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Disparu, et bon débarras

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Le mercredi, c’est le jour où les bennes vertes débordent dans la cour de l’immeuble. Ce soir-là, il tombait une bruine poisseuse, de celle qui colle aux cheveux et au moral. Je rentrais du Franprix, les doigts coupés par les anses du cabas, quand j’ai aperçu Fabrice, le voisin du quatrième, qui balançait un énorme sac-poubelle noir. Un coin de bac à litière rose en plastique dépassait, et une vieille souris en peluche pendouillait par-dessus. Mon estomac s’est vrillé.

— Tiens, Fabrice, ça doit faire deux semaines que j’ai pas vu votre rouquin dans l’escalier. Il est malade, ou quoi ?

Il s’est retourné, et son visage s’est fendu d’un sourire soulagé, presque joyeux.

— Ah, le matou ? Disparu depuis dix jours. Et franchement, bon débarras !

J’ai senti mes phalanges se crisper sur mon sac. — Comment ça, bon débarras ? Je croyais que vous l’aimiez bien.

Il a haussé les épaules. — Écoutez, ça faisait des mois que Sylvie menaçait de l’emmener chez sa mère en Bretagne. La baraque est vide, on l’aurait laissé là-bas pour qu’il attrape des souris. Mais là, pfuit, envolé. Du coup, pas besoin de faire trois cents bornes, vous voyez le bon côté ? J’ai même bu une Chouffe hier soir pour fêter ça.

Je n’ai rien répondu. J’ai juste hoché la tête, et je suis rentrée dans le hall en me mordant la joue. Pendant que je grimpais les cinq étages sans ascenseur, une seule phrase tournait en boucle derrière mes tempes : « la baraque vide en novembre, des souris, bon débarras. » C’est là que j’ai su que je ne regretterais jamais ce que j’avais fait.

Il faut que je vous raconte d’où venait ce chat.

La première fois, c’était un mercredi d’octobre. Je redescendais du palier du sixième quand j’ai buté sur une pelote de poils roux tassée contre la porte capitonnée des Martin, au quatrième. L’animal tremblait, le regard planté dans le bois comme s’il attendait que quelqu’un veuille bien le pardonner. Dix minutes plus tard, la porte s’était entrouverte, une main de femme en jaillir et, sans un mot, lui avait balancé un verre d’eau glacée en pleine figure avant de reclaquer le battant. Le chat n’avait même pas miaulé. Il avait juste baissé les oreilles et s’était recroquevillé un peu plus.

Je ne suis pas une sentimentale. J’ai soixante-huit ans, un fils qui vit à Toulouse, un mari enterré depuis onze ans, et un quatre-pièces trop grand où j’apprends à vivre seule. Je sais que la solitude pèse, mais ce chat-là, c’était autre chose : il portait la peine des autres, et ça, ça se voyait à la façon dont il clignait lentement des yeux quand je m’arrêtais pour lui gratter le crâne.

Les Martin le punissaient pour tout. Une trace de patte sur le canapé ? Houp, la porte d’entrée. Un bibelot renversé ? Le matou se retrouvait sur le palier, parfois pendant des heures, sans eau, sans litière. Je les ai vus faire. Fabrice le chope par la peau du cou, un vrai geste de déménageur, et le lâche comme un sac de patates. Sylvie, elle, sortait armée d’une savate, et pan, sur l’arrière-train. Une fois, je rentrais avec mon chariot de courses, et le rouquin a dévalé trois marches en miaulant, une empreinte rouge sur la croupe. J’ai frappé à leur porte. Sylvie a entrouvert, son vieux cardigan boutonné de travers, et elle m’a juste dit : « Il lui faut de la discipline, madame Mathilde. » Et clac.

Ce chat, je le jure, il ne se rebellait jamais. Il attendait patiemment qu’on veuille bien le rappeler. Parfois, je m’asseyais sur la marche du dessus, je sortais un bout de comté de mon sac, et il venait frotter son museau contre mes doigts. Son ronron était rauque, comme un petit moteur fatigué. Et quand je le grattouillais sous le cou, il fermait les yeux très fort, ses moustaches frémissantes, comme si c’était le plus grand bonheur du monde. Cette confiance-là, dans ce corps malmené, ça me retournait l’estomac à chaque fois.

Un soir, j’ai entendu Sylvie hurler à travers la cloison : « T’as pissé dans mes fougères ! Fabrice, tu le sors, et cette fois, qu’il déguerpisse pour de bon, je veux plus le voir ! » La porte a cogné contre le mur, le chat a valdingué sur le palier. Il s’est aplati, les pattes écartées sur le carrelage glacé. Moi, j’étais en haut des marches, figée. J’ai attendu que leur porte se referme, puis je suis redescendue. Le chat s’est relevé, il a tenté un pas vers la porte, mais le battant est resté clos. Alors il s’est assis face au chambranle, et il a attendu.

Cette nuit-là, je n’ai presque pas dormi.

Deux jours plus tard, la scène qui a fait déborder la bassine. Un vendredi de poisse totale : j’avais un début de bronchite, la Sécurité sociale m’avait renvoyée trois formulaires à remplir, et la boulangère m’avait refilé une baguette rassise. Je montais les étages, le dos lourd, et au quatrième, lui. Trempé. Pas par la pluie, non : Sylvie avait dû le doucher, parce qu’il puait le vinaigre blanc et grelottait à vue d’œil. Il a émis un tout petit miaulement de rien du tout quand il m’a reconnue. Un miaulement fatigué, comme s’il s’excusait d’exister.

J’ai regardé la porte capitonnée. J’ai pensé aux fougères, à la savate, à ce mot « bon débarras » que j’allais entendre plus tard sans le savoir encore. Et j’ai fait le seul geste qui me semblait possible. Je me suis penchée, j’ai murmuré : « Allez, viens, mon poussin. On rentre. »

Il n’a pas hésité. Il s’est lové contre mon manteau, griffes plantées comme si je risquais de le reposer. Je l’ai monté chez moi, à l’abri.

Les premières heures, j’ai eu peur. Peur que les Martin débarquent, menacent d’appeler le commissariat, me traitent de voleuse. Parce que dans le fond, je l’étais. Ce chat, c’était leur bien, même s’ils le maltraitaient. Je me suis enfermée, j’ai baissé les stores, j’ai même retenu la sonnette pour qu’elle fasse moins de bruit. Mais je suis quand même redescendue en fin d’après-midi, direction le Monoprix : des croquettes de bonne marque, une caisse à litière couverte, et un petit coussin tout doux. Le chat, lui, s’était déjà installé sur mon plaid en pilou, en boule, et il ronronnait comme un tracteur miniature, sans demander quoi que ce soit.

Pendant quatre jours, aucun bruit dans l’immeuble. Pas d’affichette scotchée sur le tableau en liège du hall, pas de pas pressés dans l’escalier, pas même un « vous n’auriez pas vu notre chat ? » lancé à la cantonade. Rien. Je guettais par le judas, le cœur en chamade à chaque craquement du plancher. Mais le silence était tellement épais qu’il en devenait presque palpable. Le chat, lui, s’étirait sur le canapé, et je finissais par me dire que son ancienne vie était déjà derrière lui.

Et puis il y a eu ce mercredi des poubelles, ce sac-poubelle avec la caisse rose, ce sourire de Fabrice. C’est là que j’ai compris. Ils n’avaient jamais eu besoin de le chercher. Sa disparition les arrangeait. Ils l’auraient mené en Bretagne, à la maison de la mère Sylvie, une vieille bicoque sans chauffage, fenêtres closes. « Pour qu’il attrape des souris », qu’il disait. En plein automne, avec la pluie qui s’infiltre et les nuits qui tombent à cinq heures. Il serait mort de froid ou de faim, ou les deux, et personne n’en aurait jamais rien su.

J’ai serré les lèvres, j’ai tourné les talons, et j’ai monté les marches une par une, très lentement.

Quand j’ai poussé ma porte, le rouquin était assis sur le paillasson, les yeux brillants, la queue enroulée sagement autour des pattes. Il a émis ce petit roucoulement de gorge que je connais maintenant par cœur, et il est venu se frotter contre mes mollets. J’ai posé mon cabas, j’ai ôté mon manteau encore humide, et je l’ai pris dans mes bras.

On est allées à la cuisine. J’ai préparé une tisane à la verveine. Il a eu droit à une pâtée, et après, il a sauté sur mes genoux, là, dans le vieux fauteuil Voltaire. Il a longuement pétrissé le plaid, les griffes rentrées, en ronronnant si fort que je le sentais vibrer jusque dans mes côtes. Puis il s’est arrêté, m’a regardée, et, avec une lenteur presque solennelle, il s’est retourné sur le dos. Son ventre clair, tout doux, était offert. Il ne se protégeait même plus. Il n’avait plus peur. Parce que, pour la première fois de sa vie, il était chez quelqu’un qui n’exigeait pas qu’il gagne le droit d’être là.

Dehors, la pluie redoublait contre la verrière de la cour. Mais à l’intérieur, le radiateur en fonte diffusait une chaleur tranquille, et le coussin sentait bon la lessive à la lavande. Je n’ai plus pensé aux Martin. J’ai juste gratté ce ventre confiant, là où la peau est la plus fragile, en me disant que ce chat, désormais, ne serait plus jamais une chose.

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