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Le prix de la douleur

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L'été est toujours chaud à Bordeaux. Pas cette chaleur sèche, mais une touffeur épaisse qui remonte de l'estuaire de la Garonne et colle la chemise au dos. Je m'étais retiré dans la fraîcheur du bureau donnant sur les vignes quand mon intendant, Maître Lefèvre, était entré sans frapper.

— Monsieur le Duc, c'est le Lusitanien. Il a encore désarçonné Martin. Troisième fois en deux jours.

J'avais reposé mon verre de Pomerol à peine entamé. Cent vingt mille euros. Voilà ce que m'avait coûté cet étalon noir de l'Alter Real, une merveille que j'étais allé chercher jusqu'à Lisbonne. Une lignée de chevaux de combat, bénie par les rois du Portugal. Sur le papier, c'était le joyau de mon haras. Dans la réalité, c'était un démon qui ruinait mes écuries et la santé de mes hommes.

Je l'avais baptisé Orphée. Un nom ridicule, maintenant, pour une bête qui depuis deux mois ne supportait personne. Les palefreniers les plus chevronnés de tout le Bordelais avaient essayé. Approche douce. Force contrôlée. Longe à nœuds d'embarquement. À chaque fois, le cheval devenait fou. Oreilles plaquées, hennissements à fendre l'âme, ruades de cinq cents kilos qui faisaient trembler les cloisons en châtaignier. Martin était ressorti le bassin fêlé. Avant lui, un jeune lad avait eu trois côtes cassées.

La légende de l'étalon indomptable avait enflé dans tout le Médoc. On commençait à dire dans mon dos que j'avais été floué, que le Duc de Montesquieu s'était fait vendre un cheval fou. Moi, le plus grand propriétaire viticole de la rive gauche, ridiculisé par un animal.

Ce matin-là, huit jours après le dernier incident, j'avais réuni mon conseil équestre dans la cour d'honneur du château. Un aréopage de vieux cavaliers aux paumes calleuses, tous plus impuissants les uns que les autres. Le maréchal-ferrant proposa de l'abattre. Le vétérinaire penchait pour une tumeur cérébrale. Mon maître de manège, un Anglais qui avait dressé des hunters pour la Reine, répétait quelque chose sur « un vice de naissance ».

C'est à ce moment que j'ai remarqué la fille.

Elle se tenait à l'écart, une fourche dépassant de son épaule. Vingt-deux ans peut-être. Un sarrau bleu taché de paille. Manon, la fille du chef de chai — son père Bruno supervisait mes assemblages depuis quinze ans. Elle aidait aux écuries depuis le printemps. Je ne lui avais jamais adressé la parole. Elle observait le box d'Orphée avec une fixité étrange, les pouces passés sous les bretelles de son tablier.

Je me suis approché.

— Vous comptez le dompter par la pensée ?

Elle n'a pas sursauté. C'est la première chose qui m'a frappé. Tout le monde sursaute quand je parle sans prévenir. Manon, elle, a juste tourné la tête de quelques centimètres.

— Il n'est pas méchant.

— Pardon ?

— Regardez comme il plaque son encolure contre le mur. Il se protège. Pas comme un cheval agressif — comme un cheval qui a mal.

Je me suis arrêté. Derrière moi, le petit cercle des experts s'était tu. Quelque chose dans le ton de cette gamine me clouait sur place. Pas de l'insolence — une forme de certitude tranquille, comme un médecin qui annonce un diagnostic.

— Vous avez dressé beaucoup de Lusitaniens ? ai-je ironisé.

— J'en ai soigné un, oui. Quand j'avais quinze ans. Mon oncle en a acheté un à un marchand de Porto. Une carne que tout le monde disait bonne pour l'abattoir. Avec mon père, on l'a remis sur pied en six mois.

L'Anglais a reniflé. Le vétérinaire a toussé.

Je me tournai vers elle.

— Très bien. Puisque vous savez mieux que mon haras tout entier — c'est à vous.

J'attendis que son aplomb craque. Qu'elle baisse les yeux, qu'elle bredouille. Rien.

Elle me fixait sans ciller, les ongles noirs de terre, les avant-bras croisés sur la fourche.

Je me suis entendu ajouter :

— Si vous parvenez à faire obéir cet étalon d'ici à demain, je vous accorde ce que vous voulez.

— Ce que je veux vraiment ?

— Tout.

Elle respira un coup. Puis lâcha, tranquille comme si elle me demandait une couverture pour sa pause :

— Alors je veux être votre femme.

Un éclat de rire général a fusé dans la cour. Le maréchal-ferrant se tenait les côtes. Le vétérinaire secouait la tête en me regardant comme si j'étais devenu aussi fou que le cheval. Moi-même, j'ai laissé mes lèvres s'étirer — jaune.

— Vous avez de l'humour.

— J'ai jamais été drôle.

Un temps. Toujours cette absence de peur. Pas une bravade pour la galerie. L'aplomb brut de ceux qui savent déjà.

— Marché conclu, ai-je dit.

Elle a décroché sa fourche de l'épaule, l'a plantée dans le sol.

— Je vous prends au mot, Monsieur le Duc.

J'ai tourné les talons en me maudissant intérieurement. J'avais laissé une gamine me piéger devant mes propres hommes.

Cette nuit-là, le vent d'ouest s'était levé. Il soufflait par rafales tièdes, chargées de l'odeur des baies de cabernet mûrissantes. Je n'ai pas beaucoup dormi. Le ridicule de la situation me taraudait. Un noble gascon, Duc de Montesquieu, contraint d'épouser une palefrenière — non, une apprentie palefrenière — parce qu'il avait laissé son orgueil parler trop vite. Je me voyais déjà devenir la risée de tous les dîners de la région.

Au matin, une seule certitude : j'assisterais à l'échec de cette fille, et le dénouement serait une leçon pour elle comme pour mes hommes.

Le jour se levait à peine, 6 h 12 à ma montre de gousset, quand tout le personnel est venu se masser autour du paddock. Maître Lefèvre était là, sa pipe déjà éteinte entre les dents. Bruno aussi — le père de Manon — les jointures blanches sur sa casquette, le visage plissé d'inquiétude. Il s'est approché de moi en bredouillant :

— M'sieur l'Duc, je vous en supplie, Manon elle… elle est têtue comme une mule, mais c'est ma fille, je… je vous jure, elle voulait pas vous manquer d'respect, c'est… oh, Seigneur, n'la punissez pas pour…

Je l'ai coupé d'un geste.

On fit ouvrir les grilles du box d'Orphée. L'étalon s'est avancé dans la lumière du matin, et j'ai senti un frisson me traverser. Il était beau, d'une beauté terrible. Robe noir de jais, encolure massive, ces crins ondulés typiques de la lignée d'Alter Real qui cascadaient jusqu'à ses boulets. Rien que de le voir debout, là, sans personne, il dégageait une menace physique — une tension des jarrets, un roulis des naseaux. La promesse d'un éclair.

Et soudain, Manon est entrée.

Elle venait du côté opposé de l'enclos. Je m'attendais à tout sauf à ça : elle n'avait rien dans les bras. Ni longe, ni stick, ni licol. Pas même un vieux licol de pansage. Rien.

L'étalon l'a sentie immédiatement. Ses naseaux se sont dilatés. Il a tourné la tête vers elle et s'est figé.

La fille avançait. Régulière. Le front baissé vers le sol — pas fixe, plutôt comme quelqu'un qui ramasse un oiseau tombé du nid.

Elle a traversé vingt mètres. Trente. Cinquante.

Puis elle s'est arrêtée.

Le souffle d'Orphée faisait un bruit râpeux. On n'entendait plus un mot. Juste le vent qui frottait les tuiles du toit des écuries. La pipe de Lefèvre pendait, oubliée.

Et alors, Manon a fait cette chose que je n'oublierai jamais. Elle a posé sa paume à plat — non pas sur les naseaux — mais sur la joue de l'étalon, juste en arrière de l'œil, une zone que jamais personne n'osait toucher. Elle a prononcé, pour elle-même plus que pour l'animal, deux mots que je n'ai pas saisis.

Orphée a eu un tressaillement de tout le corps. Puis il a émis un souffle, un long coup d'air par les naseaux — ce bruit qu'ils font quand ils lâchent prise, comme une décompression.

Et il a fermé les paupières.

Une rumeur parcourut la foule. Je ne voyais plus les ouvriers du chai, les cavaliers, Bruno. Je ne voyais qu'elle, et ce cheval doublement centenaire de sa race, baissant la tête comme un poulain devant elle.

Elle lui a passé une corde rudimentaire autour du cou — même pas fixée — et il l'a suivie.

Elle a marché le long de la clôture du paddock. Lui, derrière elle, comme un chien. Ce n'était pas une soumission de bête brisée. C'était un choix. L'étalon avait choisi de marcher avec elle.

Quand elle est revenue vers la barrière, je me suis approché, la gorge serrée.

— Comment ?

Elle a posé la corde sur le poteau. Sans un mot, elle a écarté les longs crins de l'encolure d'Orphée, juste derrière l'oreille.

Tout le monde a vu.

Une plaie.

Cachée sous la masse des crins épais, une plaie purulente, chronique, grande comme la moitié de ma paume. L'infection s'était creusée dans la chair probablement depuis des mois, avant même que j'achète ce cheval au Portugal. Une blessure de bride, ou un abcès de tique, allez savoir — les vétérinaires n'ont jamais pu me dire exactement. Mais elle était là. Invisible quand on travaille vite, quand on veut brider un étalon de force. Invisible pour des hommes qui cherchent un cheval à dresser, pas un cheval à soigner.

Chaque fois que quelqu'un essayait de lui passer le mors, chaque fois qu'on tirait sur la têtière, on rouvrait cette plaie. Chaque fois, on lui infligeait une douleur atroce.

Et nous, rien. On n'avait rien vu. On avait ajouté la force à la douleur, la punition à la blessure. On était en train de rendre fou un animal qui hurlait de souffrance, et on l'appelait « sauvage » pour se justifier.

Bruno a laissé échapper un sanglot sec. J'ai attrapé le poteau de la barrière, le bois rugueux qui mordait ma peau. Le vétérinaire s'est approché, il a fouillé dans sa sacoche en grommelant qu'il n'avait pas le nécessaire, qu'il fallait faire venir la pommade exprès de la pharmacie du bourg. Il a sorti un tube de Bétadine scrub, « trente-quatre euros le tube, usagé jusqu'à la moitié », qu'il a dit. Maître Lefèvre a fait appeler la clinique vétérinaire de Saint-Médard-en-Jalles. Trois quarts d'heure plus tard, un gars en blouse blanche est arrivé, a nettoyé la plaie sans un mot, a posé un pansement propre. Il m'a tendu la facture : « Cent quatre-vingts euros la visite, plus cent vingt de déplacement. » J'ai hoché la tête — j'ai fait oui vite fait, sans même regarder.

Manon est restée contre la barrière, les avant-bras appuyés, silencieuse. Le soir tombait quand ils ont eu fini. Orphée était couché dans son box, calmé, avec une botte de foin intacte qu'elle lui avait donnée. Je me tenais sur le seuil des écuries quand elle est sortie.

Elle portait encore ce tablier bleu taché de paille, les ongles noirs. Elle était sale, épuisée.

Mais elle avait cette certitude tranquille. Celle qui m'avait déjà cloué sur place l'avant-veille.

— Vous m'avez dit « comment ». C'est parce que personne ne lui avait touché là où c'était blessé. On a passé deux mois à essayer de le dompter en lui faisant mal.

J'ai glissé mes doigts dans ma poche, ma chevalière en or massif me gênait. Je l'ai fait tourner comme un rouage grippé.

— J'ai une promesse à tenir, ai-je dit.

Son visage est resté neutre, mais quelque chose dans sa posture s'est détendu.

— Vous n'étiez pas obligé.

— Si. Je l'étais.

Elle a frotté ses phalanges sur son tablier. J'ai retiré la chevalière de mon annulaire et je l'ai posée dans sa paume sale.

Le lendemain, à la même heure, je les ai trouvés au bout du domaine, là où l'herbe rase descend vers l'estuaire. Il était 6 h 14. La brume montait de la Garonne. Manon tenait une poignée de foin, Orphée la suivait sans corde, son pansement blanc bien visible sur l'encolure. La lumière rasante découpait leurs deux silhouettes — la fille en sarrau bleu, l'étalon noir à l'épaule de qui elle arrivait à peine.

J'ai sorti mon briquet, un vieux Zippo qui coinçait, j'ai gratté la molette sans l'allumer. Je suis resté là, les paumes à plat sur la barrière. C'était tout.

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