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Le gâteau au chocolat et à la mandarine confite
Le gâteau avait mis trois jours à prendre forme, et il ne lui en avait fallu que trois secondes pour finir en morceaux sur le carrelage.
Camille venait de poser le plat sur la desserte du salon, à Annecy, dans la maison qu'elle partageait avec Louis depuis quatre ans. Trente-quatre bougies, une pour chaque année, plantées dans un glaçage à la mandarine confite qu'elle avait raté deux fois avant de réussir. Elle n'avait même pas eu le temps de sortir le briquet du tiroir.
Monique, sa belle-mère, était arrivée une heure plus tôt sans prévenir, comme toujours. Elle s'était installée dans le fauteuil près de la fenêtre, un café à la main, et avait observé Camille s'agiter dans la cuisine avec cette expression qu'elle lui réservait toujours — un mélange de pitié et de mépris poli.
— Tu en fais trop, pour un anniversaire, avait-elle lâché.
Camille n'avait pas répondu. Elle avait appris, en quatre ans, que répondre ne servait à rien.
C'est en traversant le salon, le plat entre les mains, que tout s'était passé. Monique s'était levée d'un coup, soi-disant pour "aider", et son coude avait heurté le bord du plateau. Le gâteau avait basculé, glissé, explosé contre le sol en un éclat de crème et de biscuit.
— Oh, quelle maladroite je suis, avait dit Monique, sans bouger, sans l'ombre d'un regret dans la voix.
Camille s'était agenouillée, les mains dans la crème à la mandarine, le visage barbouillé de sucre, et elle avait senti les larmes monter avant même de comprendre pourquoi elle pleurait. Ce n'était pas le gâteau. C'était les quatre années. Les remarques sur sa façon de ranger la vaisselle, sur son salaire de professeure des écoles, sur le fait qu'elle "n'avait toujours pas donné de petit-enfant à la famille". Les dimanches où Monique s'invitait et redisposait les meubles du salon en disant que c'était "mieux comme ça". Les fois où Louis haussait les épaules et disait "tu sais comment elle est, il faut laisser passer."
Monique, debout au-dessus d'elle, affichait un rictus satisfait, celui qu'on a quand on sait qu'on a gagné une manche de plus. Elle était certaine que Louis, en rentrant, dirait la même chose que d'habitude. Il avait toujours pris son parti. Depuis quatre ans, pas une seule fois il n'avait dit à sa mère qu'elle allait trop loin.
Mais Monique n'avait pas entendu la porte d'entrée.
Louis venait de rentrer, un bouquet de pivoines blanches à la main — les préférées de Camille — et une boîte de chez le pâtissier de la rue Sainte-Claire, au cas où. Il s'était arrêté sur le pas du salon, et en une seconde, il avait tout vu : sa femme à genoux dans les débris de son propre anniversaire, le visage couvert de crème et de larmes, et sa mère debout, intacte, avec ce rictus qu'il connaissait depuis l'enfance — celui qu'elle affichait chaque fois qu'elle avait "gagné".
Il n'a pas posé les fleurs. Il les a laissées tomber sur le canapé.
— Qu'est-ce qui s'est passé, a-t-il demandé, la voix complètement plate.
— Un accident, a répondu Monique, déjà en train de reculer d'un pas. Elle a voulu porter le plat toute seule, tu la connais, elle est maladroite.
Louis a observé Camille. Elle n'a rien dit. Elle n'avait plus la force de se défendre, pas devant lui, pas une fois de plus. Elle a juste continué à ramasser les morceaux de biscuit avec les mains, parce que c'était plus simple que de parler.
C'est ce silence qui a tout fait basculer.
Louis s'est approché, s'est agenouillé près d'elle, a essuyé la crème sur sa joue avec le pouce et a dit, assez fort pour que sa mère entende chaque mot :
— Depuis quatre ans, je t'ai laissée dire ce que tu voulais dans cette maison. Depuis quatre ans, je me suis dit que tu ne le faisais pas méchamment. Mais là, je viens de rentrer, et ma femme est à genoux par terre le jour de son anniversaire, et toi tu es debout en train de te réjouir.
— Louis, enfin, c'est un accident…
— Maman. Tu as poussé le plat. Je t'ai vue par la vitre, depuis l'allée.
Le silence qui a suivi a duré plus longtemps que les soixante secondes qu'il avait fallu pour tout détruire. Monique a ouvert la bouche, l'a refermée, a cherché une phrase qui lui donnerait raison comme toujours. Il n'y en avait plus.
Camille s'est redressée, les mains encore pleines de crème, et c'est elle, pas Louis, qui a tranché.
— Monique, tu ne remettras plus les pieds dans cette maison sans qu'on t'y invite.
— Tu ne peux pas me parler comme ça, c'est le fils que j'ai élevé qui…
— C'est ma maison aussi. Et pendant quatre ans, j'ai cru que c'était à moi de m'effacer pour que la paix dure. Ce soir, j'arrête.
Elle est allée chercher son téléphone sur le plan de travail de la cuisine, encore couvert de farine, et elle a ouvert l'application de la banque devant Monique et Louis. Depuis deux ans, un virement mensuel de deux cent dix euros partait du compte commun vers celui de Monique — une "aide" que Louis avait mise en place après le divorce de sa mère, soi-disant temporaire, jamais remise en question depuis. Camille a supprimé le virement automatique, là, devant eux, l'écran tourné vers Monique pour qu'elle voie.
— Deux cent dix euros par mois, pendant vingt-quatre mois. Cinq mille quarante euros. Je ne demande pas qu'on me les rende. Je dis juste que ça s'arrête ce soir, en même temps que les visites sans prévenir.
Monique a fixé Louis, attendant qu'il intervienne, qu'il dise à sa femme de se calmer, comme il l'avait toujours fait. Louis n'a rien dit. Il s'est penché, a ramassé le double des clés de la maison que sa mère gardait depuis leur emménagement — posé sur la console de l'entrée depuis quatre ans — et il les lui a tendues.
— Tu sonneras, à partir de maintenant. Comme tout le monde.
Monique est partie sans un mot, le trousseau de clés serré dans sa main, la porte claquée derrière elle assez fort pour faire trembler le miroir du couloir.
Camille s'est assise sur le carrelage, au milieu des morceaux de gâteau, et elle a enfin éclaté de rire — un rire un peu cassé, mêlé de larmes, mais un vrai rire. Louis s'est assis en face d'elle, a attrapé un morceau de biscuit à la mandarine resté intact sur le bord du plat, et l'a porté à sa bouche.
— Il est bon, ton gâteau.
— Il est par terre, Louis.
— Je sais. Je m'en fiche.
Ils ont fini par ramasser les débris ensemble, à genoux tous les deux, et Louis est allé rechercher les pivoines écrasées sur le canapé pour les remettre dans un vase, un peu tordues mais entières. Il n'y avait plus de bougies à allumer, plus de vœu à faire à voix basse. Mais ce soir-là, en essuyant la dernière trace de crème sur le carrelage, Camille a enfin eu la certitude que, dans cette maison, c'était vraiment chez elle.
