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La route qui descend vers Cannes
Le vieux break Peugeot de Vincent Aubry sentait le café froid et le sable séché depuis trois étés. Il l'avait acheté d'occasion à Grasse, avec les vitres qui remontaient mal côté passager, et il s'en fichait: cette voiture, c'était sa seule vraie possession depuis le divorce.
Il avait cinquante-trois ans, réparait des motos dans un garage près de la gare de Cannes, et ce mardi-là — le 14 juillet, jour férié, garage fermé — il avait décidé de descendre par la route de crête depuis le Tanneron pour rejoindre la mer avant que la ville ne s'étouffe sous les feux d'artifice et les touristes.
La descente commençait mal. Le lacet après le hameau de Callian tournait si serré que les plaquettes de frein couinaient comme un chien qu'on écrase la queue. D'un côté, le vide au-dessus des vignes; de l'autre, la roche brûlante qui frôlait la portière. Vincent connaissait cette route depuis l'enfance — son père y emmenait pêcher à L'Estérel — mais jamais elle ne lui avait semblé aussi hostile.
Les pins d'Alep s'embrasaient un à un dans la lumière rasante du soir, comme si le mistral avait mis le feu à toute la colline. Une odeur de résine chaude entrait par la vitre entrouverte, mêlée à celle, plus âcre, du caoutchouc qui chauffe. Sur la banquette arrière, il y avait encore le sac de plage de sa fille Camille, oublié depuis dimanche, et un paquet de biscuits La Mère Poulard entamé qui roulait à chaque virage.
C'est là, au-dessus du village de Théoule, que le ciel a changé de visage. Un mur de nuages couleur plomb s'est levé derrière le Cap Roux, si vite que Vincent a d'abord cru à de la fumée d'incendie. Puis les éclairs ont commencé — pas un ni deux, une ronde entière qui zigzaguait entre les crêtes comme si le ciel dansait une gigue mauvaise. Le tonnerre a roulé, si proche qu'il a senti la vibration dans le volant.
Il n'a pas regardé dans le rétroviseur. Il a juste enfoncé l'accélérateur, crispé sur le cuir usé, en se disant que la seule chose à faire, c'était de ne pas s'arrêter. Il pensait à Camille, restée chez sa mère à Mandelieu, à qui il avait promis d'être là pour le feu d'artifice sur le port. Il pensait aussi, bêtement, à cette histoire que racontait toujours son collègue du garage: un client mort foudroyé sur cette même route, en 1998, en changeant une roue.
La pluie a fini par le rattraper aux trois quarts de la descente — un rideau d'eau si dru que les essuie-glaces, à fond, ne servaient presque plus à rien. Il roulait au jugé, au bruit des pneus sur le bitume, priant pour qu'aucune voiture ne monte en face dans ce virage sans visibilité. Et puis, d'un coup, la route s'est aplanie. Les nuages sont restés accrochés derrière lui, comme un chien qu'on a fini par semer, et devant le pare-brise, la lumière est redevenue presque insolente de clarté.
La plage de la Galère s'étendait, vide à cette heure, le sable encore chaud sous une mer plate et verte comme une bouteille de Perrier. D'ordinaire, Vincent aurait garé la voiture n'importe comment et couru vers l'eau. Là, il est resté assis, moteur coupé, les mains encore sur le volant, à écouter le tonnerre qui grondait toujours de l'autre côté de la colline qu'il venait de quitter.
C'est en sortant enfin de la voiture, jambes flageolantes, qu'il a vu le message sur son téléphone — trois appels manqués de son ex-femme, Sandrine, et un texto: "Camille a de la fièvre, on va aux urgences de Cannes, rappelle."
Il a fait demi-tour sans même refermer la portière du bon côté, remontant droit vers l'orage qu'il venait à peine de fuir. La route, cette fois, ne lui a plus fait peur — il n'avait plus le temps d'avoir peur. Il a doublé dans les épingles, klaxonné avant chaque virage aveugle, roulé sous la pluie qui reprenait de plus belle, jusqu'à l'hôpital de la Croix-Rouge où Sandrine faisait les cent pas devant l'accueil des urgences pédiatriques, un gobelet de café en plastique écrasé dans le poing, intact, jamais bu.
Ce n'était rien de grave — une otite carabinée, de la fièvre qui était montée trop vite un jour de canicule. Vincent est allé chercher deux cafés au distributeur du couloir, en a tendu un à Sandrine, et ils sont restés là, épaule contre épaule sur les chaises en plastique bleu, sans un mot, à regarder la porte fermée derrière laquelle on examinait Camille. À un moment, sans réfléchir, il a posé sa main sur le dossier de la chaise de Sandrine, juste derrière son dos, comme il le faisait autrefois, avant. Elle ne s'est pas écartée. Quand l'infirmière est enfin sortie pour dire que tout allait bien, Sandrine a soufflé un grand coup, et Vincent s'est rendu compte qu'il avait retenu sa respiration depuis la route.
Le lendemain, dans son garage, il a sorti du tiroir du bureau le dossier qu'il traînait depuis des mois sans l'ouvrir — celui de la reprise du fonds de commerce que lui proposait un jeune mécanicien de Mougins, quarante-deux mille euros, à payer sur cinq ans. Il a signé la première page du compromis, celle qui l'engageait vraiment, et il a appelé Sandrine pour lui dire qu'il voulait racheter, avec cet argent-là, la part qu'elle avait dans le studio de Mandelieu — celui qu'ils louaient encore ensemble, en indivision, depuis le divorce, et qui les obligeait à se parler tous les trimestres pour la déclaration d'impôts.
Elle n'a pas répondu tout de suite. "Tu es sûr que le garage tiendra le rythme des traites, avec le prix que tu me dois déjà pour Camille?" a-t-elle fini par demander, et Vincent a entendu, dans sa voix, autant de méfiance que d'inquiétude sincère. Il a répondu qu'il avait fait les comptes trois fois, qu'il ne voulait plus qu'ils se téléphonent seulement pour les impôts ou pour les urgences. Un silence a suivi, plus long que nécessaire. Puis elle a dit: "D'accord. Envoie-moi les papiers du notaire." Vincent a raccroché, a regardé par la vitre sale de l'atelier la route qui montait vers le Tanneron, et il a repris sa clé à molette, parce qu'il y avait un scooter à réviser avant dix-huit heures.
