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Le Réveil de Némésis

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Je suis vétérinaire à Lyon, et les appels nocturnes, je connais. Les gens s’imaginent qu’avec un diplôme accroché au mur, vous êtes une sorte de super-héros capable de régler un éternuement de caniche à trois heures du matin. Mais l’appel de Sylvie est arrivé en plein jour. Un mardi, quatorze heures trente. Sa voix était éteinte, raclée au fond de la gorge, comme si elle n’avait pas fermé l’œil depuis le siècle dernier.

— Docteur Fournier à l’appareil. Cabinet vétérinaire des Brotteaux.

Un silence. Puis une expiration.

— Bonjour… C’est Sylvie Morel. J’ai rendez-vous pour mon chat. Il… il m’empêche de dormir.

« Mon chat m’empêche de dormir », ça peut vouloir tout dire. Un coup de griffe mal placé, une gamelle renversée sur le carrelage à minuit. Mais dans son intonation, zéro agacement. Juste de la peur. Une peur usée, trop vieille pour être neuve.

Elle est arrivée pile à l’heure. Cinquante-cinq ans bien tenus, un carré poivre et sel, un trench beige cintré. Elle portait la caisse de transport comme on porte un vase Ming, les bras en corolle, le buste raide. À l’intérieur, une grosse chatte tigrée, poil dense, regard tranquille. Une chartreuse croisée quelque chose.

— Némésis, a soufflé Sylvie. C’est mon mari qui avait choisi le prénom. Il trouvait ça drôle. La déesse de la vengeance.

La chatte a cligné doucement des yeux. Pas un frémissement de queue. Une sérénité à toute épreuve.

Je l’ai fait asseoir. Elle a posé la caisse sur la table d’examen sans la lâcher.

— Racontez-moi.

Elle a serré son sac contre elle.

— Toutes les nuits, docteur. Depuis trois mois. Entre trois et quatre heures du matin, sans exception. D’abord, elle me tapote la joue. Gentiment. Si je réagis pas, elle sort les griffes. Pas pour faire mal, juste assez pour que je sursaute. Et si je bouge toujours pas, elle mord. Ici, le poignet. Et elle tire la couette. Jusqu’à ce que je me lève. Elle s’arrête UNIQUEMENT quand je quitte la chambre.

J’ai froncé les sourcils.

— Et vous allez où, une fois debout ?

— Dans le salon. Je dors sur le canapé convertible. Dès que j’ai passé la porte, elle grimpe sur mon oreiller et elle pionce jusqu’au matin. Comme une reine.

— Depuis quand exactement ?

— Mars. Juste après… juste après que mon mari est parti.

Elle a dit « parti » comme on avale un comprimé. D’un coup, sans eau.

J’ai examiné la chatte. Auscultation cardiaque, contrôle respiratoire, palpation abdominale, prise de poids. Un check-up complet. Rien. Pas un souffle suspect, pas une boule, pas une inflammation. Une santé de fer. Cinq ans, tous ses vaccins, stérilisée, nourrie aux croquettes véto. Le modèle du chat sans histoire.

Je reposais le stéthoscope quand le cerveau a fait tilt. Pas un flash. Plutôt un seau d’eau glacée qui se renverse lentement le long de la nuque.

Trois heures du matin. Toujours la même heure. Un comportement de harcèlement qui ne vise que madame, jamais la gamelle ni la litière. Le mari « parti » en mars. Et cette chatte qui ne montre pas un seul signe pathologique.

J’ai regardé la bête droit dans les yeux. Elle m’a rendu mon regard, calme. Trop calme. Comme si elle attendait que je percute enfin.

Un chat ne fait pas ça pour de la nourriture. Il ne fait pas ça pour jouer. Il le fait quand il sent quelque chose que l’humain ne perçoit pas. Un gaz. Une onde. Une menace.

Mes doigts sont devenus froids. J’ai tiré le tabouret à roulettes et je me suis assise en face de Sylvie Morel. Mes genoux touchaient presque les siens.

— Madame Morel. Votre mari, il est parti où exactement ?

Elle a tiqué. Trop direct.

— Eh bien… il est décédé. Infarctus. En mars. Dans la chambre.

— La nuit ?

Le tic est devenu un tremblement. Elle a baissé les yeux sur Némésis. La chatte fixait un point derrière mon épaule, dans le vide.

— Oui. Vers quatre heures du matin. J’ai appelé les pompiers. Trop tard. C’est le SAMU qui me l’a dit, quand ils ont branché le scope… le décès remontait à environ trois heures trente.

Je n’ai pas bougé. J’ai laissé le silence manger l’air de la pièce. Mon cœur battait dans mes tempes.

— Madame Morel. Écoutez-moi bien. Némésis ne vous chasse pas de votre lit. Elle vous EXTRAIT de la zone à risque.

Son regard est devenu flou.

— Comment ça ?

— Votre mari n’avait pas mal au bras ce soir-là ? Il ne s’est pas plaint de la poitrine ?

Ses lèvres ont tremblé.

— Si… il a dit qu’il avait mal à l’épaule gauche en se couchant. J’ai pensé à une mauvaise position. On a éteint la lumière. À trois heures, j’entendais sa respiration. À quatre heures quinze, plus rien.

— La chatte était là ?

— Sur le lit. Couchée sur ses pieds, comme toujours.

Je me suis mordu l’intérieur de la joue. J’avais une amie cardiologue à l’hôpital Édouard-Herriot. J’ai attrapé mon portable sans lui demander la permission.

— Sylvie, ici Olivier, du cabinet vétérinaire. J’ai un énorme service à te demander. Oui, c’est pour un humain. Tu peux me caser une urgence ? Holter cardiaque, vingt-quatre heures, avec enregistrement nocturne. Le dossier arrive. Non, je te jure, c’est pas une blague. Si je me trompe, je te paye le resto.

J’ai raccroché. Sylvie me fixait, perdue.

— Docteur Fournier, je ne comprends…

Je me suis levée, j’ai déposé Némésis dans sa caisse et j’ai mis mes deux mains sur les épaules de la femme.

— Sylvie. Votre mari a fait un infarctus à trois heures et demie du matin. Votre chatte l’a probablement senti venir avant les premiers symptômes — les animaux détectent la défaillance cardiaque, le changement d’odeur, la variation électrique. Elle était sur le lit. Elle a assisté à tout. Depuis, chaque nuit, à la même heure, elle sent votre rythme cardiaque changer. Et elle panique.

— Mais je ne sens rien…

— Justement. Les femmes ne sentent rien. Un infarctus féminin, c’est silencieux. Pas de douleur thoracique façon crise de la cinquantaine. Une fatigue brutale, une nausée, une gêne dans le dos. Et en pleine nuit, vous ne vous en rendez même pas compte.

Elle est devenue livide.

— Vous voulez dire que je fais… un malaise cardiaque toutes les nuits ?

— Je n’en sais rien. Mais je SAIS que votre chatte, elle, le détecte. Et sa solution, c’est de vous SORTIR du sommeil. De la pièce. Du danger. C’est pas du harcèlement. C’est un massage cardiaque fait avec les griffes.

Elle a fermé les yeux. Une larme a roulé sur sa joue et s’est écrasée sur la grille de la caisse. Némésis a poussé un petit miaulement rauque et a posé la patte contre le plastique.

Sylvie a eu son rendez-vous le lendemain à la Timone. Holter posé à neuf heures du matin. Brigitte, la cardiologue, m’a rappelée le surlendemain. Elle était pâle, je l’entendais à sa voix.

— Olivier, ta patiente a fait une bradycardie sévère à trois heures vingt-sept du matin, suivie d’une pause cardiaque de quatre secondes. Puis une salve d’extrasystoles ventriculaires. Si elle était restée couchée pendant cet épisode, elle ne se serait probablement pas réveillée. C’est son chat qui l’a sauvée en la forçant à bouger. La mobilisation immédiate a relancé le sinus. Je ne sais pas comment tu as fait pour capter ça depuis ta table d’auscultation, mais elle te doit la vie.

J’ai dit « c’est pas moi, c’est Némésis ». Elle a cru que je plaisantais.

Sylvie a été appareillée d’urgence. Un pacemaker à double chambre posé en moins d’une semaine. L’intervention s’est bien passée. Elle est sortie de l’hôpital un mercredi matin, avec une cicatrice sous la clavicule et une boîte de calmants qu’elle n’a même pas ouverte.

Le dimanche suivant, elle est venue au cabinet sans rendez-vous. Elle tenait Némésis dans les bras, pas dans la caisse. La chatte ronronnait comme un petit moteur, la tête enfoncée sous le menton de sa maîtresse.

— Elle ne me réveille plus, docteur. Enfin… parfois elle vient à quatre heures, elle renifle mon cou, elle me donne un coup de truffe. Et elle se rendort.

J’ai souri.

— Elle vérifie que le nouveau réveil qu’on vous a mis fonctionne.

Sylvie a ri. Un vrai rire, clair, avec des larmes au bord des cils. Elle a caressé la tête de Némésis en enfouissant son nez dans la fourrure.

— Mon mari disait toujours que cette chatte était une sorcière. Il avait raison.

Sur le pas de la porte, elle s’est retournée.

— Docteur Fournier ? Je peux vous poser une dernière question ?

— Je vous en prie.

— Vous… vous avez su comment ? Juste en l’examinant, je veux dire. Comment vous avez fait le lien ?

J’ai regardé la chatte grise pelotonnée contre sa poitrine. Elle m’a lentement cligné des yeux, un seul battement, délibéré. Celui que les chats réservent à ceux en qui ils ont confiance.

— C’est elle qui me l’a dit, madame Morel. Sans un mot.

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