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La Tortue aux Graines de Tournesol

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Je travaille dans une petite papeterie rue des Martyrs, à deux pas de l’église Notre-Dame-de-Lorette. Enfin, papeterie, c’est un bien grand mot. On y vend surtout des fournitures scolaires, des cartes d’anniversaire et, depuis trois ans, un rayon loisirs créatifs qui marche plutôt bien. C’est là que je l’ai vu pour la première fois, un mercredi après-midi. Il pouvait être seize heures trente. La pluie tombait sur le boulevard de Clichy depuis le matin, les gens entraient avec des parapluies dégoulinants et des visages pressés. Lui, il est resté planté devant le présentoir de perles à repasser un long moment, sans rien demander, juste en regardant.

Il avait peut-être huit ans, un cartable à roulettes avec un écusson du Stade Toulousain accroché au zip, et il tenait dans la main gauche une pochette en plastique à moitié ouverte. Sa mère est entrée derrière lui en refermant un parapluie vert. Elle avait l’air fatigué, pas du genre à s’attarder, et pourtant elle a dit tout de suite : « Tu as le droit de prendre une chose, une seule. »

L’enfant a hoché la tête sans répondre. Moi, j’étais derrière la caisse, en train de remettre des rouleaux de masking tape dans le bon ordre, parce qu’il faut toujours remettre les masking tape dans le bon ordre, sinon le mercredi d’après on ne trouve plus rien. Je n’ai pas fait attention tout de suite. Puis j’ai entendu la mère pousser un petit soupir, et j’ai levé les yeux.

Il avait choisi un sachet de graines de tournesol. Pas de la colle, pas de la peinture, pas des feutres. Des graines. Des vraies, de celles qu’on plante en godets au printemps. Le sachet blanc et jaune portait la photo d’un tournesol immense, de ceux qui dépassent les clôtures dans les jardins ouvriers du côté de la Villette.

« Tu sais que ce ne sont pas des graines à manger ? » a demandé la mère en le regardant. Le petit a dit : « Oui. Je sais. » Il n’a rien ajouté, et je me souviens qu’il a posé le sachet sur le comptoir comme s’il s’agissait d’un code secret. Il l’a même recouvert avec sa main, délicatement, comme pour le cacher jusqu’au moment de payer.

Le sachet coûtait deux euros quatre-vingts. La mère a sorti son porte-monnaie de son cabas en toile cirée, l’a posé sur le comptoir avec un billet de cinq. Je lui ai rendu la monnaie, deux pièces de un euro et une pièce de vingt centimes. Elle les a mises dans la pochette de l’enfant. C’est là que j’ai vu ce qu’il y avait dedans : une feuille de papier kraft roulée et un tube de colle violette déjà écrasé au milieu. Le tube de colle violette, je le connais bien. On n’en vend presque plus, les parents trouvent que ça colle pareil mais que c’est plus cher que la blanche. Lui, il l’avait déjà.

Je n’ai pas posé de question. Ce n’est pas mon rôle, et puis je commençais à comprendre que le petit ne parlait pas pour être entendu, mais pour être certain. C’est sa mère qui l’a dit, sans qu’on lui demande rien, peut-être parce que j’avais jeté un coup d’œil un peu trop long au sachet de graines : « Il a un projet, à l’école. Il faut créer un animal en matériaux naturels. Ils sont tous partis sur des feuilles mortes. Lui, il veut faire une tortue avec les graines. »

Une tortue en graines de tournesol. Voilà. Je me suis demandé comment il allait s’y prendre, parce que les graines ne sont pas plates, elles ne tiennent pas bien sur le papier. Mais je n’ai rien dit. On ne dit rien, dans ces moments-là, ou alors on dit des banalités, du genre « Bon courage » ou « Vous avez encore un peu de pluie dehors ». J’ai dit : « Vous voulez un sac ? » La mère a regardé le sachet dans la main de son fils et elle a fait non de la tête.

Ils sont sortis dans la rue, et la pluie les a avalés avant le coin du square Anvers. Moi, je suis resté avec le billet de cinq dans la caisse et cette impression qu’il venait de se passer quelque chose, un de ces petits riens qu’on garde en tête sans savoir pourquoi.

Le mercredi suivant, j’étais encore de l’après-midi. Il ne pleuvait pas, le ciel était blanc, il y avait du monde. Je les ai vus arriver vers cinq heures, la mère et le fils. Lui marchait plus lentement que la semaine d’avant. Il portait la pochette en plastique contre sa poitrine avec les deux bras, comme on porte un chiot. La mère a dit bonjour, et puis le petit s’est approché du comptoir. Il a ouvert la pochette et j’ai vu la tortue.

Franchement, je ne sais pas combien de graines il y avait là-dessus. Des centaines. Une carapace entière. Il fallait regarder de près pour comprendre : les graines étaient collées une par une, dans le sens de la pointe, en rangées progressives, avec une attention de mini-ingénieur. On voyait la régularité, mais surtout on voyait la bataille. Parce qu’à plusieurs endroits, le papier était légèrement gondolé, comme si on avait humidifié la colle, comme si on avait recommencé. Parce qu’il y avait des traces de doigt minuscules le long des bords, des traces brillantes de colle violette mal essuyée.

La mère a posé la main sur l’épaule de son fils, doucement. Elle m’a dit, d’une voix plus basse, presque en cachette : « Il a pleuré tous les soirs de la semaine. Pas parce qu’il n’aimait pas ça. Parce que les rangées n’étaient jamais droites. Il disait que personne ne voudrait regarder une tortue avec une carapace de travers. »

Je ne savais pas où poser les yeux. C’est le gamin qui m’a sauvé, en disant : « La queue, c’était le plus dur. J’ai dû couper une graine en deux. » Et il me l’a montrée, la queue, une graine fendue au couteau, collée de chant, légèrement décalée. Il en était fier, en fait. On entendait la fierté dans sa phrase, cette fierté précise des enfants qui savent exactement ce qu’ils ont vaincu et ne le formulent que pour eux-mêmes.

Le lendemain de ce mercredi-là, j’ai parlé de lui à ma collègue Josée, qui tient la boutique les jeudis. Josée a été institutrice avant de reprendre ce commerce, elle m’a dit : « Les enfants se mettent une pression énorme pour faire beau. Ils croient que s’ils ne vont pas jusqu’au bout de leur idée, l’idée ne comptera pas. » Elle a ajouté un truc que je n’ai pas oublié, en reposant une boîte de crayons : « Ce n’est pas la carapace qui compte. C’est ce qu’il a traversé pour la finir. »

Ils sont revenus six mois plus tard, vers la Toussaint. Je les avais presque oubliés. Le petit avait grandi, il portait un vrai sac en bandoulière, plus de cartable à roulettes. La mère a acheté un carnet à couverture souple, de la marque Clairefontaine, et au moment de payer, le gamin a posé devant moi, sur le comptoir, la tortue. Elle était plastifiée à chaud, avec un bord de plastique transparent tout doux aux coins. Il a dit : « J’ai eu la meilleure note. » Puis, sans transition : « C’est pour vous. » Sa mère a eu un sourire qui m’a paru soulagé, et moi, j’ai bien mis trois secondes à réagir. J’ai dit merci, et j’ai gardé la tortue toute la journée près de la caisse, contre le pot à crayons. Le soir, je l’ai posée sur une étagère, derrière le comptoir, entre une boîte de trombones et une pile de tickets de caisse.

Elle y est toujours. Les clients ne la voient presque pas. Ils regardent les prix, les cartes d’anniversaire, les stylos. De temps en temps, un enfant en repartant se met sur la pointe des pieds et demande : « C’est vrai, ça ? C’est des graines ? » Je réponds oui, c’est des graines. Des graines de tournesol. Et je vois un garçon de huit ans, sous la pluie, porter un sachet contre sa poitrine.

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