Connect with us

FR

Le Goût du Vide

Published

on

Le restaurant « Le Cercle » se tenait silencieux au sommet de la tour, ses baies vitrées embrassant le lac Léman. Ce soir-là, un gala de charité y rassemblait le gratin genevois. Des femmes aux bijoux lourds, des hommes aux rires calibrés. Au milieu des flûtes de champagne et des éclats de voix polis, Annick Favre était assise seule à une table ronde, dos à la nuit étoilée. Sa robe, un fourreau bleu nuit, épousait sa silhouette sans un bijou superflu. Elle faisait tourner lentement le pied de son verre, le regard perdu sur la piste de danse vide. Elle savait qu'ils allaient venir. Elle attendait.

Elle les vit approcher depuis le fond de la salle, fendant la foule avec l'assurance de ceux qui se croient maîtres du jeu. Joachim, son mari depuis dix-huit ans, arborait un smoking bleu pétrole qu'elle ne lui connaissait pas. Une jeune femme au bras, une brune sculpturale comprimée dans une robe vermillon à la coupe asymétrique qui hurlait l'argent récent. Une stagiaire du département architecture, lui avait-on murmuré. Une enfant, à peine vingt-six ans, avec des lèvres trop rouges et un port de tête que seul le mépris pouvait dresser ainsi.

Joachim s'arrêta devant la table. Il ne s'assit pas. Il resta debout pour que les convives des tables voisines puissent profiter du spectacle. Sa voix claqua, aiguisée comme une lame froide, assez fort pour couvrir le quatuor à cordes.

« Annick, je te présente Esther. Je ne t'apprends rien, je suppose. J'ai pris ma décision. C'est elle que je choisis. »

Un frisson parcourut les nappes damassées. Des visages se tournèrent. Esther sourit toutes dents dehors, un rictus de triomphe, et posa une main possessive sur l'avant-bras de Joachim. Le geste, mille fois répété devant un miroir, était parfait. Joachim, lui, ne lâchait pas Annick des yeux. Il guettait l'effondrement, la supplication. Pour corser la mise en scène, il s'inclina jusqu'à ce que son souffle touche l'oreille d'Annick et murmura, pour elle seule cette fois : « Vingt ans de ma vie à te supporter. Ce soir, je déballe mes cartons et je respire. Toi, tu finis la nuit où tu veux. »

Il se redressa, le sourire carnassier, attendant la première larme.

Annick ne pleura pas. Elle ne cria pas. Son visage resta ce qu'il avait été toute la soirée : un lac gelé. Elle reposa sa flûte sur la nappe avec une précision de chirurgien. Le tintement du cristal fit sursauter Esther. Dans le silence pesant qui s'installait, Annick croisa le regard de son mari pour la première fois depuis qu'il avait ouvert la bouche. Il y lut quelque chose qu'il ne parvint pas à identifier. Pas de la haine. Pire. De la lassitude.

Puis le téléphone portable de Joachim vibra contre le tissu de son pantalon. Un, deux, trois coups insistants. Il voulut l'ignorer, garder la main sur sa mise en scène. La sonnerie continuait. Esther lui jeta un coup d'œil agacé. Furieux, il sortit l'appareil, jeta un œil à l'écran : « Maître Bonvin – Étude notariale ». Le nom fit tiquer quelque chose en lui. Un notaire n'appelle pas à vingt-deux heures un samedi pour fixer un rendez-vous.

Il porta le téléphone à son oreille en tournant le dos à la table, la mâchoire crispée.

« Oui ? »

La voix dans l'écouteur était sèche, mécanique. Un débit de greffier qui égrène une sentence. Joachim écouta. Sa posture de conquérant se décomposa, millimètre par millimètre. Ses épaules s'affaissèrent. La main qui tenait le portable commença à trembler, un infime séisme que tout le monde dans un rayon de trois mètres pouvait désormais observer. Esther lui toucha le coude, interrogative. Il ne réagit pas.

« Vous… vous êtes sûr ? » balbutia Joachim. Le tutoiement cassant du début de soirée avait disparu. Il n'était plus qu'un homme qui s'agrippe à un combiné.

Annick se leva.

Le mouvement fut si fluide, si impérial, que Joachim recula d'un pas, instinctivement. Esther, le rouge aux joues, lui agrippa le bras pour le retenir, mais elle lâcha prise aussitôt, déstabilisée par ce qu'elle voyait. Annick était plus grande que dans son souvenir. Plus grande, plus droite, et infiniment plus calme. Elle lissa un pli imaginaire sur sa robe bleu nuit et prit son petit sac à main en cuir, un modèle vintage déniché aux puces de Plainpalais.

« Repose la question, Joachim. » Sa voix n'était qu'un filet, mais il métallisait l'air autour d'elle. « Demande-lui ce qui se passe. Demande à Maître Bonvin de répéter pour toute la salle. »

Joachim était livide. Le téléphone lui glissa des doigts et rebondit sur la moquette épaisse. Il le ramassa avec des gestes d'aveugle. La communication était coupée, mais il avait tout entendu. Le blocage des comptes. La saisie conservatoire sur la villa de Cologny. La dissolution du fonds d'investissement. Son escroc de beau-frère, qu'il avait placé à la tête de sa filiale la plus prometteuse, vidait les caisses depuis six mois sous une fausse identité avec un compte à Chypre. Un mauvais téléfilm, pensa-t-il dans un brouillard. Un mauvais téléfilm dont il n'était pas le héros.

Annick fit le tour de la table. Ses escarpins claquaient doucement sur le parquet à chevrons. Elle s'arrêta devant Esther, l'enveloppa d'un regard sans agressivité, comme on observe un bibelot dont on ignore encore s'il est précieux ou simplement kitsch.

« Tu le sais, toi, d'où venaient les fonds pour la boîte de Joachim ? »

Esther ouvrit la bouche, la referma. Sa confiance s'était évaporée. Elle fixait Joachim qui semblait avoir vieilli de dix ans en une minute. Il haletait doucement, la main crispée sur le dossier d'une chaise.

Annick ne haussa pas la voix. Elle parlait comme on échange une recette de tarte aux pruneaux.

« Mon père a créé Favre Holding en 1972. J'en suis l'unique actionnaire depuis ses funérailles. Joachim était mon employé. Un bon élément, je dois dire. Architecte visionnaire, gestionnaire médiocre. Quand on l'a nommé directeur général, il a cru qu'il avait gagné. Il n'a jamais possédé une seule action. Ni la villa, ni la collection de montres, ni la Porsche. Tout est à mon nom. Tout. Y compris le compte qui paie son pressing. »

Elle se tourna vers celui qui avait été son mari. Joachim releva la tête. Dans ses yeux, plus de défi. Un vide abyssal, un train qui déraille au ralenti.

« Tu me quittes ce soir, c'est noté. Tu ne dormiras pas à l'hôtel. Tu dormiras chez ta mère à Lyon. Prends tes clés de voiture, tant qu'elles démarrent encore. La Porsche aussi est à moi. »

Esther, la bouche pâteuse, parvint à articuler : « Joachim… de quoi elle parle ? »

Il ne répondit pas. Il était en chute libre, l'estomac retourné, à mille lieues de ce restaurant feutré.

Annick enfila lentement ses gants de soie, un héritage de sa grand-mère qui lui donnait des airs de reine d'un autre siècle. Elle planta une dernière fois ses yeux dans ceux de Joachim.

« Tu as choisi une autre femme, Joachim. Et en faisant ça, tu as choisi de tout perdre. Littéralement. »

Elle se pencha vers la table, prit la flûte de champagne à laquelle elle n'avait presque pas touché, et but une gorgée, les yeux dans le vague. Puis elle reposa le verre, adressa un signe de tête courtois au maître d'hôtel qui se précipitait déjà avec son manteau, et s'éloigna vers la sortie sans un regard en arrière.

Le quatuor à cordes attaqua un mouvement allegro. Trop guilleret pour l'ambiance.

Joachim resta figé au milieu de la salle, les bras ballants. Esther, le teint cireux, avait disparu quelque part du côté des toilettes, probablement pour vomir ou consulter frénétiquement son propre compte en banque. Les convives chuchotaient, des éclats de rire nerveux fusaient çà et là. Le scandale était trop succulent. En quelques heures, tout Genève saurait. Joachim passerait du statut d'homme d'affaires respecté à celui de paria, le type qui avait craché sur la main qui l'avait nourri avant de mordre le bitume.

Dehors, la brise nocturne du lac s'engouffra dans les cheveux courts d'Annick. Le voiturier approchait déjà sa vieille Fiat 500, la petite voiture crème qu'elle préférait à toutes les berlines de fonction. Elle n'avait ressenti aucun plaisir. Juste un immense soulagement, celui d'un nageur qui cesse enfin de battre des pieds et se laisse porter par le courant après vingt ans à lutter contre la marée. Il avait fallu six mois pour monter le dossier, six mois à écouter les rapports d'un détective privé, à préparer avec Maître Bonvin le piège juridique dans lequel son frère véreux entraînerait Joachim sans le savoir. Un enfantillage, techniquement. La partie difficile, ç'avait été de faire semblant de ne rien voir, soir après soir, quand il rentrait avec une odeur de parfum bon marché sur le col.

Elle s'installa au volant, tourna le contact. Le moteur ronronna. Elle resta un instant les mains sur le cuir chaud du volant, sans penser à rien. Puis elle sortit son téléphone, composa un numéro.

« Allô, maman ? Oui, c'est fini. J'arrive. Mets de l'eau à chauffer pour les pâtes. »

Elle raccrocha, enclencha la première, et la petite Fiat s'éloigna dans la nuit étoilée, avalant les lacets de la route devant un lac noir, immense et paisible. Sur la banquette arrière, un bagage unique.

Click to comment

Leave a Reply

Ваша e-mail адреса не оприлюднюватиметься. Обов’язкові поля позначені *

дев'ять + дев'ять =

Також цікаво:

NO54 хвилини ago

Redet

— Vi får ikke gjort jobben. Det er en hund. Evens hånd klemte rundt mobilen. Klokken var halv åtte på...

UA59 хвилин ago

Вона святкувала шістдесят. У залі пахло живими півоніями та дорогим шампанським, а під стелею сяяли кришталеві люстри, схожі на застиглі феєрверки. Олена Володимирівна сиділа в центрі столу, приймаючи тости від найближчих — брата, партнерів, давніх подруг. Усі казали, що вона має все: статки, повагу, дім на Печерську, сина, який от-от захистить дисертацію у Відні. Сама Олена думала про те, що цього вечора їй досі чогось бракує, але не могла вхопити — що саме.

Охоронець перервав черговий тост: — Пані Олено, там якийсь хлопчик. Каже, ви його чекаєте. Босоніж. Гості зашепотілися. Хтось пирснув: «Жебрак?...

FR1 годину ago

Je l’ai laissé entrer une nuit. Au matin, j’avais compris

Après onze ans de vie commune, Gabriel est parti pour une femme plus jeune. Six mois plus tard, il est...

NL1 годину ago

Het feest liep af, de hond was vergeten, en bij het ochtendgloren geloofden ze hun ogen niet

De hond heette Borre. Een grote, ruige bastaard met een vacht als verweerd beton, die al negen jaar op het...

PT1 годину ago

Encontrei meu filho roubado no meu primeiro dia como babá

Aquele portão automático se abriu com um zumbido chique e eu entrei na casa mais silenciosa que já tinha pisado....

LT2 години ago

Mėnulio formos apgamas ant kūdikio rankos privertė mane sustingti – tai buvo mano sūnus

Lietus barbeno į stiklinį Vilniaus kotedžo stogą, kai aš spaudžiau durų skambutį. Rudenėjančio Užupio gatvės buvo tuščios, tik kaštonų lapai...

IT2 години ago

La Rivincita di Chiara

La rivincita di Chiara L’atelier illuminato come una teca di cristallo. Arazzi color avorio, profumo di gardenia, abiti da sera...

З життя2 години ago

“When you have your own kids, then you can tell them who can marry whom! But right now I’m your mother, and I forbid you from marrying that woman.”

“Emily, your cabbage rolls are really superb,” said Margaret Beatrice, carefully dabbing the corners of her mouth with a starched...