pensais qu'elle allait mourir dans cette chambre et que quelqu'un devait être là. Elle était assise sur son lit, un pansement au-dessus du sourcil, et me demandait si Nounours avait reçu son dernier dessin. Parce que cette fois, c'était elle qui lui avait dessiné quelque chose : deux éléphants, un grand et un petit, sous un parapluie.

Sandrine a profité de ce moment. Elle est arrivée avec un notaire. Il fallait changer une procuration, signer un accord de vente pour un terrain, régler des affaires de succession. Madame Éléonore a signé, parce qu'elle avait de la fièvre et voyait à peine. Je ne juge pas. Elle m'a dit une seule chose ensuite : « Ma fille a peur que je laisse l'appartement à des étrangers. Et moi j'ai peur de mourir avec des étrangers derrière le mur. »

Quand elle est revenue de la clinique, l'appartement avait changé. Sandrine avait jeté les cahiers de coloriage, le carnet de dessins, le pot à confiture. Il ne restait que le radiateur et l'odeur de cire.

Madame Éléonore s'est assise près de la fenêtre. Elle n'a rien dit pendant longtemps. Finalement, elle m'a demandé d'aller lui acheter un nouveau carnet à dessin et des crayons de couleur. Douze couleurs. « Mets plutôt vingt-quatre », a-t-elle ajouté.

Puis elle a fait quelque chose que personne dans l'immeuble n'attendait. Elle a pris rendez-vous chez un notaire. Toute seule. En taxi. Le notaire est arrivé un lundi matin, avec une liasse de documents dans sa mallette. Ils ont discuté porte close. Une heure plus tard, madame Éléonore est sortie avec lui dans le couloir, puis est descendue d'un étage, jusqu'à la porte vitrée marquée « Cabinet médical ».

Ensuite, tout est allé très vite.

Sandrine a appelé le soir même. Elle criait si fort que je l'entendais depuis le téléphone posé dans sa main. « Comment as-tu pu ? On t'avait promis quelque chose, maman ! Vieille folle ! »

Madame Éléonore écoutait en silence, le téléphone contre l'oreille. Elle n'a raccroché que lorsque, de l'autre côté, le silence s'est installé.

Le lendemain, elle est venue chez moi avec un café. Dans une main, une tasse, dans l'autre, son carnet à dessin. Sur la première page : un éléphant à lunettes et un garçon aux grandes oreilles.

— Tu sais ce que j'ai fait ? m'a-t-elle demandé.

Je ne savais pas.

— J'ai légué l'appartement à une association. Une qui aide les enfants malentendants. Ils s'occupent de ce que les adultes ne savent pas faire : ils ne privent pas les enfants de leurs amis.

Je l'ai regardée. Elle avait une forme d'apaisement, pas dans les mots, mais dans la façon dont elle tenait ses épaules.

— Et ta fille ?

— Elle a eu ce qu'elle voulait. La certitude qu'elle n'aura pas l'appartement.

Elle a bu son café lentement, comme si elle comptait chaque gorgée. Puis elle est retournée à ses dessins.

Une semaine plus tard, Nounours s'est de nouveau retrouvé devant la porte de madame Éléonore. Il tenait une pochette cartonnée. À l'intérieur, dix-sept dessins. Des éléphants, des châteaux, des trains. L'un d'eux portait une inscription en haut : « POUR LA MEILLEURE MAMIE DU MONDE ».

La mère du petit se tenait au fond du couloir, mais elle n'a rien dit. Elle regardait, simplement. Comme si elle ne savait pas si elle devait entrer ou s'enfuir.

Madame Éléonore s'est accroupie. Avec peine, parce que ses genoux n'étaient plus ce qu'ils étaient.

— Tu veux du thé ?

— Avec du sirop ?

— On va en trouver. Le sirop t'attend depuis longtemps.

Ils sont entrés. Ils ont laissé la porte grande ouverte.

Je suis resté dans l'escalier avec ma tasse de café froid. Dans l'immeuble, ça sentait l'amidon et l'humidité. Du côté droit du bâtiment, près des poubelles, arrivait le tramway de la ligne 2. Le petit garçon, au quatrième étage, s'est détourné de la fenêtre et a disparu dans l'appartement.

Sur le paillasson devant la porte, il restait deux traces humides. Une grande, une petite.

Click to comment

Leave a Reply

Ваша e-mail адреса не оприлюднюватиметься. Обов’язкові поля позначені *

20 − два =

Також цікаво:

FR6 хвилин ago

La retraite attendra demain

# La retraite attendra demain 9 h 30. Mon réveil a sonné à 8 h, je l’ai éteint, je me...

FR1 годину ago

# Nounours et madame Éléonore

Les voisins d'en face ont déménagé en pleine nuit. Il paraît que quelqu'un les a vus charger des sacs dans...

PL1 годину ago

Czterdzieści siedem metrów przy ulicy Opolskiej

Kostek Nowak trzymał w ręku pokwitowanie za wynajem garażu numer 14 na osiedlu Retkinia w Łodzi, kiedy zadzwoniła córka i...

FR3 години ago

Le petit stand de perles de Solange

Sur le marché couvert de Vitré, entre l'étal de fromages de Mireille et le camion à pizzas de Fabien, il...

UA4 години ago

Дзвінок, після якого я перестала спати спокійно

Мене звати Оксана, мені сорок два, і я адміністраторка в стоматологічній клініці на Соборній у Полтаві. Чоловік мій, Тарас, викладає...

UA4 години ago

Останнє бажання Марка з Прилук

Мене звати Оксана, мені тридцять один, і донька моя народилася через дванадцять днів після похорону батька. Я запам'ятала цю цифру...

EN5 години ago

The Ledger on Riverwalk

I found out my husband cheated on me on a Tuesday, in a birthing room at Northwestern Memorial, while I...

EN5 години ago

The Christmas Helicopter and the Seven Unopened Letters

I've worked at Denver's Rocky Mountain Regional Airport for nine years now. I've coordinated hundreds of private charters, handled divas,...