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Les enfants qui n’existent pas

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La clé a tourné dans la serrure à sept heures moins le quart. Amélie a relevé la tête de l’écran où elle achevait une maquette, le stylet suspendu au-dessus de la tablette. Ce bruit-là, elle le reconnaissait entre mille. Il n’appartenait pas à Julien, qui rentrait toujours après vingt heures et de toute façon ne claquait jamais la porte comme ça. C’était le verrou qui s’ouvrait à l’arrogance, au pas décidé, au sac en cuir fatigué qu’on pose sur la console de l’entrée sans y être invitée. Chantal Moreau, sa belle-mère, venait d’entrer dans l’appartement comme on entre dans une salle d’attente dont on a déjà payé le ticket.

Amélie ne s’est pas levée. Elle a juste collé la tablette sur la table basse, repoussé une tasse de thé froid et attendu. Par la baie vitrée du cinquième étage, on voyait le dôme de l’Hôtel-Dieu qui s’allumait tout juste dans la grisaille de novembre. Un tramway a bringuebalé sur les rails du quai Jules-Courmont.

— Ma petite, demain tu déposes le divorce.

Chantal s’est assise sur le canapé en face, sans ôter son manteau. Elle a posé son sac sur ses genoux — un vieux sac en cuir noir, éraflé aux coins, avec une boucle en métal qui ne fermait plus tout à fait.

Amélie a cligné des yeux. Le stylet a roulé sur la table et est tombé sur le tapis. Elle l’a laissé là. Elle a ramené ses pieds sous elle sur le canapé, comme pour se faire plus petite.

— Chantal, vous êtes venue me demander de divorcer ? dit-elle d’une voix calme mais un peu mate.

— Ne fais pas l’idiote. Je parle sérieusement. Julien a besoin d’une autre femme. Quelqu’un qui lui corresponde. Toi, tu ne lui correspondras jamais.

— Et Julien, il sait qu’il a besoin d’une autre femme, ou c’est une surprise que vous lui préparez pour son anniversaire ?

Chantal a serré la mâchoire. Sa belle-fille trouvait toujours une réplique, mâchée, précise, avec une légèreté qui lui donnait envie de la gifler.

— Tu as de l’argent. Ton grand-père a vendu la maison de Saint-Rémy et il t’a tout donné. Deux cent vingt mille euros. Tout le monde le sait dans la famille. Tu aurais pu aider Laure à acheter son appartement à Paris — elle en a visité un rue des Rosiers, une occasion — mais tu n’as même pas levé le petit doigt. Une épouse qui refuse d’aider sa belle-famille, pour moi, elle n’a plus rien à faire ici.

Derrière la cloison, le chien du voisin a poussé un aboiement étouffé.

Amélie s’est levée, a ramassé le stylet et l’a reposé à côté de la tablette. Elle s’est frotté le pouce contre l’index, un geste machinal qui trahissait une nervosité ancienne.

— Chantal, je n’ai pas donné d’argent pour l’appartement de Laure. Ce n’est pas un refus d’aider, c’est que mon argent n’est pas un distributeur familial. Et là, vous mélangez tout : vous voulez parler divorce ou liquidation de mon compte en banque ?

— Tu es égoïste et calculatrice. Mon fils est malheureux avec toi. Depuis des mois, c’est des scènes tous les soirs. Tu le saignes !

Amélie a croisé les bras. Le radiateur en fonte a claqué. Elle connaissait les scènes. Julien, ces dernières semaines, rentrait avec une rancune déjà prête, la faute à un détail, une respiration trop forte, une lumière allumée. Depuis qu’il avait perdu son poste, il promenait son amertume comme une ombre supplémentaire dans l’appartement, et chaque soir cette amertume échouait sur elle.

— Votre fils a perdu son travail il y a trois mois. Je ne le saigne pas, je subis sa mauvaise humeur. Il ne se supporte plus, et moi je prends.

— Parce que tu ne fais rien pour l’aider ! Une femme digne de ce nom se serait serré la ceinture, aurait partagé l’argent du grand-père. Toi, tu restes plantée avec ton plan d’épargne !

— Mon plan d’épargne est destiné aux études de nos enfants. Pour l’instant, ces enfants n’existent pas, et Julien ne veut même plus en entendre parler. Mais ça, c’est encore autre chose.

Chantal s’est levée brusquement, a marché jusqu’à la fenêtre, ses talons martelant le parquet. Dehors, la basilique de Fourvière luisait sur sa colline.

— Tu crois que c’est drôle ? Je suis sa mère. Je vois bien qu’il dépérit. Si tu ne l’aimes pas, fous-lui la paix. Dépose le divorce. Fais, pour une fois dans ta vie, quelque chose de bien.

Amélie s’est approchée de la baie vitrée à son tour. Elle faisait une tête de moins que sa belle-mère, elle portait un pull à col roulé qui sentait le thé au jasmin.

— Je l’aime, Chantal. Mais depuis qu’il a perdu son boulot, il m’en veut comme si j’étais responsable de son malheur. Et vous, au lieu de lui parler, vous débarquez pour nous séparer comme on scinde un îlot de cuisine.

— Tu renverses toujours tout ! C’est un homme, il a des soucis. Toi, tu es assise sur un pactole et tu n’as pas bougé le petit doigt !

— L’argent de mon grand-père est à moi. Pas à Laure, pas à vous, pas à Julien. Je l’ai bloqué pour des enfants qui ne viendront peut-être jamais. Et je ne vous dois aucun compte.

L’air s’est figé. Chantal a ouvert la bouche, l’a refermée, a agrippé la anse de son sac. Puis elle a inspiré comme on prend son élan.

— Tu n’as pas d’enfants ! Et tu n’en auras jamais si tu restes…

La porte d’entrée s’est ouverte à la volée. Le battant a heurté le mur du couloir. Julien est apparu, le manteau trempé, les cheveux collés par la bruine. Sous son bras, une chemise cartonnée fatiguée, de celles que Pôle emploi distribue aux chômeurs de longue durée, avec son prénom écrit au marqueur sur la couverture. Il l’a lâchée sur la console, la chemise a glissé, une feuille quadrillée s’en est échappée et a valsé sur le parquet. Personne ne l’a ramassée.

— Maman ? Qu’est-ce que tu fais là ?

Amélie est restée immobile. Elle a appuyé sur la télécommande pour éteindre le plafonnier, ne laissant que la lampe posée sur le buffet. Le faisceau jaune a accentué les traits tirés de Julien.

— Ta mère est venue m’expliquer que demain, je dépose le divorce. C’est une offre de dernière minute.

Julien a déposé son sac de sport. Il n’a pas nié. Il est resté debout, à trois mètres, les bras ballants, de l’eau dégoulinant de son nez. Amélie a senti le sang quitter ses joues. Elle a fixé son mari, puis elle a tendu la main vers sa tasse de thé pour se donner une contenance. Le bord a heurté sa dent, un peu de liquide froid a coulé le long de son menton et s’est écrasé sur son col roulé. Elle a reposé la tasse d’un coup sec, et la soucoupe a tressauté.

— Tu étais au courant, Julien ? Sa voix a déraillé d’un ton, pas tout à fait maîtrisé.

— Laisse tomber, Amélie. C’est ma mère, elle s’exprime mal, mais… oui, je lui ai demandé de venir.

— Tu lui as demandé de me dire de divorcer.

— Je savais pas comment faire. Toi, tu argumentes tout le temps. J’en peux plus. Depuis que j’ai perdu mon poste, je… j’ai juste plus la force.

Chantal a eu un geste du menton, vite réprimé. Le chien du voisin a aboyé deux coups brefs.

Amélie a attrapé la télécommande, l’a reposée sur le buffet d’un geste mécanique. Elle a saisi le cadre photo posé à côté de la lampe — une image d’eux au cap d’Agde, juillet, avant que tout ne s’effiloche. Elle l’a tenu une seconde entre ses paumes, puis l’a retourné, face contre le meuble, le verre claquant doucement.

— Alors on va faire les choses clairement. L’argent de mon grand-père reste sur mon compte, pour des enfants qui n’existent pas encore. Le divorce, je peux le demander. Mais ce ne sera pas demain, parce que ce sera à mon rythme. Et pas à tes conditions.

— Amélie…

— Tu as trois jours pour prendre tes affaires. Ta mère va t’aider, elle a l’habitude de vider les lieux.

Chantal a ouvert la bouche, mais Julien l’a retenue par le bras, un geste résigné. Il ne savait plus pour quoi il luttait. Ils ont grommelé quelques mots, puis ils sont sortis sans claquer la porte.

Le verrou a cliqueté doucement.

Amélie est restée debout au milieu du salon. Le tramway est repassé dans l’autre sens, ses vitres illuminées glissant sur la façade. La tablette s’était mise en veille. Le stylet traînait par terre. Elle a ouvert le buffet, a tiré le petit tiroir qu’elle n’ouvrait jamais, fermé à clé. Elle a tourné la minuscule serrure, a sorti une paire de chaussons de bébé en laine bleue, tricotés par sa grand-mère. Elle les a tenus dans le creux de la paume, a passé le pouce sur les mailles. « Les enfants qui n’existent pas », a-t-elle murmuré.

Elle les a rangés avec précaution, a refermé le tiroir à double tour, puis a saisi une bouteille de crémant. D’un coup de pouce, elle a fait sauter le muselet, le bouchon est parti rebondir dans le couloir. Elle n’a pas pris de flûte, elle a bu au goulot, deux gorgées amères qui picotaient la gorge, et elle a fermé les paupières trois secondes, juste trois secondes.

Son téléphone a vibré sur la tablette. Elle a rouvert les yeux, fait glisser l’écran. Un SMS de Laure. « Excuse-moi pour ma mère. Elle est venue sans prévenir, je ne savais pas. Pour l’appartement rue des Rosiers, j’ai renoncé, ne t’inquiète pas. »

Amélie a reposé le téléphone sans répondre, a pris une troisième gorgée, puis a essuyé le goulot du revers du pull. Elle a considéré la bouteille comme une pièce à conviction, avec une expression qui n’appartenait qu’à elle, ni victoire ni tristesse, mais une fatigue qui ressemblait presque à du soulagement.

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