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La Pousse Verte

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La cafetière n’avait pas fini de chauffer quand le docteur Serval est entrée. Elle tenait à la main une tablette dernier cri, un truc couleur aluminium qui jurait avec le vieux bois des paillasses du labo. J’ai tout de suite compris que la journée serait mauvaise.

— Vous avez vu vos mails, Agnès ? a-t-elle lancé sans dire bonjour, les yeux rivés sur son écran qui se reflétait dans ses lunettes à monture épaisse.

Je n’avais rien vu du tout. À sept heures et demie du matin, je préparais la chromatographie en phase gazeuse pour les échantillons de la semaine. Le ronronnement de la machine était le seul bruit que je supportais avant mon deuxième café. Serval, elle, ne supportait visiblement pas de me voir concentrée.

— Non, Fabienne, je n’ai pas regardé. Le sérum physiologique doit être injecté dans une fenêtre très précise, tu le sais bien.

Elle a agité sa tablette comme un éventail. Son parfum, un truc entêtant à la vanille, a envahi l’espace confiné de la pièce.

— La direction opère un recentrage stratégique. On recherche des profils plus agiles. Une dynamique nouvelle. Il faut libérer de la place pour les jeunes talents.

J’ai retiré l’aiguille de la seringue avec un calme qui m’a moi-même étonnée. Trente et un ans. Trente et un ans que je travaillais dans ce laboratoire d’analyses médicales de la Croix-Rousse, à Lyon. J’avais vu ce quartier changer trois fois de visage, les vieux ateliers de soierie remplacés par des lofts à deux mille euros le mètre carré. J’avais vu arriver les premières machines d’hématologie, aussi grosses qu’une voiture, et je les avais apprivoisées. Aujourd’hui, le labo tournait avec une précision d’horlogerie, et c’était en grande partie grâce aux protocoles que j’avais écrits, seule, le soir, dans le silence de la salle de garde.

— Recentrage stratégique, tu veux dire que tu me mets à la porte, c’est ça ?

Fabienne Serval a eu un petit rire, un peu aigu, un peu faux. Elle s’est adossée contre l’étuve.

— On ne dit pas « mettre à la porte ». On dit remercier pour les loyaux services rendus. Avec une indemnité, naturellement. Très correcte.

— C’est-à-dire ?

— Le minimum légal. On ne peut pas faire plus avec les restrictions budgétaires. Une convention de rupture d’un commun accord. Tu signes, et c’est fini proprement. Tu peux même quitter ton poste dès vendredi. Libérer le bureau, rendre les clés du local des réactifs.

Vendredi. On était mardi. Elle m’offrait trois jours pour effacer trois décennies. J’ai replacé le capuchon sur la seringue, j’ai retiré mes gants en latex. Mes gestes étaient lents, économes.

— Je regarderai les documents.

— Parfait. Je savais que tu serais raisonnable. Tu es une femme intelligente, Agnès. Tu as soixante-trois ans, profite de la retraite, va voir les petits-enfants à Annecy.

Je n’ai pas d’enfants. Ni de petits-enfants. Elle le savait très bien. Mon seul compagnon, depuis la mort de Christophe en 2012, c’est un labrador de dix ans qui attend patiemment mon retour pour sa gamelle. Fabienne Serval était arrivée de la direction régionale de l’Agence Régionale de Santé il y a six mois, brillante, trente-huit ans, un master à Sciences Po Bordeaux et aucune idée de la façon dont un frottis sanguin doit être coloré au May-Grünwald-Giemsa. Elle méprisait nos habitudes, nos blouses en coton défraîchies, nos rituels.

Elle ne savait pas que j’avais reçu un appel la veille, à vingt-deux heures dix, alors que je rangeais la cuisine.

Je l’avais écoutée sans rien dire, m’essuyant les mains sur un torchon. Puis je m’étais assise et j’avais ouvert mon vieux carnet de notes, celui à couverture bleue où je consigne les dosages délicats depuis 2015. J’avais posé quelques mots en sténo. Et j’avais attendu. Attendu que la vanité fasse son œuvre.

Le mardi soir, j’ai demandé à Chantal, la secrétaire administrative, de me sortir les archives des évaluations du personnel. Chantal, c’est une femme discrète, qui a toujours un gilet sur les épaules et qui connaît le code du travail comme un curé connaît son missel. Elle m’a regardée avec une lueur d’inquiétude derrière ses hublots de myope.

— Tu veux tout depuis l’arrivée de Serval ?

— Tout. Les fiches de poste, les comptes rendus d’entretien, les notes de service sur la réorganisation. Et les conventions de rupture des trois personnes parties depuis février.

— Il y en a quatre. Yvon, Nadia, Philippe et la petite stagiaire en cytologie.

— La stagiaire était en CDD, elle n’a pas signé de convention. Sors-moi les trois autres.

— Tu vas au clash ?

— Je ne vais nulle part, Chantal. J’habite ici depuis trente et un ans. Les murs me connaissent.

Le lendemain matin, j’avais sur mon bureau une pile de dossiers d’une épaisseur rassurante. J’ai tout photocopié, tout surligné. Les motifs invoqués pour Yvon : « insuffisance professionnelle ». Pour un technicien qui calibrant les automates depuis quinze ans sans une seule erreur, c’était risible. Pour Nadia : « réorganisation du service et suppression de poste ». Pourtant, une semaine après son départ, une jeune recrue était arrivée sur un poste au libellé presque identique. J’ai préparé un tableau comparatif, avec les dates, les intitulés, les noms.

Le jeudi, le rapport préliminaire de l’Agence Nationale de Sécurité du Médicament est tombé sur la boîte mail professionnelle. Objet : « Audit national des laboratoires d’analyses – Phase pilote ». Notre laboratoire de Lyon avait été sélectionné comme site de référence. Raison invoquée dans le courrier : « protocoles internes exemplaires, traçabilité irréprochable, longue expérience des personnels seniors ». En clair, ils venaient pour évaluer le cœur du réacteur, pas les discours marketing sur l’agilité et le sang neuf.

Fabienne Serval l’a découvert à neuf heures douze. J’ai entendu ses talons claquer dans le couloir, plus rapides qu’à l’accoutumée. La porte de mon bureau s’est ouverte sans qu’elle frappe.

— Tu as vu le mail de l’ANSM ?

— Oui, Fabienne. Je l’ai vu en arrivant.

— Ils arrivent quand ?

— Lundi prochain. Une équipe de trois auditeurs. Ils veulent étudier nos procédures qualité. Ils demandent spécifiquement à rencontrer le référent historique.

Le référent historique. Fabienne a pâli légèrement sous son fond de teint. Le référent historique, c’est une chose qu’on ne nomme pas dans un organigramme. C’est la personne qui sait pourquoi le photomètre donne un résultat aberrant un jour de grand vent, parce qu’elle a compris que la porte de la réserve, mal fermée, crée un courant d’air qui refroidit les échantillons. C’est la personne dont le numéro est dans le répertoire des techniciens de nuit, pour les dépanne de minuit.

Moi.

— Bien. Très bien. On va organiser les choses. Il faut préparer une présentation impeccable.

— Les choses sont déjà prêtes, Fabienne. Mes dossiers de procédures sont à jour. Chaque version, chaque date de révision, chaque validation. Je peux les sortir quand tu veux.

Elle m’a fixée. Je me suis levée. J’étais plus petite qu’elle, mais à cet instant, j’avais l’avantage de celui qui ne joue pas une partie, mais qui en connaît chaque règle depuis des années.

— Au fait, pour la convention de rupture, je ne signerai rien cette semaine. Ni la suivante. Tu comprends, avec l’audit, ce ne serait pas prudent de déshabiller le service avant l’arrivée des inspecteurs.

— Personne ne te force, Agnès. C’est une proposition amiable.

— Alors elle peut attendre. Une proposition amiable, ça se réfléchit.

Je me suis rassise. La porte s’est refermée moins brutalement que je ne l’escomptais.

Les inspecteurs de l’ANSM sont arrivés le lundi, à huit heures précises. Trois personnes : une femme d’une cinquantaine d’années, très calme, un homme plus jeune portant une serviette en cuir fatigué et une stagiaire aux yeux trop maquillés qui prenait des notes sans discontinuer sur son ordinateur. Ils ont passé quatre jours avec nous. Ils ont tout épluché : registres, cahiers de paillasse, historiques de température des frigos, courbes d’étalonnage des automates. Ils regardaient, ils notaient, ils buvaient le café infect de la machine du couloir.

À la fin de la semaine, la responsable, madame Lefort, est venue me trouver dans le petit réduit où je range les réactifs.

— Madame Berthier, je me permets une question hors protocole.

— Je vous en prie.

— Ce système de double vérification des résultats par un technicien senior avant validation informatique, c’est vous qui l’avez inventé ?

— Je ne sais pas si on peut dire inventé. Disons que je l’ai imposé en 2008, après qu’un analyseur a confondu un lymphocyte et un monocyte à cause d’une bulle d’air dans le circuit. J’ai fait une note. Elle est devenue une procédure.

— Eh bien, je dois vous dire que c’est ce genre de pratique qu’on essaie de modéliser pour le nouveau référentiel national. La ministre veut réduire les erreurs de diagnostic biologique de quarante pour cent d’ici quatre ans. On y arrivera avec des protocoles comme les vôtres, pas avec des logiciels miracle.

Je n’ai rien dit. Mais j’ai pensé à Fabienne, qui parlait de sang neuf et d’agilité. L’agilité n’est pas dans l’âge des artères. Elle est dans la capacité à comprendre qu’une bulle d’air peut tuer un patient.

En parallèle de l’audit, un autre processus, plus silencieux, était à l’œuvre. Chantal avait discrètement contacté les trois collègues poussés dehors ces derniers mois. Yvon avait porté plainte aux prud’hommes pour licenciement abusif. Nadia et Philippe hésitaient, mais l’avocate consultée leur avait confirmé que les conventions signées sous la menace d’un motif disciplinaire étaient attaquables. Chacun avait envoyé un courrier à la direction, avec copie à l’inspection du travail. J’avais aidé à compiler les pièces pour Yvon.

Le quinze mars, j’ai été convoquée à un entretien avec le directeur régional de l’ARS et le président du conseil d’administration du groupement hospitalier. Dans leurs bureaux, route de Vienne, il y avait du parquet ciré et des fauteuils en cuir blanc.

Le directeur régional, un homme brun aux tempes grisonnantes nommé Lacroix, m’a indiqué un siège.

— Madame Berthier, je serai direct. La situation créée par le docteur Serval est intenable. Nous avons reçu le rapport de l’ANSM. Il est élogieux. Mais nous avons aussi reçu quatre plaintes de personnels abusivement écartés. Et la CGT des laboratoires nous met en demeure.

— Ces plaintes ne sont pas de mon fait, ai-je répondu. Ce qui est de mon fait, c’est que je connais la valeur du travail bien fait. Mes collègues aussi.

— Je ne mets pas en cause votre intégrité, au contraire. Nous avons besoin de vous. Le poste de responsable technique du laboratoire va se libérer. Le docteur Serval va être mutée à un autre poste, plus… stratégique, disons, dans les services administratifs. Elle ne sera plus votre supérieure directe. Nous souhaitons vous proposer une promotion. Avec la revalorisation de salaire correspondante.

Je n’ai pas répondu tout de suite. J’ai regardé par la fenêtre. Il pleuvait sur le parking, une pluie fine de mars, froide et obstinée.

— Et pour Yvon, Nadia, Philippe ?

— Le service juridique est en train de négocier une indemnisation. Vous ne pouvez pas communiquer dessus, mais ils auront réparation. Nous sommes prêts à réintégrer ceux qui le souhaitent.

— Qui assurera l’encadrement de l’équipe au quotidien ?

— Vous. Avec une liberté de recrutement pour le poste technique que vous jugerez prioritaire.

J’ai tourné mon regard vers Lacroix. Il avait l’air fatigué. Il a ajouté :

— Je sais que ce laboratoire est un peu votre vie, madame Berthier.

— Ce laboratoire n’est pas ma vie, monsieur Lacroix. Ma vie, c’est chez moi, avec mon chien. Ce laboratoire, c’est mon travail. Un travail que je fais bien. C’est tout.

Un sourire est passé sur son visage, un vrai, pas le rictus professionnel des négociateurs.

— Alors, vous restez ?

— Je reste. Mais je vais poser une condition.

— Laquelle ?

— Je veux rapatrier les archives de procédures sur un serveur indépendant de la direction administrative. Avec un accès protégé. Pour que la mémoire du laboratoire ne soit plus à la merci d’un mot d’ordre absurde sur l’agilité. Quand je partirai, pour de bon cette fois, quelqu’un d’autre aura les clés.

Il a accepté. Trois semaines plus tard, Fabienne Serval vidait son bureau. Elle n’a croisé mon regard qu’une fois, dans le couloir, alors qu’elle portait un carton. Elle a ouvert la bouche, l’a refermée. J’ai simplement hoché la tête, comme on salue une connaissance qui s’éloigne, et je suis retournée vers le labo. Une alarme sonnait sur l’automate d’hématologie, une erreur de pression dans le circuit. Le jeune Kévin, mon nouveau technicien, s’agitait devant l’écran en se grattant le menton.

J’ai posé une main sur son épaule.

— Respire. Regarde le manomètre, là. C’est le filtre de la pompe péristaltique. Il faut le changer, c’est une pièce d’usure. Dans le tiroir de gauche du meuble gris.

Il m’a regardée comme si je lisais dans le marc de café. J’ai pris la pièce, je la lui ai montrée, je l’ai guidée jusqu’au logement. Le clic rassurant du verrou a mis fin à la sonnerie.

Voilà. C’est ça, la mémoire. Ce n’est pas une accumulation de souvenirs poussiéreux. C’est la pièce de rechange qu’on trouve les yeux fermés, à la bonne place, pour que la machine redémarre. Et ce n’est pas une question d’âge. C’est une question d’attention.

Le soleil de mai entrait à flots par la verrière quand j’ai enfin signé mon nouveau contrat, le vrai, celui qui entérinait ma promotion. J’ai débouché le stylo-plume que Christophe m’avait offert pour nos dix ans. L’encre était bleu nuit. J’ai appuyé la plume sur le papier. Le crissement sec a fait lever la tête à Chantal, qui triait des dossiers dans le bureau voisin. Elle m’a souri. J’ai signé.

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