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L’École qui Apprenait aux Enfants à Vouloir

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Je travaille au service administratif de la mairie du 11e arrondissement de Paris. Mon bureau est au deuxième étage, juste au-dessus du service de l'état civil. Chaque matin, je vois passer les parents venus inscrire leurs enfants à l'école. Il y a des papiers, des justificatifs de domicile, des livres de famille. Et puis il y a les questions.

À la rentrée dernière, une mère est arrivée à dix heures moins le quart. Elle tenait une chemise cartonnée contre sa poitrine comme si elle transportait des documents précieux. Ses chaussures étaient trempées — il pleuvait depuis la veille et le caniveau devant la mairie était bouché. Elle m'a demandé si les écoles du quartier donnaient beaucoup de devoirs. Vraiment. C'était sa seule inquiétude.

Je lui ai expliqué ce que je savais. Elle froissait le coin de sa chemise sans s'en rendre compte. Je n'ai pas osé lui dire que sa question me semblait bizarre. Les parents s'inquiètent d'habitude du niveau, de la cantine, de la sécurité du trajet. Elle, c'étaient les devoirs.

Ce soir-là, ma sœur m'a appelée à vingt et une heures passées. Théo, mon neveu, huit ans, CE2 à l'école de la rue de Charonne, refusait de se coucher. Il avait laissé une fiche de mathématiques à moitié faite sur la table de la cuisine, entre la casserole de pâtes froides et son classeur ouvert. Il répétait qu'il n'avait "pas le droit de dormir avant d'avoir fini". Ma sœur l'a menacé de confisquer sa trottinette, puis elle a fini par pleurer avec lui, assise par terre dans le couloir, à onze heures moins vingt. Elle me l'a raconté en une phrase, essoufflée : "Il a huit ans, Nadia. Huit ans."

J'ai raccroché sans rien dire de très utile. Le lendemain, à la pause déjeuner, au lieu d'aller acheter mon sandwich chez le traiteur en bas, je suis restée devant mon écran. Pas pour préparer un dossier. Pour comprendre pourquoi, à Helsinki, des gamins du même âge que Théo rentrent chez eux à quatorze heures avec un cartable presque vide.

J'ai reposé ma tasse trop fort sur le bureau, sans le faire exprès. Le café a débordé sur une pile de formulaires. Je venais de tomber sur un chiffre qui m'a semblé faux tellement il était simple : moins d'heures de cours, presque pas de devoirs avant le collège, et des résultats qui tiennent quand même la route. Je n'y comprenais rien. J'ai fermé l'onglet, épongé le café avec un mouchoir en papier, et je suis retournée accueillir la queue qui s'était formée devant mon guichet.

La mère à la chemise cartonnée est revenue trois jours plus tard, un jeudi. Cette fois il ne pleuvait pas. Elle avait un plan du quartier plié en quatre, avec des croix au crayon à papier près de certaines rues. Elle m'a demandé le nombre d'élèves par classe à l'école Saint-Maur et à celle de la rue de Charonne. Je lui ai donné les chiffres, elle les a notés dans un carnet à spirale, la couverture toute cornée. Puis elle s'est arrêtée net, le stylo en l'air.

« Mon fils ne dort plus. Il a huit ans, lui aussi. Il se réveille en disant qu'il n'a pas fini son travail. »

Elle a dit ça en fixant la pointe de son stylo, comme si la réponse était écrite dessus. Je n'ai rien trouvé à répondre. Pas parce que je n'avais rien à dire, mais parce que je pensais à Théo assis par terre dans le couloir avec sa mère, à onze heures moins vingt un mardi soir, pour une fiche d'exercices qui valait peut-être deux points sur vingt.

Le vendredi suivant, ma sœur a été convoquée par la maîtresse de Théo, Mme Ferrand. Rendez-vous fixé à dix-sept heures quinze, après la classe, dans la salle vide qui sentait la craie et le radiateur trop chaud. Elle m'a demandé de venir avec elle. J'ai posé une demi-journée.

Mme Ferrand a sorti le cahier de Théo, ouvert à une page où les ratures formaient presque un trou dans le papier. « Il n'arrive pas à se concentrer. Il faudrait revoir l'organisation à la maison. Plus de rigueur, peut-être un cahier de textes affiché sur le frigo. » Elle parlait vite, les mains posées bien à plat sur le bureau, comme pour clore la discussion avant qu'elle commence.

Ma sœur a serré la sangle de son sac. « Il pleure tous les soirs sur ses devoirs. Il se réveille la nuit. Vous ne trouvez pas que c'est beaucoup, pour un enfant de huit ans ? »

« C'est le programme, madame. Je ne peux pas faire de miracle avec vingt-huit élèves. »

Le ton est monté d'un cran. Ma sœur a dit que ce n'était pas une question de miracle, mais de bon sens. Mme Ferrand a répondu que le CM1 arrivait vite, que le niveau ne pardonnait pas, qu'elle-même travaillait tous les week-ends pour préparer ses fiches. Il y a eu un silence, le genre de silence où personne ne regarde plus personne, où on entend juste le radiateur qui cliquette.

Puis Mme Ferrand a soufflé, s'est calée contre le dossier de sa chaise. « Vous savez, je ne suis pas convaincue non plus par tout ça. On me demande des évaluations chaque trimestre, des fiches de progression, un cahier journal à jour. Je fais ce qu'on me demande de faire. » Elle a refermé le cahier de Théo doucement, presque avec précaution. « Essayez trente minutes maximum le soir. Pas plus. Et s'il n'a pas fini, il n'a pas fini. J'écrirai un mot. »

Ma sœur n'a rien dit sur le moment. Elle a juste hoché la tête, une fois, et rangé le cahier dans le sac de Théo qui attendait dans le couloir, en train de compter les carreaux du sol.

Ce soir-là, à la maison, ma sœur a posé un minuteur de cuisine sur la table — celui en forme de tomate, acheté deux euros au Monoprix de la rue du Faubourg-Saint-Antoine. Trente minutes. Pas une de plus. Théo a d'abord protesté, puis il a fini par accepter, presque soulagé qu'on lui retire la fiche des mains quand la sonnerie retentissait.

La mère à la chemise cartonnée, je l'ai revue une dernière fois, la veille des vacances de la Toussaint. Elle venait inscrire son fils à l'école Saint-Maur. Elle a posé le formulaire devant moi, rempli d'une écriture serrée, et elle avait oublié de signer en bas de la deuxième page. Je le lui ai montré sans un mot. Elle a rougi, signé, poussé le papier vers moi.

« Et votre fils, il dort mieux ? » je lui ai demandé, presque malgré moi.

« Un peu. On a arrêté les fiches après dix-neuf heures trente. Ce n'est pas grand-chose. »

Elle m'a saluée d'un geste bref, à hauteur d'épaule, en partant.

Le lendemain, je suis descendue à la cantine de la mairie pour récupérer un dossier chez ma collègue du service scolaire, et j'ai croisé la classe de Théo qui revenait d'une sortie au parc de Belleville. Il était au milieu du groupe, en train de raconter quelque chose à un copain en agitant les bras, son cartable ballotant sur son dos, presque vide.

Il ne m'a pas vue. Il riait trop fort pour ça.

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