Connect with us

FR

Balthazar n’a pas touché à sa gamelle depuis trois jours

Published

on

Véronique a d’abord cru à un caprice. Un chat de gouttière de douze ans, habitué à chasser les mulots entre les rangs de lavande, qu’on enferme soudain dans un appartement haussmannien du 7ème arrondissement de Lyon. Forcément, il boude. Mais ce matin-là, quand le vétérinaire a prononcé le mot « dépression », quelque chose s’est fissuré en elle.

Le docteur Marchetti était un homme massif, les mains épaisses, mais qui maniait les chats avec une douceur de dentellière. Il a palpé le ventre de Balthazar, regardé ses gencives, écouté son cœur. Le chat, un matou roux à la fourrure devenue terne, s’est laissé faire sans un miaulement. Un abandon total.

« Le cœur tient bon, pas de fièvre, pas de blocage intestinal », a murmuré Marchetti. Il s’est tourné vers Patricia, la fille de Véronique, une quadra en tailleur-pantalon qui trépignait dans l’embrasure de la porte du salon. « Vous avez déménagé il y a combien de temps, exactement ? »

Patricia a soufflé, excédée. « Une semaine. Écoutez, docteur, on lui a tout acheté, à ce chat. Un arbre à chat design, des croquettes bio à trente euros le kilo. Ma mère était dans une ruine en Ardèche, sans chauffage. On l’a sauvée, elle et son chat. »

Véronique a serré les lèvres. Sauvée. Le mot lui faisait l’effet d’une gifle. Sauvée de quoi ? De ses rosiers ? De sa terrasse où elle prenait le café en regardant le mont Ventoux au loin, avec Balthazar roulé en boule sur ses genoux ?

Le vétérinaire s’est redressé. « Ce chat n’a rien de physique. Il fait une anorexie de stress, c’est classique. Un félin ne se définit pas par son confort mais par son territoire. Ses marques, ses odeurs, ses repères. Vous avez rapporté son ancien panier, ou un plaid avec l’odeur de l’autre maison ? »

Patricia a eu un petit rire sec. « Vous rigolez ? C’était une vieille couverture mitée, je l’ai jetée. On a pris un coussin neuf chez un tapissier du Vieux-Lyon. Beaucoup plus hygiénique. »

Le silence qui a suivi était lourd. Véronique, tassée dans le canapé en velours, fixait le parquet ciré. Le docteur Marchetti rangeait son stéthoscope. « Je peux vous prescrire des antidépresseurs en gouttes. Mais à mon avis, ce n’est pas le chat qu’il faut soigner. »

Il a désigné Véronique du menton. « Regardez-la. Elle a le même regard que son animal. Cette tristesse-là ne se médicamente pas. »

Deux semaines plus tôt, Patricia avait débarqué en voiture, un samedi pluvieux de mars. Le vieux mas familial, planté au bout d’un chemin cabossé, sentait la pierre humide et la cire d’abeille. Véronique finissait de tailler ses framboisiers.

« Maman, tu ne peux plus rester ici. »

L’argumentaire était rodé. La pente du chemin devenait dangereuse l’hiver. La chaudière à fioul rendait l’âme. Les voisins les plus proches étaient à un kilomètre. Patricia vivait à Lyon avec son mari, courtier en assurances, leurs deux ados et un rythme de vie où chaque minute était comptée. « On ne peut pas traverser la ville tous les quatre jours pour vérifier que tu n’es pas tombée. »

Véronique avait objecté, mollement. « Je n’ai que soixante-dix ans, ma fille, je ne suis pas impotente. »

Mais Patricia savait argumenter. Elle avait posé une main sur le vieux buffet en noyer, celui de l’arrière-grand-mère. « Il y a un promoteur de Tournon qui propose un prix fou pour le terrain. Tu pourrais t’installer dans le bel appartement juste à côté de chez nous. La pharmacie au coin, le marché place des Jacobins. Et nous, on serait là, tous les jours si tu veux. »

Tous les jours. La promesse avait fait mouche. Ses petits-enfants, qu’elle ne voyait qu’aux vacances, qui ne savaient plus planter un clou mais pouvaient débiter Netflix par cœur. Pouvoir les embrasser le mercredi, préparer un goûter. L’idée avait quelque chose de doux.

Alors elle avait cédé. Vendu le mas, emballé soixante ans de vie dans cinq cartons, gardé Balthazar dans sa caisse de transport sur la banquette arrière. Elle avait signé le compromis de vente chez le notaire, un matin de février, en tremblant un peu. Patricia lui avait serré l’épaule. « Tu verras, maman, c’est le plus beau cadeau que je te fais. »

Le soir même du départ du vétérinaire, Balthazar n’a pas bougé de sous le canapé. Patricia est rentrée du travail vers vingt heures, épuisée, un sac de légumes bio sous le bras. Elle a regardé la gamelle intacte et a lâché :

« Bon, il va pas faire sa diva encore longtemps, ce chat. S’il a faim, il mangera. »

Véronique était debout devant la fenêtre, le front collé à la vitre glacée. Six étages plus bas, la rue piétonne grouillait de monde, un bruit continu de pas pressés, de moteurs, de freins de bus. Pas un souffle de vent dans les platanes, pas un chant d’oiseau.

« Ce n’est pas le chat qui fait sa diva, Patricia. »

Elle s’est retournée. Son visage était calme, les yeux secs. Mais sa voix avait changé. Une voix devenue soudain plus grave, plus sûre.

« La nuit, ici, je n’entends rien. Pas un grillon, pas un hibou. Juste une espèce de ronronnement d’ascenseur. Le matin, je n’ai plus de rosée sur mes chaussures. Je descends les poubelles en ascenseur et je remonte m’asseoir devant BFM. Je ne connais personne. Ta voisine du troisième m’a dit bonjour une fois, elle ne m’a plus regardée depuis. »

Patricia a posé son sac de légumes sur le comptoir en granit, l’air peiné. « Il faut du temps pour s’adapter. Dans un mois, tu riras de tout ça. »

« Dans un mois, Balthazar sera mort. »

Patricia a blêmi. Véronique a continué, la voix tremblante d’une colère longtemps retenue.

« Tu ne comprends pas, ma fille. Ce chat, je l’ai trouvé dans le fossé le jour de l’enterrement de ton père. Il avait trois semaines, les yeux encore fermés. Je l’ai nourri au biberon. Il a dormi contre ma poitrine toutes les nuits où je pleurais. Il n’a jamais connu que le mas. Chaque pierre, chaque recoin du jardin, chaque rayon de soleil sur la terrasse. Tu as brûlé son panier. Tu as jeté sa couverture. Tu as effacé son monde d’un coup, et tu lui as offert des croquettes à trente euros pour le consoler. »

Elle s’est avancée, a pris la main de sa fille, l’a serrée fort.

« Tu m’as fait la même chose, ma chérie. Tu as brûlé mon monde avec tes bonnes intentions. »

Le silence qui s’est installé était si profond qu’on entendait le goutte-à-goutte du robinet de la cuisine. Patricia ne pleurait pas. Elle regardait sa mère comme si elle la voyait pour la première fois.

« Pourquoi tu ne l’as pas dit plus tôt ? »

« Parce que tu n’écoutais pas. Tu préparais ton plan, tes cartons, ta vente. Tu étais tellement sûre de savoir ce qui était bon pour moi. Comme quand j’étais petite et que tu m’obligeais à porter un bonnet en laine alors que j’étouffais. Tu n’as jamais demandé si j’avais chaud. »

La gifle verbale a porté. Patricia est restée immobile, les bras ballants.

Le lendemain matin à sept heures, Véronique a trouvé sa fille assise à la table de la cuisine, devant une tasse de café froid. Elle n’avait pas dormi. Elle tenait son téléphone d’une main, un mouchoir en papier roulé en boule dans l’autre.

« Maman, je viens de passer une heure au téléphone. L’acheteur est furieux. Il peut nous poursuivre pour rupture de compromis. J’ai supplié. Il m’a insultée. Mais il accepte de reprendre son dépôt si on lui verse un dédommagement. Sept mille euros. »

Patricia a levé les yeux. Ils étaient rouges, gonflés.

« Je les ai, maman. Avec mon bonus de janvier. Je les lui vire ce matin. Le notaire annule la vente dans la semaine. »

Véronique est restée figée. Elle n’osait pas respirer.

« Tu es sûre, ma chérie ? »

Patricia a repoussé sa tasse, s’est levée, est venue enlacer sa mère avec une force qu’elle n’avait plus montrée depuis l’adolescence. Elle a enfoui son nez dans les cheveux gris qui sentaient encore la lessive de la veille.

« J’ai été idiote. Idiote, arrogante, aveugle. Tu me manquais, maman. Et j’ai cru que te rapprocher de moi réparerait tout. Mais je ne t’ai pas rapprochée, je t’ai arrachée à toi-même. Je te demande pardon. Vraiment pardon. »

Quarante-huit heures plus tard, la voiture de Patricia remontait le chemin cabossé. Le coffre débordait de cartons, et sur le siège passager, dans sa caisse de transport, Balthazar dormait, gavé de croquettes pour la première fois depuis dix jours. Patricia avait tenu à les raccompagner elle-même.

Quand Véronique a poussé la grille rouillée qui grinçait toujours de la même façon, une bouffée d’odeur de thym sauvage et de terre humide lui a sauté au visage. Balthazar a miaulé. Pas un miaulement plaintif — un cri de reconnaissance, aigu et joyeux.

Elle a ouvert la caisse. Le chat a bondi sur les dalles usées de la terrasse, s’est frotté contre le vieux pot en terre cuite où pourrissait encore un géranium, a grimpé sur le muret de pierres sèches. Il est resté là, la queue droite comme un point d’exclamation, à humer l’air comme on boit un grand vin.

Patricia a posé les cartons dans l’entrée. Elle tournait un peu, mal à l’aise dans ce décor qu’elle connaissait par cœur et qu’elle avait pourtant voulu effacer. « Tu as besoin d’aide pour rallumer la chaudière ? »

Véronique a secoué la tête. Elle avait déjà ouvert les volets, les grandes portes-fenêtres, pour laisser le vent du sud traverser la maison. « Ça va aller, ma fille. J’ai fait ça toute ma vie, tu sais. »

Patricia a regardé sa mère se diriger vers la cuisine, allumer la vieille gazinière, mettre la bouilloire sur le feu. Elle a vu ses gestes se délier, ses épaules s’abaisser. La femme tassée et grise de l’appartement lyonnais avait disparu. À sa place, il y avait cette silhouette droite et noueuse de paysanne ardéchoise, parfaitement à sa place dans ce décor de pierre et de bois.

Avant de repartir, Patricia a marqué un temps sur le seuil. « Dimanche, je prends les enfants et je viens déjeuner. Avec Thierry. On fera un barbecue si tu veux. »

« Apporte du pain, alors. Et du saucisson. »

« D’accord. »

La voiture a redescendu la pente. Véronique est restée sur le pas de la porte, une main sur le chambranle, l’autre caressant machinalement Balthazar qui venait de lui sauter dans les bras. Le chat ronronnait si fort que tout son corps vibrait.

Elle est rentrée. Elle a rempli sa vieille tasse ébréchée du café fraîchement passé, elle est allée s’asseoir sur le banc de pierre devant la maison. Le soleil commençait sa descente derrière les collines, teintant le ciel d’orange pâle. Les premières cigales de la saison, encore timides, crissaient dans les pins.

Balthazar s’est lové sur ses genoux. Il a posé une patte sur le bras de Véronique, a fermé les yeux. Il n’avait plus bougé. Il était chez lui.

Click to comment

Leave a Reply

Ваша e-mail адреса не оприлюднюватиметься. Обов’язкові поля позначені *

9 − два =

Також цікаво:

PT11 хвилин ago

A Casa da Praia Era Minha, Não do Clã do Meu Marido

Rafael largou o talher no prato com um estrondo metálico que fez nosso gato se espantar e correr para debaixo...

IT11 хвилин ago

Il profumo del caffè

Riccardo appoggiò la tazzina sul tavolo della cucina con un gesto lento, quasi cerimoniale, e mi guardò dritto negli occhi....

HU17 хвилин ago

A lány, akit 32 éve megetettem – és most visszajött

Erzsébet utoljára húzta végig a tenyerét a régi, kopott kasszán. Ujjai közé por és zsír vegyült; azok a szemcsék harminckét...

LT26 хвилин ago

32 metai. Viena nuotrauka. Viena neišpasakyta paslaptis

32 metai. Viena nuotrauka. Viena neišpasakyta paslaptis. Paskutinį kartą perbraukiau delnu per nublizgintą, bet šiek tiek įtrūkusią palangę. Geltonai dažytos...

CZ37 хвилин ago

Za deště

Poslední kapky narážely na zaprášenou výlohu pekárny U Zlaté buchty a Marta zhasínala světla po čtyřiceti letech. Mohla to být...

FR50 хвилин ago

Les perles de Maman

Le micro crissa quand Claire le saisit pour son discours. Autour de nous, cent cinquante invités levaient leur flûte, souriaient,...

З життя58 хвилин ago

My mother-in-law brought her daughter to move into our three-bedroom flat, but she never got past the landing.

My mother-in-law brought her daughter to live in our three-bedroom flat, but she didn’t get past the landing. Sarah was...

ES1 годину ago

Solo una enfermera

Mi hermana Valeria soltó una carcajada y, frente a los casi ciento cincuenta invitados, me señaló con la copa de...