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Volontaires de l’ombre : sept cent trente grammes dans les bras de Colette

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Je m'appelle Brigitte Vasseur, j'ai cinquante-huit ans, et je suis aide-soignante depuis vingt-deux ans au service de néonatologie de l'hôpital Trousseau, dans le douzième arrondissement de Paris. J'ai vu défiler des centaines de familles dans ce couloir qui sent l'alcool désinfectant et le café de la machine cassée du deuxième étage — celle qui rend la monnaie une fois sur trois, et sur laquelle quelqu'un a scotché un mot : « Tapez fort, elle comprend. » On rit de peu, ici, entre deux gardes.

C'est dans ce couloir que j'ai croisé Colette Renard pour la première fois, un mardi de mars, vers quinze heures. Une femme menue, manteau beige, sac en toile avec un cake au citron dedans — elle en apportait toujours un, « pour les infirmières », disait-elle, comme si elle s'excusait d'être là. Elle venait s'inscrire au bénévolat de peau-à-peau, ce qu'on appelle le kangourou, pour les prématurés dont les parents ne peuvent pas rester.

Notre cadre de service, Nadia, lui avait fait l'entretien la semaine d'avant. Nadia m'avait confié, en salle de pause, qu'elle avait hésité. « Une dame de soixante-trois ans, veuve, qui débarque pile après avoir compris que ses petits-enfants n'ont plus besoin d'elle — j'ai peur qu'elle vienne chercher quelque chose pour elle, pas donner quelque chose aux bébés. » Moi, je n'avais pas d'avis à ce moment-là. On en voit, des gens qui arrivent avec un vide à combler. Certains repartent au bout de deux semaines. J'ai fini par avoir un avis, mais il m'a fallu du temps.

Colette venait les mardis et les vendredis, en fin d'après-midi, quand la lumière de novembre — puis d'avril — tombait déjà sur les stores de la chambre 4. Je la voyais s'installer dans le fauteuil berçant, la blouse à manches courtes qu'on leur fait porter, et prendre contre sa poitrine ce qu'on appelait entre nous « le bébé de la 4 » : une petite fille née à vingt-six semaines, sept cent trente grammes à la naissance, dont la mère — une aide à domicile de Bagnolet avec trois autres enfants et pas de mode de garde — ne pouvait venir qu'une fois par semaine, parfois moins.

Sur l'étiquette de la couveuse, il n'y avait qu'une date et un numéro de dossier. Pas de prénom. Colette, elle, l'appelait Suzon — je l'ai entendue le lui murmurer un jour, en repliant le lange, comme on confie un secret qu'on n'a pas le droit de garder. Je n'ai rien dit. Ce n'était pas à moi de dire qu'on ne s'attache pas à un être qui tient dans le creux de deux mains.

Un soir de mai, alors que je faisais les transmissions, Colette m'a raconté — sans que je lui demande rien, juste parce que j'étais là avec mon carnet et que le silence de la chambre appelait la parole — pourquoi elle en était arrivée là. Son fils, Julien, chauffeur routier, vivait à Meaux avec sa femme Aurélie, cadre passée au télétravail trois jours par semaine, et leurs deux enfants, Manon quinze ans et Théo douze. Pendant des années, Colette avait été celle qui allait les chercher à l'école, qui préparait le goûter, qui vérifiait les cahiers. Puis un dimanche de janvier, en repartant de chez eux avec sa tarte Tatin intacte sur la banquette arrière — personne n'y avait touché —, Julien lui avait dit dans l'entrée, à voix basse pour qu'Aurélie n'entende pas depuis la cuisine : « Maman, tu n'as plus besoin de venir tous les week-ends. Les enfants grandissent, tu sais. »

Elle m'a dit qu'elle avait pris le RER en sens inverse, ce soir-là, la boîte à gâteau sur les genoux, et qu'elle avait regardé son reflet dans la vitre noire du tunnel entre Chelles et Vincennes. Cinquante-huit ans — non, soixante-trois, avait-elle précisé en riant un peu jaune, « on ne rajeunit pas en le racontant ». Veuve depuis cinq ans — son mari Bernard, emporté par un cancer du pancréas en quatre mois. Un F3 à Fontenay-sous-Bois, deux chambres devenues inutiles, un balcon avec des géraniums qu'elle continuait d'arroser par habitude plus que par plaisir. La tasse de Bernard, celle avec le blaireau peint dessus qu'il avait ramenée d'un séjour en Auvergne, trônait toujours dans l'égouttoir. Elle n'arrivait pas à la ranger.

Je n'avais pas besoin qu'elle m'explique le reste. On les reconnaît, dans ce métier, les gens qui viennent combler un vide avec la chaleur d'un autre corps. Ce qui m'a frappée chez Colette, c'est qu'elle ne demandait jamais rien en retour. Elle ne posait pas de questions sur le pronostic de Suzon au-delà de ce qu'on voulait bien lui dire. Elle ne cherchait pas à devenir indispensable. Elle venait, elle s'asseyait, elle tenait ce petit corps de sept cent trente grammes — remonté à un kilo cent avec les semaines — contre sa peau, et elle attendait que le souffle irrégulier du bébé se calent sur le sien.

Un vendredi de juin, la mère de Suzon, une jeune femme épuisée nommée Farida, est arrivée en avance, avait réussi à faire garder ses trois autres enfants par une voisine pour une fois. Elle a trouvé Colette dans le fauteuil, sa fille contre elle. Il y a eu un moment suspendu dans le couloir — je passais avec un chariot de linge, j'ai tout vu depuis la porte entrouverte. Farida s'est arrêtée net, le visage fermé, presque en colère de trouver une inconnue à la place qu'elle n'arrivait pas à occuper elle-même. Colette s'est levée aussitôt, a tendu le bébé sans un mot, a reculé de deux pas. « Elle s'est endormie il y a dix minutes, elle a bien tété avant, l'infirmière a la fiche », a-t-elle dit, simplement, en désignant le dossier accroché au pied de la couveuse.

Farida a serré sa fille, a fondu en larmes — de honte, de fatigue, de gratitude mêlées, je crois. Colette n'a pas cherché à la consoler ni à se justifier d'être venue si souvent. Elle a juste attrapé son manteau, m'a fait un signe de tête en passant devant le poste de soins, et elle est partie prendre le RER E de dix-sept heures quarante.

C'est ce soir-là que j'ai compris ce que Nadia n'avait pas su voir en entretien : Colette ne venait pas remplir son vide avec Suzon. Elle venait donner ce qu'elle avait en trop — du temps, des mains chaudes, une patience de vingt ans de garde partagée — à quelqu'un qui n'en avait pas assez.

Julien a fini par apprendre, par un cousin croisé à un mariage, que sa mère passait deux après-midis par semaine à l'hôpital Trousseau depuis mars. Il est venu la voir un samedi de juillet, sans prévenir, à Fontenay-sous-Bois. Je ne l'ai su que par Colette, qui me l'a raconté le mardi suivant en s'installant dans le fauteuil, la voix un peu tremblante — la seule fois où je l'ai vue proche des larmes.

Il s'était assis à la table de la cuisine, avait regardé la tasse au blaireau dans l'égouttoir, et avait fini par demander pourquoi elle ne lui avait rien dit. Colette lui avait répondu qu'elle n'avait pas eu à se justifier de trouver un endroit où être utile, puisque lui-même lui avait clairement fait comprendre qu'elle ne l'était plus chez lui. Il avait voulu protester, dire que ce n'était pas ce qu'il voulait dire, que les enfants l'aimaient toujours. Elle l'avait laissé parler, puis elle avait sorti d'un tiroir du buffet une enveloppe kraft — celle où elle gardait, depuis vingt ans, les doubles des clés de chez Julien et Aurélie, qu'on lui avait confiées pour les urgences, les oublis de trousseau, les jours où elle passait arroser les plantes en vacances.

Elle a posé l'enveloppe sur la table, devant lui. « Tu n'as plus besoin de moi pour garder les enfants, alors tu n'as plus besoin que j'aie vos clés. Reprends-les. » Julien a protesté que ce n'était pas ce qu'il demandait, qu'elle en faisait trop, comme d'habitude. Colette lui a simplement dit qu'elle avait un service à assurer le mardi suivant à quatorze heures, qu'elle ne pouvait pas s'attarder.

Elle est repartie le lendemain matin faire son créneau habituel. La petite Suzon, elle, a quitté l'hôpital fin août, deux kilos huit cents, pour rentrer chez Farida à Bagnolet. Colette a continué à venir les mardis et vendredis — pour une autre couveuse, un autre prénom qu'elle garderait pour elle seule, un autre souffle léger contre sa gorge.

Moi, je passe toujours avec mon chariot vers dix-sept heures. Je la vois par la porte entrebâillée, la blouse à manches courtes, le fauteuil qui grince un peu, et je ne dis rien. Ce n'est pas à moi de dire quoi que ce soit. Je referme juste la porte un peu plus doucement que les autres jours.

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