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La voiture du fond

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Les pneus crissaient sur le bitume encore humide du parking. Il était 7 h 12, le jour se levait à peine sur la zone industrielle de Saint-Priest. J’avais mal dormi : le chauffe-eau de mon studio faisait un bruit de casserole chaque fois que le voisin du dessous tirait la chasse. En arrivant, j’ai vu la Clio grise de Karim, tout au fond, contre le mur de la déchetterie. La place juste devant la porte vitrée du bâtiment B était libre. Je m’y suis garé sans réfléchir.

J’ai coupé le moteur, j’ai attrapé ma thermos de café et je suis descendu. L’air sentait le gasoil et, de la cafétéria, montait une odeur de croissant chaud. Un pigeon était perché sur la barrière de l’entrée, il ne bougeait pas, comme s’il était en grève lui aussi.

À la machine à café, Karim versait déjà son troisième sucre dans un gobelet en carton. Il a levé le menton vers moi.

« Tu sais que tu pourrais te garer dix mètres plus près ? À cette heure-ci, le parking est vide. »

Il a tourné la petite cuillère dans le café, trois fois, puis il a répondu sans quitter la tasse des yeux.

« J’ai le temps. Je laisse la place à ceux qui en auront besoin plus tard. »

J’ai failli rire.

« Sérieux ? C’est un parking, pas une œuvre de charité. Personne ne va te remercier. »

Il a haussé les épaules.

« C’est pas pour les remerciements. »

J’ai pris mon café, un allongé à 1,20 €, et je suis monté à mon poste. Dans l’ascenseur, je me suis dit que Karim était un peu bizarre. Se garer loin, sans raison, alors que le parking était désert à cette heure-là… Il devait avoir peur des rayures, ou peut-être qu’il ne savait pas manœuvrer.

Les semaines ont passé. J’arrivais toujours vers 7 h, je me garais près de la porte, et je voyais la Clio grise au fond. Un matin de novembre, la pluie tombait en diagonale. J’avais oublié mon parapluie dans la voiture. En arrivant, j’ai vu que la place près de la porte était occupée par une Peugeot 308. Je me suis garé trois rangs plus loin. En me dépêchant vers l’entrée, j’ai croisé Léa, une collègue du service facturation. Elle courait, son sac à langer battait contre sa hanche, et elle tenait son téléphone contre l’oreille. Elle disait : « Non, non, elle a vomi dans le siège auto, je dois passer à la pharmacie avant de venir. » Elle ne m’a pas vu. J’ai ralenti. La Peugeot 308 était la sienne. Elle avait pu se garer près de la porte. Parce que Karim, comme d’habitude, s’était mis au fond.

Ce jour-là, je n’ai rien dit. J’ai passé la journée à fixer mon écran, à repenser à cette phrase : « Je laisse la place à ceux qui en auront besoin plus tard. » Ce n’était pas une théorie. C’était un calcul simple, répété chaque matin depuis onze ans, comme me l’a dit plus tard le gardien.

Le lendemain, j’avais un entretien avec le directeur à 8 h pile. Je me suis levé en retard : le réveil n’avait pas sonné, le chauffe-eau s’était remis à cogner, et j’avais dû changer de chemise deux fois. En arrivant au parking, la pluie avait cessé mais le bitume était glissant. J’ai vu la place près de la porte, libre. Mon pied a hésité sur l’accélérateur. Puis j’ai aperçu la Clio grise, tout au fond, à côté de la déchetterie. Karim était déjà là, il lisait son journal dans l’habitacle.

J’ai fait le tour du parking. Je me suis garé à côté de lui. J’ai coupé le moteur. Mon cœur battait dans mes tempes. J’avais onze minutes de marche sous la pluie, mais je n’ai pas ouvert la portière tout de suite.

Karim a baissé sa vitre. Il a plié son journal.

« T’as pas un rendez-vous ? »

J’ai répondu sans tourner la tête vers lui.

« J’ai le temps. »

Ce n’était pas vrai. Mais c’était une dette que je venais de contracter.

Le soir, en sortant, le gardien m’a interpellé près de la borne de sortie. Il avait ma voiture sur son écran de vidéosurveillance.

« Vous vous garez plus près ? Parce que la caméra m’a montré que vous étiez au fond ce matin. »

J’ai sorti mon badge, je l’ai passé sur le lecteur. La barrière s’est ouverte.

« Je me gare toujours au fond maintenant. La place près de la porte, c’est pour ceux qui en ont besoin. »

Le gardien a froncé les sourcils. Il a dit :

« C’est vous qui avez laissé la place à la dame enceinte hier ? »

Je me suis arrêté, le badge encore dans la paume.

« Non, c’est Karim. Le type à la Clio grise. »

Le gardien a fait un bruit de gorge.

« Ah, lui. Il fait ça depuis des années. Depuis onze ans, je crois. »

Onze ans. J’ai répété ce chiffre dans ma tête tout le long du périphérique. Onze ans à se garer au fond, à laisser la place près de la porte, sans jamais le dire à personne. Moi, j’avais mis onze semaines à comprendre ce que ça signifiait.

En rentrant chez moi, j’ai posé mes clés de voiture sur la table. Je les ai prises. Je suis redescendu au parking de ma résidence. Ma voiture était garée près de la porte du hall. Je l’ai déplacée jusqu’au bout du parking, là où les lampadaires ne fonctionnaient plus. J’ai verrouillé les portières avec la télécommande. Le clic a résonné entre les murs de béton.

Le lendemain matin, je suis arrivé à 7 h 08. La Clio grise était là, fidèle. Je me suis garé à côté, j’ai coupé le moteur. Karim est sorti de sa voiture. Il a posé sa paume sur mon épaule, brièvement. Puis il a dit :

« T’as fini par comprendre. »

J’ai baissé le menton.

« Non. J’ai fini par choisir. »

Et j’ai marché vers la porte, la thermos à la main, sans me retourner.

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