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La claque qu’elle m’a mise

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La claque qu'elle m'a mise

J'ai entendu la clé tourner dans la serrure à huit heures moins le quart. Ma femme, Amandine, rentrait de sa fameuse réunion à Marseille. Le sac de voyage a glissé de son épaule et a heurté le radiateur de l'entrée avec un bruit de fermeture éclair qui se déchire. Elle n'a même pas pris la peine d'enlever ses chaussures à talons. Moi, j'étais adossé au mur du couloir, les bras croisés, bloquant le passage vers le salon. Derrière moi, dans la pénombre de la cuisine, deux silhouettes se tenaient droites comme des piquets : ma mère, Françoise, et sa mère à elle, Nicole.

— Tu ne vas nulle part, j'ai lâché.

Je n'ai pas crié. J'avais la voix sourde, celle qu'on prend quand on veut faire peur sans réveiller un gamin. Dans la chambre du fond, notre fils de trois ans, Nathan, dormait avec son doudou vert.

— Les billets sont achetés, Antoine. L'hôtel est réservé par la boîte, elle a répondu en dégrafant sa veste en jean.

— Je m'en fous de tes billets. Tu vas me dire où tu as trouvé le culot de demander à ta mère de garder le petit pendant que tu vas faire je ne sais quelle présentation pour tes supérieurs. Déjà que t'as repris ton travail à mi-temps sans me demander mon avis…

Elle a posé son téléphone sur le meuble à chaussures. Sa main tremblait un peu en le reposant, comme si l'objet pesait soudain plus lourd. Pas de pitié. Moi, j'étais revenu crevé de l'entrepôt de Villeurbanne, avec les palettes de réception déposées en travers du quai et le collègue en arrêt maladie. Et il fallait qu'elle me sorte, maintenant, cette histoire de séminaire en Provence. J'étais allé chercher Nathan à la crèche à six heures, je lui avais donné son bain, préparé les pâtes, lu trois fois le livre du dinosaure. Elle, tout ce qu'elle savait faire, c'était m'annoncer qu'elle partait deux jours.

— Tu me l'avais dit, Antoine. Dimanche dernier, dans la cuisine. J'ai mon dossier à présenter devant la direction régionale. C'est le lancement du nouveau logiciel de gestion des stocks. Sans moi, ça ne tient pas.

— Ah ouais, sans toi, rien n'existe, j'ai craché. Et pendant ce temps, moi, je vais faire comment ? Ma mère a ses rendez-vous médicaux. La tienne, elle monte les escaliers en soufflant comme un veau. Et le petit, on en fait quoi, on le pose au bord de l'autoroute ?

Nicole a fait un pas en avant. Toujours ce bruit de pantoufles traînées sur le carrelage.

— Ta mère et moi, on a élevé des enfants, Antoine. Mais là, on a un âge. Toi tu travailles, elle pourrait peut-être se contenter de son poste à la maison. Pourquoi elle veut à tout prix aller s'épuiser ailleurs ?

Ma femme a serré son poing. Je la connais : quand elle se mord la lèvre intérieure, c'est qu'elle va dire un truc de trop.

— Parce que mon salaire, maman, il est plus haut que le sien. Voilà. Et que cette réunion décidera si je deviens cadre ou si je reste à saisir des commandes dans un bureau de vingt mètres carrés. Ça paie quoi, à ton avis, les couches et la cantine ? Ta retraite ?

Le visage de Nicole est devenu blanc. Moi, j'ai senti une chaleur monter derrière les oreilles. Devant ma mère en plus. C'est là que j'ai arrêté de faire semblant.

— Tu veux jouer à la gagnante ? J'ai dit. Alors vas-y, pars. Mais ne reviens pas en pleurant. Et le petit, il reste à Lyon. Chez ma mère. Point.

Françoise a attrapé son sac à main sans enlever son manteau beige.

— Une vraie mère ne laisse pas son enfant pour aller parader devant des inconnus. Je n'ai jamais vu ça. Ton fils te réclame le soir, et toi tu rêves de monter dans un train.

J'ai ramassé mon blouson posé sur la rampe d'escalier.

— Écoute, je te le redis : si tu franchis cette porte, tu te débrouilles avec ton retour. Tu n'as qu'à faire garder Nathan par ton père, tiens. Ah non, c'est vrai, il est parti quand tu avais quinze ans. Bon débarras.

Elle a tourné la tête vers la fenêtre. Le rideau en voilage bougeait un peu. Le voisin du dessous faisait tourner son vieux diesel pour aller livrer ses pains au chocolat. Il était sept heures cinquante-cinq. Elle avait un train à huit heures quarante pour Marseille. Nathan s'est réveillé dans la chambre et a pleuré tout bas, puis plus fort. Moi, j'ai claqué la porte. Françoise m'a suivi dans l'escalier. Nicole est restée en arrière, marmonnant je ne sais quoi à propos du petit.

J'ai pris la voiture, une Peugeot 308 grise avec une aile rayée. Direction la maison de ma mère à Caluire, une petite rue derrière la mairie où les platanes laissent de la sève sur les pare-brise. On a tourné un moment dans le quartier parce qu'il n'y avait plus de place près du square. Françoise ne disait rien. Elle regardait par la vitre en pianotant sur le vide-poche. Moi, je me répétais ce qu'elle avait dit : mon salaire plus haut que le sien. Devant ma mère. Comme si je n'étais pas capable de faire bouillir de l'eau pour les coquillettes. Comme si onze ans de vie commune ne valaient rien.

Le téléphone a vibré quelque part au fond de ma poche. Amandine. J'ai laissé sonner. Deux fois. Puis un message : « Je rentre demain soir. Le petit est chez toi ? Dis-moi qu'il va bien. » J'ai éteint l'écran. Françoise a eu un pli mince au coin de la bouche.

— Elle va apprendre à se passer de son téléphone, ta femme. La laisser mijoter, c'est exactement ce qu'il faut. Ton oncle Gilbert, tu te souviens de ce qu'il disait ? Une femme qui rentre trop tard apprend à marcher droit.

Je n'ai rien répondu. Les grilles du jardin de ma mère étaient entrouvertes. L'herbe haute. La boîte aux lettres rouge débordait de prospectus. Françoise est descendue en soufflant parce que sa hanche lui faisait mal. Je suis resté dans la voiture un moment, le front contre le volant.

Le lendemain, je n'ai pas bougé du salon. J'ai avalé deux cafés, j'ai regardé la télé sans le son. Nathan jouait avec ses voitures sur le tapis. Amandine envoyait des messages toutes les demi-heures. Des trucs du genre : « Je suis en réunion. Dès que je sors, j'appelle. » Puis : « S'il te plaît, Antoine, mets-le-moi au téléphone. » Puis, vers seize heures, un SMS de Nicole : « Sa mère l'appelle de partout. Tu devrais peut-être répondre. »

J'ai jeté le téléphone sur le canapé. Françoise préparait une soupe de courge. Elle a pris le portable et l'a posé dans le tiroir du buffet.

— Laisse croire qu'il n'y a plus de réseau, ça la calmera.

Moi, je tournais dans la pièce. Je me sentais comme un acteur qui a oublié la suite du texte. À dix-huit heures trente, après être sorti pisser, j'ai trouvé Nathan assis par terre devant la porte d'entrée. Il tenait son doudou à l'envers et répétait « maman ». J'ai dit qu'elle allait bientôt rentrer. Il m'a regardé avec ces yeux bleus, les mêmes que ceux d'Amandine. J'ai remis mon blouson.

— Je vais chercher des médicaments, j'ai dit à ma mère. Tu le gardes.

J'ai roulé sans but jusqu'au quai de Saône. Le ciel était bas. La pluie collait des feuilles jaunes sur le pare-brise. Je me suis garé sur le pont Clemenceau et j'ai sorti mon téléphone. Trente-deux appels manqués. Un message, envoyé à dix-neuf heures quatorze : « Antoine, je rentre. Dis-moi où est Nathan ou j'appelle la police. Dis-moi juste où il est. »

À vingt heures cinq, j'ai rappelé.

— Il est chez ma mère. T'affole pas.

— Je viens d'arriver à la maison. Tu as fait changer le barillet de la porte ?

Je n'ai pas répondu tout de suite. Un bus TCL est passé en soufflant. Les pneus faisaient ce bruit mouillé que j'ai toujours détesté.

— La maison, c'est celle de ma mère. C'est elle qui l'a achetée. Toi, t'as jamais eu que ton nom sur un bout de papier pour le prêt. Alors si tu veux rentrer, tu passes par nous. Et si tu veux voir Nathan, tu démissionnes. Tu laisses tomber ce concours, ce séminaire, ce logiciel.

Elle n'a pas pleuré. J'ai entendu sa respiration changer, comme lorsqu'elle contient quelque chose de lourd. Puis sa voix, très calme :

— Tu as changé les serrures. Tu as pris mon fils. Tu as récupéré ma maison. Antoine, tu te rends compte de ce que tu es en train de faire ?

À vingt et une heures trente, j'étais de retour à Caluire. Françoise avait donné le bain à Nathan. Il dormait dans l'ancienne chambre de mon cousin, sous un poster champion du tournoi inter-quartiers. Je me suis assis dans la cuisine, j'ai mangé la soupe froide. Mon téléphone sonnait, je le laissais vibrer au fond de ma poche.

Le lendemain, un fourgon de police s'est arrêté devant le portail à quatorze heures. Deux agents en uniforme. Une femme brune et un grand type à moustache. J'ai cru qu'ils venaient pour le tapage. Françoise avait la télé trop forte. Non. Ils demandaient après Nathan. La mère avait signalé l'enfant introuvable.

J'ai sorti mon plus beau sourire de gendre.

— Il est là, il joue dans sa chambre. On l'a gardé pendant le déplacement de sa mère. Elle a eu une crise d'angoisse, je crois.

La femme brune a pris des notes. Le moustachu est resté sur le perron, observant la pelouse pleine de mousse. Françoise a invité la conversation sur le temps, sur le bruit de l'avenue, sur les gens qui appellent la police pour un oui. Moi, j'ai montré Nathan endormi, l'air paisible. Ils sont repartis avec mon numéro et le nom de la crèche. Rien de plus.

Ce soir-là, Françoise a téléphoné à Nicole. Je n'ai entendu que des bribes : « ta fille nous a envoyé la gendarmerie », « pas de ça entre nous ». Nicole pleurait si fort que je l'entendais depuis la porte du salon.

Le troisième jour, Amandine est revenue de Marseille. Elle avait écourté son séminaire de deux jours, à ce que m'a dit Nicole. Elle est passée devant la maison de ma mère sans s'arrêter, a garé sa voiture devant le portail, est restée dans l'habitacle à regarder la façade. Je ne suis pas sorti. Ma mère non plus. Vers midi, un huissier a sonné. Apporter des papiers. Je n'ai pas ouvert.

Le soir, j'ai rappelé Amandine, deux fois, sans réponse. Puis un SMS d'elle est arrivé : « Regarde ta boîte mail. Notre avocat t'a envoyé la convocation pour le juge aux affaires familiales. Et j'ai porté plainte pour violences psychologiques sur Nathan et sur moi. Va voir les photos que j'ai jointes. »

J'ai ri. Nerveux.

— Quelles photos ? J'ai crié à travers la maison.

Françoise est arrivée en courant, un torchon à la main.

— Qu'est-ce qu'il se passe, Antoine ?

— Elle dit qu'elle a des photos. Des violences.

J'ai ouvert la boîte mail sur le téléphone. En pièce jointe, une vidéo unique, tournée trois jours plus tôt dans le couloir de notre appartement : on m'y voyait dire à Amandine, devant Serge venu chercher un carton, que Nathan « l'encombrait » et qu'elle « n'avait qu'à revenir » si elle voulait le calmer. Le petit hurlait hors champ, tendant les bras. Un second fichier suivait, envoyé par Serge celui-là : quelques secondes filmées depuis la caméra du portillon, chez ma mère, montrant Françoise sortir sur le trottoir avec Nathan dans les bras, deux jours plus tôt, et lui donner une sucette pour le calmer pendant qu'il cherchait sa mère des yeux.

Françoise a mis ses lunettes de lecture, a regardé l'écran. Elle est restée sans bouger. Moi, j'ai dû m'asseoir.

— Cette histoire de portillon, c'est qui qui a filmé ça ? j'ai demandé.

— Serge. Il est venu la semaine dernière pour vérifier la chaudière, avant tout ça. Il a branché un truc au-dessus du portail. Moi non plus je ne savais pas.

Je me suis levé d'un coup. J'ai attrapé mon blouson, les clés de la Peugeot.

— Où tu vas ?

— Voir chez nous. La maison.

Françoise a couru derrière moi jusqu'au portail.

— T'es fou, Antoine. Reste là. Elle va appeler les gendarmes, elle te provoque.

— C'est ma maison. Elle n'a aucun droit.

J'ai roulé trop vite. Les feux tricolores de la Croix-Rousse passaient du rouge au vert sans que je m'en aperçoive. Devant notre immeuble, la rue des Tables-Claudiennes était déserte. Je me suis garé en travers. La porte d'entrée de l'immeuble n'avait pas changé. Notre étage, deuxième gauche. La clé ne rentrait plus. Le barillet avait été remplacé. J'ai secoué la poignée, cogné mon épaule contre le bois. Un voisin est sorti, un vieux type à casquette.

— C'est Dada qui a fait installer ça, il a dit. Votre femme, avec son père. Ma femme a vu le camion. Ils ont monté des affaires. Vous étiez pas là.

J'ai appelé Amandine. Elle a décroché.

— Ouvre-moi.

— Non.

— C'est chez moi.

— Tu as demandé à ta mère de me prendre mon fils, Antoine. Tu ne rentres pas. Point.

Je me suis assis sur les marches, le dos contre la porte. Le vieux voisin est rentré chez lui en haussant les épaules.

Un peu avant minuit, une voiture s'est arrêtée le long du trottoir. Amandine en est sortie. Son père, Serge, conduisait. Elle tenait un dossier sous le bras, une chemise en carton bleu avec un élastique. Serge est resté dans l'auto, la vitre baissée. On ne se disait pas grand-chose avec Serge depuis des années. Il avait quitté Nicole à cause de ses dettes, il avait refait sa vie dans la Drôme. Il venait de réapparaître, comme un diable de boîte.

Amandine a monté deux marches et s'est arrêtée à ma hauteur. Elle portait un manteau beige, des chaussures à talons couvertes de boue.

— La maison de Caluire appartient à ta mère, Antoine, d'accord. Mais ce logement-ci, le nôtre, on l'a payé à deux, onze ans de crédit sur nos deux salaires. Mon avocat a calculé ma part sur le bien commun. Soixante-quatre mille. Je te les vire avant vendredi, et tu signes l'acte de divorce. Quant à Nathan, j'ai demandé une ordonnance de garde provisoire. Tu peux le voir les mercredis. Chez moi, en présence de Serge, si tu préfères.

Elle n'a pas crié. Elle n'avait même pas l'air en colère. Elle était fatiguée, c'est tout. J'ai pensé à la petite cuillère qu'elle tournait dans son bol le matin, le visage qui partait en arrière avec les cheveux qui collaient au front. Elle a posé la chemise bleue sur mes genoux. Une page en dépassait, avec un chiffre en rouge : soixante-quatre mille euros.

— Mon père a la vidéo du couloir. Tu te souviens, avant-hier ? Tu disais que Nathan t'encombrait, juste avant de claquer la porte. Serge venait chercher un carton. Il a tout enregistré avec son téléphone.

J'ai baissé les yeux sur le dossier. Je n'arrivais pas à déchiffrer.

— Je veux voir Nathan demain, j'ai dit.

— Tu verras Nathan quand tu auras signé le mandat de virement. Et tu arrêtes d'appeler ma mère la nuit. Elle en a parlé à son médecin traitant.

Elle est redescendue vers la voiture. Serge a redémarré. Les feux arrière baignaient le trottoir d'un rouge liquide. Avant de monter, elle s'est tournée :

— Ta mère viendra récupérer les affaires de son salon lundi matin, neuf heures. J'ai demandé au serrurier de venir à huit. T'as pas intérêt à traîner.

La fenêtre de la voiture s'est levée. J'entendais encore le moteur du diesel chauffer dans la nuit. Sur le palier, le vieux voisin avait laissé une affichette : « Fermez la porte, j'ai un chat qui se sauve. » Je suis resté assis, la chemise bleue sur les cuisses, ma clé inutile dans la main.

Le lundi matin, j'étais là, dos au mur, en face de l'immeuble. Deux déménageurs ont déchargé un canapé, deux fauteuils, une table basse, des cartons. Françoise est restée dans la camionnette, la tête tournée vers la vitre. Elle ne voulait pas sortir. Un homme a monté un lampadaire. Une voisine promenait un bouledogue. Quelqu'un dans l'immeuble avait déjà mis des rideaux neufs à la fenêtre du salon.

J'ai reçu un message de la banque : « Votre ordre de virement de soixante-quatre mille euros a bien été enregistré le 16 octobre. » En dessous, une note de la CAF. Trois fois rien. J'ai fermé l'application.

Dans le coffre de la Peugeot, il y avait une caisse avec des jouets de Nathan. Un camion de pompiers en plastique, un puzzle avec des animaux, un dessin représentant une girafe penchée. Je les avais pris chez ma mère le samedi. Elle m'avait dit : « Ne les ramène pas, elle s'en occupera bien assez tôt. » J'ai posé la caisse devant la porte de l'immeuble. Le vieux à casquette est sorti en tirant son caddie.

— Vous êtes un drôle d'homme, il a marmonné. D'abord vous gueulez comme un putois toute la semaine, et v'là que vous déposez des jouets sur le paillasson comme le Père Noël.

— C'est pour mon fils, j'ai répondu.

Il a regardé la caisse, le ruban de papier journal qui dépassait, puis il a tiré sur la laisse de son chien qui reniflait déjà le carton.

— Bon, ben, il les aura mercredi, remarquez.

Il s'est éloigné avec son caddie qui grinçait sur le trottoir. Je suis retourné à la Peugeot, j'ai ouvert la portière, jeté mon blouson sur le siège passager. La clé de l'appartement était encore accrochée à mon trousseau, entre celle du hayon et celle du local à vélos. Je l'ai détachée, je l'ai posée dans le vide-poche, à côté d'un ticket de parking périmé. Puis j'ai mis le contact et j'ai attendu que le moteur chauffe avant de démarrer, les mains sur le volant froid.

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