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L’Appel

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Le message de Gisèle est arrivé un mardi soir, alors que Camille verrouillait la porte de son bureau. Un simple texto. « Rappelle-moi vite. C’est pour ta grand-mère. »

Camille fixa l’écran sans comprendre. Sa grand-mère ? Réjeanne n’avait même pas de téléphone portable. Elle vivait seule dans sa maison de l’île d’Orléans, avec son vieux chat, ses confitures et son potager. Une femme de quatre-vingt-trois ans qui n’avait jamais passé le permis, qui barattait encore son beurre et qui trouvait qu’internet était « une passoire à secrets ».

Elle rappela en descendant l’escalier, le sac en bandoulière.

Gisèle décrocha à la première sonnerie. Elle avait cette voix rauque des fumeuses de pipe, une voix qui ne savait pas mentir.

— Camille, ma belle… Faut que tu viennes. Ta mémé est partie hier soir. Dans son sommeil. Le cœur.

Camille s’arrêta net au milieu du hall. Son talon couina sur le marbre. Deux collègues la contournèrent en la saluant, elle ne les vit pas.

— Partie comment ? Partie où ?

— Décédée, Camille. Décédée. L’enterrement est vendredi, à l’église de Saint-Jean. Si tu veux la voir une dernière fois…

Elle ne raccrocha pas tout de suite. Elle resta là, le téléphone collé à l’oreille, à écouter Gisèle parler des démarches, des papiers, du notaire. Mais les mots ne franchissaient plus la barrière. Ils glissaient sur elle comme l’eau sur une vitre.

Réjeanne.

La femme qui l’avait élevée après le divorce de ses parents. Son père était parti refaire sa vie à Vancouver, sa mère s’était noyée dans le vin blanc et les antidépresseurs. Et elle, à huit ans, s’était retrouvée avec une valise trop lourde sur le pas d’une vieille maison en bois, face à une femme aux mains crevassées par la terre et au regard aussi clair que le fleuve en hiver.

— Alors, c’est toi, ma cocotte ? avait dit Réjeanne. T’as faim ? J’ai une tarte aux framboises.

Pas de « pauvre petite ». Pas de « ça doit être dur ». Une tarte aux framboises. Et la vie avait continué.

Camille avait grandi entre les rangs de patates, les marées du Saint-Laurent et les légendes de naufrageurs que sa grand-mère racontait le soir, au coin du feu. Elle savait reconnaître un chant d’alouette, semer des carottes, prédire la pluie à la façon dont les hirondelles rasaient le sol. Elle savait tout d’une vie qui n’était pas la sienne.

Puis elle était partie. Montréal, l’université, le MBA. Un poste d’analyste dans une banque d’investissement de la rue Saint-Jacques. Les tailleurs gris, les talons aiguilles, les nuits à dormir trois heures avant une présentation. Et chaque année qui passait éloignait un peu plus l’île d’Orléans.

Au début, elle y retournait un week-end par mois. Ensuite, aux vacances d’été. Puis à Noël. Puis plus du tout.

— Je peux pas, mémé, c’est la période des bilans.

— Je comprends, ma cocotte. Travaille bien.

— Mémé, je viendrai en mai, promis.

— Mai, c’est la saison des asperges. J’en aurai plein le jardin.

Mai arrivait, et elle ne venait pas. Elle envoyait un colis. Une boîte de chocolats fins d’une chocolaterie du Vieux-Montréal. Un châle en cachemire. Un bon pour une croisière aux baleines que Réjeanne n’utiliserait jamais, parce qu’elle avait le mal de mer.

Trois ans plus tôt, sa grand-mère avait appelé — fait rare, elle empruntait le téléphone de Gisèle pour ça.

— Camille, j’ai fait du sucre à la crème. Tout un chaudron.

— Mémé, je peux pas parler, j’entre en réunion.

— C’est juste que… si tu venais, on pourrait le manger ensemble.

— Je te rappelle.

Elle n’avait pas rappelé.

Et maintenant, elle était assise dans sa Mini Cooper, sur l’autoroute 20, avec sur le siège passager des fleurs achetées chez un fleuriste chic du Plateau. Un bouquet de pivoines blanches — les fleurs préférées de Réjeanne. Elle les avait choisies pour un cercueil.

Elle conduisait mécaniquement, le regard fixé sur la ligne d’horizon où le fleuve apparaissait par échappées. Large, gris, immobile. Le traversier de Québec était déjà fermé pour la nuit, elle devrait prendre le pont. Encore une heure de route.

La neige avait commencé à tomber au niveau de Donnacona. Une neige lourde de printemps, qui fondait en touchant le pare-brise. Camille pensait à la tarte aux framboises. À la façon dont sa grand-mère équeutait les fraises avec un petit couteau rouillé, le même depuis trente ans. Aux chansons à répondre qu’elle entonnait en sarclant les mauvaises herbes. À la fois où, adolescente, Camille avait pleuré parce qu’un garçon ne l’aimait pas — sa grand-mère avait sorti une bouteille de cidre de derrière le poêle et elles s’étaient saoulées ensemble, pour la première et la dernière fois.

Pourquoi fallait-il qu’elle meure pour que ces souvenirs reviennent ?

Elle arriva sur l’île à la nuit tombée. Le village de Saint-Jean dormait déjà. Les maisons de pierre et de bois, les galeries couvertes, le clocher de l’église dressé contre le ciel noir. Elle ralentit devant la petite maison blanche aux volets bleus, au bout du chemin du Quai.

Il y avait de la lumière.

De la lumière aux fenêtres.

Camille fronça les sourcils. Gisèle avait parlé d’une mort subite, dans le sommeil. Elle n’avait sans doute pas eu le temps d’éteindre partout avant de partir. Ou alors, le notaire était passé. Ou un voisin.

Elle se gara devant la barrière de cèdre que sa grand-mère n’avait jamais voulu faire poser, sous prétexte qu’une barrière, « c’est bon pour ceux qui ont des secrets ». Elle prit les pivoines et descendit de la voiture.

L’air sentait la terre mouillée, le foin coupé, le fleuve. Une odeur qui n’existait nulle part ailleurs. La porte de la cuisine était entrouverte. De la fumée s’échappait de la cheminée.

« Ils préparent la maison pour les visites », songea-t-elle. « Ils aèrent. »

Elle poussa la porte.

Et là, debout devant le poêle, une cuillère de bois à la main, sa grand-mère touillait une casserole en chantonnant un vieil air de Félix Leclerc.

Vivante.

Camille resta figée sur le seuil, les pivoines pendant au bout de son bras comme des oiseaux morts.

Réjeanne se retourna. Elle portait son tablier à carreaux, celui avec une tache de bleuet indélébile sur la poitrine. Ses cheveux gris étaient noués en un chignon lâche. Ses yeux pétillaient.

— Ah, te voilà. T’as fait bonne route ? Le pont était pas fermé ?

Camille ouvrit la bouche. Aucun son ne sortit.

— Quoi, t’as vu un fantôme ? s’esclaffa la vieille femme en reposant la cuillère. Entre, ma cocotte. Tu vas prendre froid. Regarde-moi ces souliers. Des souliers de ville dans la boue. Tu changeras jamais.

— Mémé… balbutia enfin Camille. Tu es… Gisèle m’a dit…

— Que j’étais morte ? Je sais. C’est moi qui lui ai demandé.

Le bouquet de pivoines tomba au sol.

— QUOI ?

Réjeanne s’essuya les mains sur son tablier, sans hâte. Elle prit la théière en fonte et servit deux tasses. Geste lent. Précis.

— Assis-toi, ma belle. Je vais t’expliquer.

Camille ne bougeait pas. Elle tremblait de tous ses membres. Le choc, la route, les cinquante-huit heures sans manger ni dormir — tout lui tombait dessus en même temps. Elle aurait voulu hurler. Pleurer. Prendre la voiture et repartir. Mais ses jambes refusaient de la porter.

Elle s’effondra sur une chaise, celle qui boitait de la patte arrière droite depuis 1997.

— Tu m’as fait croire que tu étais MORTE pour que je vienne ?

— Oui.

— Mais pourquoi ? Pourquoi t’as fait ça ?

Réjeanne posa la tasse devant elle. Du thé aux framboises. Camille reconnut l’odeur.

— Quand est-ce que t’es venue ici la dernière fois, Camille ?

La question tomba comme une pierre dans l’eau calme de la cuisine.

— Je… je sais pas. Il y a deux ans ?

— Quatre.

— Quoi ?

— Quatre ans. Tu es venue quatre jours, à Pâques, en 2019. Et pendant ces quatre jours, tu as passé onze heures au téléphone. Je les ai comptées. Je comptais tout, tu sais. Le temps que tu passais avec moi, je le mesurais comme on mesure la farine pour une recette.

Camille baissa la tête. Ses doigts serraient le bord de la table en bois brut, celui où était gravé son nom d’enfant, maladroitement, avec un couteau à beurre.

— Tu prenais plus mes appels, continua Réjeanne. Tu répondais à mes lettres par un texto de deux mots. « Bien reçu. Bises. » Bises. À sa grand-mère. Je me disais : elle viendra pour Noël. Non. Pour l’Action de grâce. Non. Pour la saison des sucres. Non. Jusqu’à temps que je me dise : elle viendra quoi, pour mon enterrement ?

Elle prit sa tasse, but une gorgée. Ses mains, Camille les vit trembler légèrement.

— Et je me suis dit : pourquoi attendre d’être six pieds sous terre ? Pourquoi je pourrais pas te faire venir de mon vivant ? Comme ça, au moins, je te verrais. Je pourrais te parler.

Camille avait les yeux pleins d’eau. La chaleur du poêle l’enveloppait, la fumée du bois de pommier montait doucement, et tout ce décor qui avait bercé son enfance lui semblait soudainement hostile.

— Tu te rends compte de ce que tu m’as fait ? murmura-t-elle. J’ai roulé trois heures. J’ai pleuré tout le trajet. J’ai acheté des fleurs pour ton cercueil.

— Tant qu’à faire, on les mettra dans un vase. Elles sont belles, ces pivoines.

— Mémé !

— QUOI ?

La voix de Réjeanne claqua, et le silence qui suivit fut plus terrible encore.

— Quoi, Camille ? Tu veux que je m’excuse ? Que je dise que c’est mal, que j’aurais pas dû ? D’accord : c’est mal. Mais regarde-toi. Regarde où t’en es. Si Gisèle t’avait dit « Ta grand-mère s’ennuie, viens la voir », tu serais venue ? Non. Si elle t’avait dit « Ta grand-mère fait une dépression, elle pleure tous les soirs », tu serais venue ? Non plus. Tu aurais dit « Je peux pas, j’ai un dossier à rendre ». Mais « Ta grand-mère est morte », ça, t’es venue.

Camille ne répondit rien. Parce qu’il n’y avait rien à répondre. Sa grand-mère avait raison. Sur toute la ligne.

Réjeanne se leva lentement, une main appuyée sur la table pour s’aider. Camille vit qu’elle grimaçait. Sa hanche gauche. Celle qu’elle s’était fracturée en tombant dans l’escalier, l’année précédente. Camille ne l’avait même pas su.

— J’ai quatre-vingt-trois ans, reprit la vieille femme en s’approchant de la fenêtre. L’hiver prochain, je serai peut-être plus là. L’hiver prochain, ou celui d’après, ou dans deux ans, je sais pas. Mais ce que je sais, c’est que je veux pas que la dernière fois que t’entends parler de moi, ce soit par un coup de fil de Gisèle. Je veux qu’on ait encore des soupers. Des vrais. Où on parle pas de placements financiers et de rendements. Où on parle de la vie.

Elle se retourna, et son regard croisa celui de sa petite-fille.

— Je veux pas être un souvenir, Camille. Je veux être ta grand-mère. Encore un peu.

Camille sentit les larmes rouler sur ses joues. Elle ne les essuya pas.

— Je suis désolée, souffla-t-elle. Tellement désolée.

— Je sais. Mais je demande pas pardon, moi. Je demande ta présence. Juste ta présence.

La théière fumait encore. Dehors, la neige avait cessé. Le fleuve brillait sous la lune, immense, noir et argent, comme une coulée de métal en fusion.

Camille se leva, fit trois pas et serra sa grand-mère dans ses bras. Elle sentit l’odeur de lavande, de bois brûlé et de vieux linge propre. Les épaules étroites de cette femme qui l’avait portée, nourrie, bercée, éduquée.

— Je reste, dit-elle dans un souffle.

— Combien de temps ?

— Je sais pas. Plus que quatre jours, en tout cas.

Réjeanne eut un petit rire dans l’épaisseur du chandail de sa petite-fille.

— T’as pas peur de perdre ta job ?

— Je m’arrangerai. Je peux travailler d’ici. Il doit bien y avoir du Wi-Fi quelque part sur cette île ?

— Chez Gisèle, oui. Mais ici, tu capteras rien. Faudra monter sur la butte, derrière le poulailler.

— Alors je monterai sur la butte.

Réjeanne recula d’un pas, prit le visage de Camille entre ses deux mains, ces mains noueuses qui avaient écalé des milliers de noix, retourné des tonnes de terre et tenu sa main à elle quand elle avait six ans et qu’elle pleurait le départ de sa mère.

— T’es revenue, dit-elle simplement. C’est tout ce qui compte.

Le dîner, ce soir-là, fut un festin. Une soupe aux pois, du pain de ménage, une omelette aux fines herbes, des betteraves marinées et le fameux sucre à la crème que Réjeanne avait mis au frigo « pour quand tu viendrais ». Elles mangèrent en parlant de tout et de rien. Des outardes qui commençaient à revenir, du toit de la grange à réparer, des nouvelles de la paroisse. Camille écoutait, et chaque mot lui faisait l’effet d’un pansement sur une plaie qu’elle n’avait jamais voulu regarder.

À la fin du repas, elle prit son téléphone pour éteindre ses alarmes de travail. Vingt-trois notifications. Des courriels, des comptes rendus, des demandes urgents. Elle les fit défiler du pouce, puis elle ferma l’application et posa l’appareil sur la table.

— Mémé, dit-elle en désignant le cellulaire, je peux emprunter ton vieux couteau rouillé ?

— Pourquoi faire ?

— Pour graver quelque chose sur la table.

Réjeanne sourit, plissa les yeux.

— Quoi donc ?

— « Reviens avant qu’il soit trop tard. »

La vieille femme hocha lentement la tête, puis se leva pour aller chercher le couteau dans le tiroir de la cuisine. Elle le tendit à sa petite-fille.

— Prends ton temps, ma cocotte. Prends tout ton temps.

Et dans la petite maison aux volets bleus, au bord du Saint-Laurent, Camille commença à graver. Pas une promesse. Pas un serment. Juste un rappel.

La vieille table en bois tremblait un peu sous la lame. La nuit s’était faite profonde autour de la maison. Le poêle ronronnait. Réjeanne, assise dans la berçante près de la fenêtre, regardait le fleuve en silence. Et Camille, les doigts crispés sur le manche du couteau, ne pensait plus au bureau, aux courriels ni au rendement. Elle pensait à tout ce temps perdu et au temps qu’il leur restait — fragile, incertain, aussi vaste et calme que le fleuve sous la lune.

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