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Le silence de Colette
Je m'appelle Odile Pasquier, je tiens la boucherie-charcuterie de la rue des Tanneurs à Saint-Amand-Montrond, dans le Cher, depuis vingt-deux ans. C'est moi qui avais préparé la commande de Colette pour le déjeuner de famille du dimanche : douze kilos de bavette, des travers de porc, des merguez et deux poulets fermiers. Je m'en souviens parce qu'elle avait réglé en trois fois avec la carte, en riant, en disant que son mari allait la gronder — mais que pour ses petits-enfants, elle ne comptait jamais.
Colette a soixante-six ans. Elle habite un pavillon avec jardin sur la route de Bourges, celui avec le grand noyer et la balançoire rouillée que son défunt beau-père avait montée pour son fils, Étienne, quand il avait cinq ans. Depuis, chaque dimanche de beau temps, c'est chez elle que la famille se retrouve. Moi, je ne fais pas partie de la famille — je suis juste la commerçante du quartier, celle qui voit passer les gens et qui, avec le temps, finit par connaître leurs histoires mieux qu'eux-mêmes.
Ce dimanche-là, j'étais invitée. Mon mari répare la tondeuse de Colette depuis des années, et elle nous invite souvent en remerciement. J'étais donc dans le jardin, un verre de rosé de Reuilly à la main, quand tout est arrivé.
Il faisait chaud pour un mois de juin. Les hirondelles tournaient au-dessus du noyer, et sur la terrasse, la radio diffusait en sourdine du Julien Clerc. Le mari de Colette, Bernard, s'activait devant le barbecue en fonte qu'il avait acheté chez Gamm Vert l'an dernier. Deux nièces étaient arrivées les bras chargés : une tarte aux noix maison, une salade de fruits, deux bouteilles de Sancerre. Elles avaient aussitôt aidé à dresser la table, couper le pain, sortir les carafes.
Puis Étienne est arrivé avec sa femme, Marion, et la mère de celle-ci, Sylviane, une femme d'une soixantaine d'années au sourire figé. Ni l'une ni l'autre n'avait apporté quoi que ce soit à manger. Pas de boisson. Pas de dessert. Pas même un sac de glaçons. Mais Marion tenait un grand cabas rempli de boîtes hermétiques Tupperware, et Sylviane portait un sac plastique bourré de couvercles dépareillés.
Quand Bernard a annoncé fièrement que Colette avait fait préparer douze kilos de viande chez moi, j'ai vu Marion et sa mère échanger un regard. Un regard rapide, presque professionnel. Ce n'était pas de la gratitude. C'était un calcul, comme quand on soupèse une pièce de bœuf avant de l'acheter.
— Heureusement qu'on a pensé aux boîtes, a lâché Marion en riant. On ne voudrait rien gaspiller.
Le repas n'avait même pas commencé.
Pendant tout le déjeuner, elles ont critiqué à peu près tout. Les merguez étaient trop fumées. La bavette, trop marinée. La nappe brodée, celle que la mère de Colette avait cousue dans les années soixante, était « touchante, dans son genre désuet ». Elles se sont pourtant resservies deux fois, et Sylviane a pris des photos de son assiette pour les envoyer, disait-elle, à sa sœur de Vierzon.
Une fois le café servi, Marion s'est penchée sur ce qu'il restait de viande.
— Il en reste vraiment beaucoup trop, a-t-elle dit.
Puis, tournée vers Étienne :
— Va chercher les sacs, chéri.
Son fils s'est levé sans hésiter. Sans un mot pour sa mère, il a apporté les boîtes jusqu'à la table et a commencé à y déposer les plus beaux morceaux — la bavette entière, les travers encore chauds, le meilleur du poulet.
Les conversations se sont arrêtées net. Bernard, la pince à barbecue à la main, s'est figé devant les braises. Les deux nièces se regardaient, incrédules. Moi, je tenais mon verre sans oser boire une gorgée.
J'ai compris, à cet instant précis, que je n'assistais pas à un simple débordement de gourmandise. J'avais vu Marion, en arrivant, sortir les boîtes de sa voiture avant même de dire bonjour à Colette. Elles n'étaient pas venues au cas où on leur proposerait des restes. Elles étaient venues pour repartir avec.
Colette n'a rien dit tout de suite. Elle a posé sa serviette, s'est levée doucement — j'ai vu ses mains trembler un peu en repoussant sa chaise, comme quand on retient quelque chose depuis trop longtemps. Elle s'est approchée de la table, a regardé les boîtes déjà à moitié pleines, cette viande qu'elle avait choisie, payée, marinée depuis la veille au soir dans son ail et son thym, et qu'elle n'avait jamais offerte.
Elle a dit trois mots. Pas plus fort que d'habitude, mais avec une netteté que je ne lui connaissais pas.
— Remettez tout ça.
Le jardin entier s'est tu. Même les hirondelles, on aurait dit, avaient arrêté de tourner.
Étienne a regardé sa mère, puis sa femme, puis de nouveau sa mère. Marion a voulu rire, comme pour désamorcer, mais son rire s'est cassé net dans le silence. Sylviane a croisé les bras, le visage fermé.
— Enfin, Colette, ce n'est qu'un peu de viande, a fini par dire Marion.
— Ce n'est pas qu'un peu de viande, a répondu Colette. C'est douze kilos que j'ai payés de ma poche, chez Odile, pour nourrir ma famille — pas pour remplir votre congélateur.
Bernard a posé sa pince sur le rebord du barbecue et s'est approché, silencieux, se plaçant simplement à côté de sa femme. Ce geste-là, à lui seul, en disait long : après quarante et un ans de mariage, il n'avait jamais eu besoin de prendre la parole pour qu'on comprenne de quel côté il se tenait.
Étienne a fini par reposer la boîte qu'il tenait encore. Il n'a rien dit. Marion, elle, a rassemblé ses Tupperware vides d'un geste sec, les a fourrés dans son cabas, et a annoncé qu'ils devaient partir — sa mère avait « mal à la tête ». Sylviane a suivi sans un mot, le sac plastique de couvercles toujours à la main, inutile maintenant.
La porte de la voiture a claqué deux fois avant qu'ils ne s'en aillent vraiment.
Colette n'a pas couru derrière eux. Elle est retournée s'asseoir, a repris sa serviette, et a proposé du café aux nièces, comme si de rien n'était — sauf que ses mains, en versant, ne tremblaient plus.
Le lundi matin, elle est repassée à la boutique. Pas pour de la viande, cette fois. Pour me dire, en choisissant deux tranches de jambon blanc pour son déjeuner, qu'elle avait décidé une chose : désormais, ce serait elle qui ferait les parts, avant de servir. Une assiette pour chacun, posée devant lui. Plus de plat au centre, plus de "on verra ce qui reste".
— On ne me resservira plus les restes de ma propre générosité, m'a-t-elle dit en rangeant sa monnaie dans son porte-monnaie.
Je n'ai rien ajouté. J'ai juste enveloppé son jambon, et je l'ai regardée traverser la rue des Tanneurs, son sac à la main, jusqu'à sa voiture garée devant la pharmacie.
