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Deux frères, deux mains sur la même charrette

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Il y a des gens dont la maladresse initiale devient, avec le temps, une force tranquille. Marc Auriol et son frère Théo n'étaient pas nés dans une famille d'imprimeurs. Leur père réparait des moteurs de bateaux à La Rochelle, leur mère tenait la caisse d'une épicerie de quartier où l'odeur du café moulu se mêlait à celle du papier journal empilé près de la porte. Personne, dans ce petit appartement au-dessus du garage, n'aurait parié qu'un jour les deux garçons porteraient sur leurs épaules une maison d'édition.

Ça a commencé bêtement, en 1998. Marc avait vingt-six ans, un diplôme de lettres qui ne servait à rien, et une dette de douze mille francs contractée pour financer le premier tirage d'un recueil de nouvelles que personne ne voulait publier. Théo, plus jeune de trois ans, débarquait tout juste de son service militaire. Il ne connaissait rien à l'édition — il savait juste conduire une camionnette et compter juste. Ça a suffi pour commencer.

Les premières années, ils dormaient dans l'arrière-boutique d'un local loué rue du Minage, entre des piles de livres invendus et un vieux radiateur électrique qui grillait une résistance tous les hivers. Le voisin du dessus, un horloger retraité, descendait parfois leur apporter une soupe sans qu'on la lui demande, en prétextant qu'il en avait fait trop. Ils ne l'ont jamais remercié comme il fallait. On ne pense pas à ça, à vingt-cinq ans, on pense au loyer.

Ce qu'ils défendaient n'était pas seulement un métier. À cette époque, les rayons des librairies de la région débordaient de traductions et de collections parisiennes standardisées, et la littérature locale, les voix de la côte atlantique, les écrivains qui parlaient d'ici — de l'estran, des marais salants, des chantiers navals qui fermaient un à un — tenaient sur une étagère poussiéreuse au fond du magasin, quand elles y étaient. Marc et Théo ont décidé que ça ne resterait pas ainsi. Ils allaient chercher les auteurs eux-mêmes, dans les cafés, dans les ateliers d'écriture municipaux, parfois dans des courriers manuscrits qui arrivaient sans adresse de retour.

Le tournant est venu en 2006. Une maison d'édition parisienne a proposé de racheter leur catalogue — pas l'entreprise, juste les droits, pour une somme confortable, cent quatre-vingt mille euros, de quoi solder toutes les dettes et repartir à zéro chacun de son côté. Théo voulait vendre. Il avait rencontré une femme, Élise, il voulait un appartement avec une vraie chambre, pas un studio au-dessus de l'imprimerie. Marc a refusé net. La dispute a duré trois semaines, par bribes, entre deux livraisons, jamais vraiment terminée — ils se sont même évités pendant quelques jours, chacun mangeant seul dans un coin différent de l'atelier. Puis Théo a cédé. Pas parce qu'il était convaincu, mais parce qu'il ne pouvait pas imaginer signer ce papier sans son frère à côté.

Ils ont continué. Les années 2010 ont apporté un peu d'air : des salons du livre, des invitations à la radio locale, une collection consacrée aux mémoires de pêcheurs et de dockers qui s'est vendue bien au-delà de ce qu'ils espéraient. Ils ont fini par ouvrir une petite librairie attenante à l'atelier, avec des fauteuils dépareillés récupérés chez un brocanteur de Niort et une théière toujours pleine, que Théo remplissait sans qu'on le lui demande, par habitude plus que par service.

Puis il y a eu l'hiver 2021. Marc, le grand frère, celui qui avait tenu tête à Paris, celui qui refusait de renoncer, est tombé malade en novembre. Un cancer du pancréas, diagnostiqué tard, comme souvent. Il est mort en mars 2022, à cinquante ans, dans une chambre de l'hôpital Saint-Louis à La Rochelle, avec vue sur le parking et, au loin, une bande de ciel gris au-dessus des tours de la Charente-Maritime. Théo était là. Il n'a rien dit de particulier, il a juste tenu la main de son frère jusqu'à ce que les machines cessent leurs bips.

Ce qui a suivi, personne ne l'attendait vraiment. Un cousin éloigné, Bernard, avocat à Poitiers, s'est présenté six semaines après l'enterrement avec un dossier sous le bras. Il prétendait détenir une reconnaissance de dette signée par Marc en 2015 — trente-cinq mille euros, soi-disant prêtés pour renflouer la trésorerie une année difficile. Le papier existait bel et bien, une simple feuille tapée à la machine, avec une signature qui ressemblait à celle de Marc sans en être tout à fait une — les jambages du M trop réguliers, trop appliqués. Bernard réclamait le remboursement, avec intérêts, faute de quoi il ferait saisir les parts de la maison d'édition qui, techniquement, à la mort de Marc sans testament, revenaient pour moitié à sa fille de dix-neuf ans, Camille, étudiante à Bordeaux, et pour l'autre moitié restaient dans l'indivision avec Théo.

Camille ne connaissait quasiment pas ce grand-oncle. Elle a d'abord voulu payer, pour avoir la paix, pour ne pas salir la mémoire de son père avec un procès. Théo, lui, a repensé au radiateur qui grillait tous les hivers, aux nuits où ils comptaient les factures à la lueur d'une lampe de bureau, à la théière toujours pleine. Il connaissait l'écriture de son frère mieux que la sienne. Il savait que ce papier était faux.

La scène s'est jouée un mardi de juin, dans le bureau étroit au-dessus de la librairie, celui qu'ils avaient toujours appelé "le bocal" à cause de sa verrière. Bernard est arrivé en costume, sa mallette posée sur la table basse entre deux piles d'épreuves. Camille était assise près de la fenêtre, les bras croisés. Théo avait apporté un dossier bleu, épais, qu'il a ouvert sans un mot : les relevés bancaires de 2015, ligne par ligne, chaque virement identifié, chaque emprunt réel tracé jusqu'au centime — et nulle part la moindre trace de trente-cinq mille euros venant de Bernard. Il avait aussi fait authentifier la signature par un expert judiciaire, dont le rapport concluait à une imitation, maladroite dans les boucles du B.

— Ce papier n'a jamais existé avant que mon frère meure, a dit Théo. Vous le savez. Moi je le sais. Alors on va faire simple : vous retirez votre demande aujourd'hui, ou ce dossier part au procureur demain matin, avec le rapport d'expertise et une plainte pour faux et usage de faux.

Bernard a protesté, a parlé d'erreur, de malentendu sur une vieille dette familiale. Théo n'a pas élevé la voix. Il a juste refermé le dossier bleu et l'a poussé de trois centimètres vers le centre de la table, comme on repousse une assiette qu'on ne finira pas. Bernard est reparti sans sa mallette fermée, sans avoir eu le temps de la reprendre correctement, les documents dépassant du rabat.

Deux semaines plus tard, Théo et Camille sont allés ensemble chez le notaire de la rue Chaudrier, celui qui avait rédigé les statuts de la maison d'édition vingt-cinq ans plus tôt. Ils ont signé un nouveau pacte d'associés : les parts de Marc restaient à sa fille, mais Théo obtenait un mandat de gestion pour dix ans, le temps que Camille termine ses études et décide, si elle le voulait, de reprendre le flambeau. Sur la couverture du dossier notarié, Théo a fait inscrire, en sous-titre de la maison d'édition, une ligne qui n'existait pas avant : "Fondée par Marc et Théo Auriol." Ce n'était écrit nulle part dans les statuts d'origine — ils avaient toujours été trop pris par le travail pour y penser.

En sortant de l'étude, Camille a proposé d'aller manger une part de tourteau fromager à la boulangerie du coin, celle où son père achetait toujours son café le matin avant d'ouvrir la librairie. Théo a dit oui. Ils n'ont pas parlé de Bernard, ni du dossier bleu resté dans le tiroir du bocal. Ils ont juste regardé, par la vitrine, les mouettes tourner au-dessus du Vieux-Port, comme elles le faisaient tous les jours, avec ou sans eux.

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