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Le collier d’Élisabeth, trente ans d’absence

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Les lustres du Pavillon Vermont jetaient sur le parquet des éclats qui ressemblaient presque à de la neige. On fêtait les quatre-vingts ans de Gérard Vermont, le fondateur des Verreries du Nord, et la moitié du gratin lyonnais s'était déplacée pour l'occasion. Entre les tables, une jeune serveuse en tablier noir circulait avec un plateau de flûtes de champagne. Elle s'appelait Camille. Personne ne la regardait vraiment — on ne regarde jamais vraiment les serveuses dans ces soirées-là.

Gérard, lui, la regarda.

Il reposa son verre si brusquement qu'un peu de champagne déborda sur la nappe blanche. Son regard venait de se figer sur un pendentif en or, une pierre bleue montée en forme de goutte, accroché au cou de la jeune fille. Il connaissait ce bijou. Il l'avait fait fabriquer lui-même, chez un bijoutier de la place Bellecour, trente et un ans plus tôt. Un modèle unique. Il n'en existait pas d'autre au monde.

Il s'était fait faire pour sa fille, Élisabeth, à l'occasion de ses dix-huit ans. Elle avait disparu de la maison trois mois plus tard, après une dispute dont il n'avait jamais pu lui parler — jamais pu s'excuser. Trente et un ans à payer des détectives privés qui finissaient toujours par abandonner.

Il se leva, les jambes molles, et traversa la salle au milieu des convives étonnés.

— Mademoiselle. Ce collier. Où l'avez-vous eu ?

Camille recula d'un pas, surprise par le ton du vieil homme.

— Il était à ma mère, monsieur.

— Comment s'appelait-elle ?

— Élisabeth.

Un silence tomba sur les tables voisines. Quelqu'un posa sa fourchette. Gérard dut s'appuyer contre le dossier d'une chaise.

— Élisabeth… comment ?

— Élisabeth Lamarre.

Gérard connaissait ce nom. C'était celui que sa fille avait pris en partant, celui de la grand-mère maternelle, pour couper tout lien avec les Vermont.

— Elle est où, aujourd'hui ?

Camille tira sur la bride de son plateau, qui lui sciait l'épaule depuis le début du service.

— Elle est morte. Il y a quatre ans. D'un cancer, à l'hôpital de Grenoble.

Les genoux de Gérard faillirent le lâcher. Un serveur se précipita pour l'aider à s'asseoir sur une chaise libre. La salle entière, maintenant, observait la scène sans un mot, les flûtes suspendues à mi-hauteur.

Gérard resta un long moment sans parler, une main sur la poitrine, l'autre crispée sur la nappe, là où une tache de champagne s'élargissait lentement sous ses doigts.

— Elle a eu une vie… difficile ? demanda-t-il enfin, la voix cassée.

— On s'en est sorties, répondit Camille, prudente. Elle faisait des ménages, puis elle a tenu une petite épicerie à Voiron. On n'a jamais eu grand-chose. Mais elle ne se plaignait pas. Enfin — si. Le soir, parfois. Mais pas devant moi.

Camille porta la main à son collier, le serra comme pour se donner du courage.

— Avant de mourir, ma mère m'a fait promettre une chose. Ne jamais vendre ce collier, ne jamais le quitter. Et elle m'a laissé une lettre. Elle m'a dit : si un jour quelqu'un reconnaît ce bijou et te le demande, donne-lui ça.

Elle fouilla dans la poche intérieure de son tablier — celle où elle rangeait d'habitude son stylo et son carnet de commandes — et en sortit une enveloppe jaunie, froissée aux coins, visiblement ouverte et refermée des centaines de fois au fil des années. Sur le recto, une écriture fine, légèrement tremblée.

« Pour mon père, Gérard Vermont. Si un jour il la retrouve. »

Il la prit avec des mains qui tremblaient trop pour être discrètes.

— Vous permettez que je la lise seul ? demanda-t-il à Camille.

Un maître d'hôtel les conduisit tous les deux dans le bureau attenant au grand salon, loin des regards et des murmures des invités. Gérard s'assit, décacheta l'enveloppe avec le plus grand soin, comme on ouvre une chose qu'on a peur de briser. À l'intérieur, deux feuilles quadrillées, arrachées d'un cahier d'écolier.

*Papa,*

*Si tu lis ça c'est que Camille t'a reconnu, ou que t'as reconnu le collier, je sais pas trop comment ça s'est passé en fait, j'imagine la scène depuis des années et je n'arrive jamais à la finir dans ma tête.*

*Je suis partie à cause d'une broderie que tu détestais, celle du salon, tu te souviens ? Non, c'est pas vrai, je suis partie à cause de Marc, parce que tu as dit qu'il ne valait rien et moi j'ai dit que toi tu ne valais rien non plus, et après j'étais trop fière pour revenir, et après les années ont passé et j'étais trop fière pour revenir encore, et puis un jour c'était juste trop tard, ou je croyais que c'était trop tard, ce qui revient au même.*

*J'ai gardé le collier toutes ces années. Même quand j'ai dû vendre l'alliance de maman pour payer l'épicerie, en 2009, je crois, ou 2010. Le collier non. Jamais.*

*Camille ne te connaît pas. Je ne lui ai presque rien dit de toi, je ne sais même pas pourquoi, par peur qu'elle t'en veuille à ma place, ou qu'elle m'en veuille à moi. Elle s'appelle Camille Lamarre. Elle a vingt-six ans. Elle est bien plus courageuse que moi.*

*Prends soin d'elle. C'est tout ce que je te demande, et je sais que je n'ai pas le droit de demander quoi que ce soit.*

*Élisabeth*

*P.-S. : Le collier, fais-le réviser chez un bijoutier un jour, le fermoir a toujours été un peu lâche.*

Gérard replia les deux feuilles le long du pli déjà marqué, et resta longtemps face à Camille sans rien dire, le pouce passant et repassant sur le bord corné du papier.

— J'ai une petite-fille, dit-il enfin, comme pour s'en convaincre lui-même. Depuis vingt-six ans j'ai une petite-fille et je ne le savais pas.

— Je ne savais pas que vous existiez vraiment, répondit Camille. Ma mère parlait peu de vous. Juste… qu'elle avait un père riche à Lyon, qu'elle avait quitté. Je pensais que c'était une histoire qu'elle se racontait pour supporter les fins de mois difficiles.

Gérard se leva, s'approcha d'elle. Ce ne fut plus le patriarche des Verreries du Nord qui parla, mais un vieil homme en costume trop large pour ses épaules de quatre-vingts ans.

— Je ne peux pas rattraper trente et un ans. Je ne te demande pas de me pardonner ce que je n'ai pas réparé avec ta mère. Mais je peux faire une chose, maintenant, tout de suite.

Les jours suivants, Gérard convoqua son notaire, Maître Bresson, dans son bureau du quai Saint-Antoine. Il fit établir un acte reconnaissant Camille comme sa petite-fille et héritière, aux côtés de ses deux autres enfants qui, prévenus, accueillirent la nouvelle avec une froideur certaine. Gérard ne transigea pas. Il fit aussi transférer en fiducie la somme de deux cent quarante mille euros au nom de Camille, de quoi reprendre et moderniser l'épicerie de Voiron si elle le souhaitait, ou étudier, ou simplement vivre sans compter chaque fin de mois comme sa mère avait dû le faire pendant vingt-six ans.

Camille refusa d'abord. Elle n'était pas venue chercher un héritage, elle était venue servir du champagne dans une salle de réception parce que c'était son travail d'extra, le week-end, en plus de son poste de vendeuse chez un fleuriste de la Croix-Rousse. Gérard insista, pas comme un homme qui achète son pardon, mais comme un homme qui rembourse une dette.

— Ce n'est pas pour effacer trente et un ans, lui dit-il un soir, dans le salon de la maison, devant un café qu'aucun des deux ne buvait. C'est parce que ta mère a porté seule ce qui nous revenait à deux.

Camille accepta finalement, à une condition : que la moitié de la somme soit versée à l'association d'aide alimentaire de Voiron où sa mère avait fait du bénévolat pendant des années, entre deux services à l'épicerie. Gérard signa l'acte le lendemain même, chez le notaire, sans discuter.

Trois semaines plus tard, Camille reprenait son service du samedi soir au Pavillon Vermont — elle avait insisté pour finir le contrat, Gérard n'avait pas insisté pour l'en dispenser. Dans le vestiaire du personnel, devant le petit miroir taché accroché au-dessus des casiers, elle rattacha le fermoir du collier, celui qu'un bijoutier de la place Bellecour venait de resserrer sur ordre de Gérard. Elle le laissa glisser sous le col de son chemisier, ajusta son tablier, et ressortit avec son plateau vers la salle où personne, ce soir-là non plus, ne la regarda vraiment.

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