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Mémoire enterrée au sixième étage, impasse Vauquois
Hélène Fabre sentait déjà, en composant le numéro de l'acheteuse, que cette vente allait mal se passer — un pressentiment net, presque physique, comme une mauvaise odeur dans un appartement qu'on vient de visiter. Elle recula d'un pas et embrassa la chambre de son fils. L'armoire en chêne clair sans une éraflure, le bureau verni comme au premier jour, le lit avec son matelas à mémoire de forme acheté chez un spécialiste du sommeil à Clermont-Ferrand. Dans douze jours, Thibault partait pour Lyon suivre un BTS en alternance, et cette pièce allait devenir un sanctuaire vide, un musée de son adolescence que personne ne visiterait.
— Vends tout, maman, dit-il en tassant des vêtements dans un sac de voyage. Ça va juste prendre la poussière. Tu pourras enfin te faire ton bureau, ou une salle de couture, ce que tu veux.
— Ça me fait quelque chose. On l'a achetée il y a cinq ans, cet ensemble. C'était l'année où ton père est parti. Je me souviens avoir monté ce lit seule, avec la notice, un soir, parce que je ne voulais pas attendre qu'il ait le temps.
— C'est triste de jeter. C'est pas triste de donner une seconde vie à un meuble. Mets un prix correct, ça partira vite.
Elle photographia chaque pièce sous plusieurs angles, rédigea une annonce et la posta sur deux sites de petites annonces. Elle fixa un prix en dessous du marché — elle voulait libérer la pièce au plus vite et attaquer les travaux, avant que les cartons dans le couloir ne lui rappellent trop longtemps que la maison allait se vider d'un coup.
La première réponse arriva en fin d'après-midi. Une certaine Carine écrivait : « Bonjour, c'est toujours disponible ? »
Hélène répondit que oui. Suivirent une dizaine de questions en rafale : l'âge exact du mobilier, la raison de la vente, l'existence d'éclats ou de fissures, le bon fonctionnement des tiroirs, le grincement éventuel des charnières, si le matelas était inclus, si la livraison était comprise dans le prix.
Hélène répondit patiemment à chaque point. Cinq ans d'âge, vente liée à un déménagement du fils, aucun éclat, tiroirs impeccables, matelas inclus, livraison à la charge de l'acheteuse.
« Vous pouvez envoyer d'autres photos ? En lumière du jour, avec un mètre ruban pour les dimensions ? »
Hélène reprit son téléphone. Nouvelles photos. Mètre ruban posé contre chaque angle, chaque étagère, chaque charnière.
« Et une petite remise serait possible ? J'élève trois enfants, on vit sur le seul salaire de mon mari, c'est un peu juste. »
— Thibault, l'appela-t-elle depuis le couloir, la cliente demande une remise. Elle dit qu'elle a trois enfants.
— Fais un geste, maman, on va pas se ruiner pour ça, répondit-il.
Elle accorda quinze pour cent de rabais sur le prix de mille cent quarante euros — le mobilier tomberait donc à neuf cent soixante-neuf euros. Carine remercia chaleureusement et proposa un rendez-vous le lendemain, dix-neuf heures.
Carine arriva avec une bonne demi-heure de retard, accompagnée de son mari — un homme corpulent au visage fermé — et de deux enfants, un garçon d'environ sept ans et une fillette plus jeune.
— C'est bien ici ? Sixième étage sans ascenseur, le mari balaya l'entrée du regard. Sympa, le programme.
— Entrez, dit Hélène en s'effaçant. C'est dans la chambre du fond.
Carine, une femme mince d'une trentaine d'années, passa devant, laissant les enfants dans le couloir.
— Restez là et touchez à rien, surtout toi, Mathéo, tu casses toujours tout.
Le mari — Hélène n'apprendrait son prénom que plus tard — s'approcha de l'armoire et passa un doigt sur une étagère.
— C'est quoi, ça, une rayure ?
— Où ça ? demanda Hélène en s'avançant. Non, c'est le reflet du plafonnier.
— Non non, je vois bien. Carine, viens voir.
Carine s'approcha, plissa les yeux.
— Ouais, y a un truc.
— Il n'y a rien, insista Hélène. Touchez, la surface est lisse.
Le mari ouvrit une porte de l'armoire, scruta l'intérieur.
— Et ça, c'est quoi, une tache ?
— C'est le veinage du bois, répondit Hélène en gardant son calme. C'était comme ça à la sortie d'usine.
— Quelle usine ? Et on paie ce prix-là avec des taches en prime ?
Carine tira sur un tiroir du bureau.
— Ça grince.
— Ce sont les charnières, un peu d'huile et c'est réglé.
— Fallait le faire avant de vendre, non ? Le mari croisa les bras. Les gens normaux entretiennent leurs meubles.
Hélène serra le dossier des papiers qu'elle avait apporté — factures, garantie — et le posa sur le bureau sans l'ouvrir.
— Ce mobilier est en parfait état. Mon fils en a pris soin pendant cinq ans.
— Bof, soupira Carine. Thomas, qu'est-ce que t'en penses ?
Thomas — le prénom, enfin — eut une moue de dédain.
— C'est de la camelote. À ce prix-là, je m'attendais à autre chose. On dirait du mobilier de brocante.
— C'est une marque allemande, lâcha Hélène, piquée. Acheté en magasin spécialisé, à Riom.
— Et alors ? Allemand, roumain, chinois, c'est pareil maintenant.
Carine refit le tour de la pièce.
— On pourrait avoir une autre remise ? Vu les défauts.
— Quels défauts ? demanda Hélène.
— Ben cette rayure. Et les charnières qui grincent. Et puis sixième étage sans ascenseur, faut payer des déménageurs. Vingt pour cent de moins, et on prend tout.
— J'ai déjà fait quinze pour cent.
— Ça, c'était pour le principe de vendre, intervint Thomas. Là c'est pour l'état réel.
— Non. Le prix est définitif, neuf cent soixante-neuf euros, remise comprise. Pas un centime de moins.
Carine et Thomas échangèrent un regard.
— Bon, d'accord, on prend, dit Carine. Mais vous nous faites la livraison.
— L'annonce précise : livraison à la charge de l'acheteur.
— On est une famille nombreuse ! On n'a pas les moyens de payer des déménageurs, ça vous coûte quoi ?
— Je peux vous indiquer des transporteurs qui ne sont pas chers.
— On veut pas une adresse, on veut du gratuit ! haussa le ton Thomas. C'est quoi ces gens, ils aident même pas les familles modestes !
Thibault sortit de sa chambre.
— Il y a un problème ?
— Votre mère refuse de nous livrer, grommela Thomas, alors qu'on récupère sa camelote.
— C'est pas de la camelote, répondit Thibault. C'est mon mobilier. Et si ça vous plaît pas, personne ne vous oblige à l'acheter.
Carine tira son mari par la manche.
— Thomas, laisse tomber, on se débrouillera pour la livraison.
Thomas foudroya Thibault du regard.
— Et toi, t'es qui exactement ?
— Le fils de la propriétaire. Et au fait, si vous avez des questions pour le montage, je peux vous filer la notice. C'est simple.
Carine s'illumina soudain.
— Donnez-moi votre numéro ! On sait jamais, en cas de souci.
— Carine ! aboya Thomas.
— Quoi, c'est vrai, mon mari a deux mains gauches, il sait rien monter tout seul. La dernière fois qu'il a assemblé un tabouret, ça s'est effondré le lendemain.
Thibault haussa les épaules et donna son numéro.
— Appelez si besoin. Mais plutôt par message, je ne réponds pas toujours.
— D'accord, d'accord. Donc c'est pris. On revient demain avec la camionnette, vers onze heures. Ça vous va ?
— Ça ira, confirma Hélène. L'argent, en liquide, demain.
— Ne le proposez à personne d'autre d'ici là, hein. On a été les premiers à se manifester.
— Entendu.
La famille repartit. Hélène referma la porte.
— Des gens bizarres, commenta Thibault. Tu es sûre de vouloir traiter avec eux ?
— Qu'est-ce qu'on y peut, ils ont répondu, visité, accepté. Demain ils viennent, ils emportent, c'est réglé.
— Bon. J'espère qu'ils seront plus aimables demain.
Onze heures. Hélène avait sorti le dossier des factures sur la table de la cuisine, prête à encaisser, et coupé le four avant même d'y avoir mis quoi que ce soit — inutile de préparer à manger si des déménageurs devaient monter six étages avec une armoire. Midi. Elle regarda l'horloge du four : aucun appel, aucun bruit de camionnette dans la rue. Treize heures. Elle rangea le dossier, le ressortit, le rangea encore.
Elle composa le numéro de Carine. Sonnerie longue, puis coupure. Elle rappela. Même résultat.
— Thibault, essaie, toi.
Son fils tenta l'appel. Rejet immédiat.
Elle envoya un message : « Carine, bonjour. Vous deviez passer à 11h. C'est toujours d'actualité ? » Lu. Aucune réponse.
Une heure passa. Elle réécrivit : « Merci de me dire si vous venez récupérer le mobilier. » Lu. Silence.
Elle refusa deux autres acheteurs potentiels au téléphone par respect de sa parole donnée, répétant à chacun la même phrase : « Je suis déjà engagée, désolée. » Le soir tomba sans qu'elle allume les lampes du couloir, trop occupée à vérifier son téléphone posé sur la table. Dix-neuf heures, vingt heures : toujours rien, et le dossier des factures restait ouvert sous ses yeux, les tickets agrafés à la garantie qu'elle n'avait finalement pas eu à sortir. À vingt et une heures, un message arriva enfin, laconique : « Finalement on prend pas, c'est trop cher pour ce que c'est. »
Hélène composa le numéro de Carine sur-le-champ. Cette fois, on décrocha.
— Vous aviez dit que vous veniez, dit Hélène, la voix tendue mais posée. J'ai refusé deux autres acheteurs pour vous. J'ai attendu toute la journée sans rien faire d'autre.
— On a réfléchi, répondit Carine, agacée. C'est trop cher.
— Vous aviez accepté le prix hier soir, devant moi, dans cette chambre.
— Ben voilà, on a changé d'avis, c'est pas interdit.
— Non, ce n'est pas interdit. Mais vous auriez pu me le dire à onze heures, pas à neuf heures du soir après m'avoir fait attendre toute une journée pour rien.
— On n'est pas obligés de se justifier.
— Très bien, dit Hélène, et elle raccrocha sans élever la voix davantage.
— Ils t'ont écrit quelque chose ? demanda-t-elle à Thibault.
Son fils consulta son téléphone et eut un rire bref, sans joie.
— Ouais. Carine. Elle me demande la notice de montage « au cas où », et aussi si j'ai pas un canapé à vendre en plus, pour pas cher.
— Elle a annulé l'achat et elle te redemande un service ?
— Apparemment.
Hélène referma le dossier des factures et le repoussa au bout de la table, sans le ranger. Elle se leva, ouvrit le placard de la cuisine, sortit un verre, le remplit d'eau du robinet, et resta debout devant l'évier à le boire par petites gorgées, sans s'asseoir, comme si elle attendait encore quelque chose.
Elle rouvrit l'annonce sur son téléphone, remit le prix plein de mille cent quarante euros, sans aucune remise, et republia l'annonce avec une mention ajoutée en toutes lettres : « Vente ferme, règlement à la prise de rendez-vous, aucune réservation sans arrhes de cinquante euros. »
Vingt minutes plus tard, un couple de Chamalières répondit, demanda l'adresse exacte et l'heure limite pour monter l'armoire démontée ou entière, puis annonça qu'il viendrait avec un camion loué dans la soirée. Ils arrivèrent à vingt-deux heures passées, après un détour pour trouver une place de stationnement dans la rue étroite, réglèrent cash les mille cent quarante euros sans discuter un centime, et chargèrent le mobilier pièce par pièce dans l'escalier, soufflant à chaque palier, sans un mot sur les rayures ni sur les charnières. Hélène les regarda redescendre une dernière fois avec le sommier, puis referma la porte de l'immeuble derrière eux, consciente qu'elle avait tout de même perdu une journée entière et deux acheteurs pour rien, et qu'aucun argent cash ne changeait cela.
Le lendemain, Carine rappela Thibault. Il ne décrocha pas. Elle laissa un message vocal demandant si l'ensemble était toujours disponible, « parce que finalement, on a réfléchi ».
Thibault montra l'écran à sa mère, qui finissait de ranger la pièce désormais vide, prête pour la peinture.
— Je réponds quoi ?
— Dis-lui que c'est vendu. Rien d'autre.
Il tapa trois mots, envoya, et reposa le téléphone sur l'étagère vide. Hélène ferma le carton où elle avait fourré les derniers objets oubliés, inscrivit au marqueur « chambre de Thibault » sur le rabat, et le porta jusqu'au couloir, vers les autres cartons qui attendaient le départ de son fils.
