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Le gage d’Auteuil

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Odile Fontaine tenait à Auteuil un salon de thé — un petit établissement de six tables, avec une vitrine où trônaient toujours les mêmes croissants aux amandes et une tarte au citron à six euros la part. De l'autre côté de la rue, dans un ancien atelier reconverti, sa voisine d'immeuble, Marie-Claude Bertrand, confectionnait des sacs en cuir sur commande — piqûre sellier, quincaillerie en laiton qu'elle faisait venir tout droit de Limoges.

Elles étaient amies comme le sont des voisines du même palier : elles se prêtaient du sucre, se partageaient des boutures sur le rebord de la fenêtre, et à l'automne préparaient ensemble des bocaux de cornichons sur le balcon d'Odile. Un mardi où la pluie tombait, drue et grise sur les toits de zinc, et que la télévision du salon diffusait les informations en sourdine, Odile décida de faire plaisir à Marie-Claude — elle l'invita à dîner, "histoire de la gâter un peu".

Elle mit la table avec soin : pot-au-feu, gratin dauphinois, tarte tatin. Mais elle servit tout dans sa plus belle vaisselle, du moins le croyait-elle — des assiettes plates en porcelaine, fin liseré doré, héritées de sa tante d'Angoulême. Les assiettes étaient effectivement très belles. Sauf que trois ans auparavant, Marie-Claude s'était fracturé le poignet — l'os avait mal été remis en place, et sa main droite ne se pliait plus complètement. Elle avait du mal à manœuvrer une cuillère sur une surface plate : le bouillon glissait, la purée s'échappait, et récupérer quoi que ce soit d'une main peu mobile dans une assiette peu profonde relevait de l'exploit.

Odile ne le savait pas, ou plutôt n'y avait pas songé. Elle mangeait vite, avec appétit, vantait son propre pot-au-feu, pendant que Marie-Claude poussait sa fourchette sur l'assiette, émiettait le gratin en petits morceaux, et finit par repousser son assiette presque intacte.

— Tu ne manges pas, Marie-Claude ? Ce n'est pas bon ?

— Si, si, répondit-elle en regardant par la fenêtre, où le chien du voisin, Câlin, traînait une branche dans une flaque. Je n'ai juste pas très faim.

Marie-Claude rentra chez elle l'estomac vide et un goût amer en bouche — comme si, une fois de plus, depuis sa main après l'hôpital, personne ne lui avait demandé ce qui lui convenait.

Une semaine plus tard, elle téléphona : "Viens samedi, je veux te recevoir à mon tour." Odile, ravie, arriva pile à dix-neuf heures, un baba au rhum entre les mains.

Sur la table de Marie-Claude trônait un grand bol à soupe aux parois hautes et un bec verseur étroit — le genre d'ustensile qu'on porte à la bouche d'un seul geste, même avec une main peu maniable, mais dans lequel il était presque impossible de puiser avec une cuillère ou une fourchette ordinaire : les bords étaient trop hauts, le récipient trop profond, comme une soupière. Marie-Claude y versa un velouté de champignons et se mit à boire tranquillement au bec verseur, tenant le bol de sa main valide.

Odile prit sa cuillère, tenta une fois, deux fois — la cuillère heurtait le fond, et ne remontait qu'avec une malheureuse goutte. Elle essaya d'incliner le bol vers elle — le velouté éclaboussa la nappe. Elle resta là dix bonnes minutes, affamée et agacée, pendant que Marie-Claude finissait sa portion sans effort apparent.

— Marie-Claude, tu n'aurais pas une assiette normale ?

Marie-Claude reposa son bol, s'essuya les lèvres avec sa serviette et dit, sans méchanceté, presque sur le ton de l'évidence :

— Je n'en ai pas. Je mange comme ça me convient. Toi aussi, la semaine dernière, tu m'as reçue avec la vaisselle qui te convenait à toi.

Odile ouvrit la bouche pour protester, puis la referma. Elle repensa à son assiette plate au liseré doré, et à la fourchette de Marie-Claude poussant le gratin sans fin.

— Je n'ai pas pensé à ta main, dit-elle enfin. Ça ne m'est même pas venu à l'esprit de te demander.

— Voilà, dit Marie-Claude en poussant vers elle une assiette ordinaire, qu'elle avait, semble-t-il, tenue prête dans le placard. Mange, ça refroidit.

Deux jours plus tard, Odile revint chez Marie-Claude, non pas avec un gâteau, mais avec un catalogue — elle avait apporté de la documentation sur de la vaisselle adaptée pour les personnes à mobilité réduite de la main : couverts à manche épais, assiettes à rebord surélevé qui empêchent les aliments de glisser. Elle avait commandé deux services à ses frais, quatre-vingts euros livraison comprise. Elle en garda un pour elle — pour les invités, qui, apparemment, ne se ressemblent pas tous. Elle donna l'autre à Marie-Claude en disant : "Ce n'est pas un cadeau de pitié. C'est pour que je ne te reçoive plus jamais comme ça m'arrange à moi."

Marie-Claude fit tourner entre ses doigts la cuillère à manche caoutchouté, mit la bouilloire en route et sortit sans un mot du réfrigérateur la même tarte au citron qu'elle avait préparée la veille au soir — par précaution, au cas où Odile viendrait faire la paix.

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