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Six mois de crachats, puis une fièvre a tout changé
Le chat détestait mon homme depuis le premier jour. Six mois entiers, sans une seule exception. Et quand Thibault est tombé malade, Maurice a fait exactement ce que je n’attendais pas. Il est venu se coucher sur sa poitrine, comme s’il avait attendu ce moment précis depuis toujours.
Maurice est entré dans ma vie quand j’avais vingt-quatre ans. Je l’avais trouvé dans un refuge du côté de Perrache, une boule de poils grise avec une oreille un peu déchirée et un air de vieux monsieur fatigué. Il tenait dans la paume de ma main. Dix-huit mois plus tard, c’était un chat massif, à la démarche lente, qui dormait la tête sur mon oreiller et se lavait les pattes avec un sérieux de notaire. Il ne cassait rien, ne griffait pas les meubles, ne réveillait jamais la nuit. Le voisin du dessus jouait du piano vers dix heures du soir, et Maurice s’asseyait près de la fenêtre, les yeux fermés, comme s’il écoutait un concerto. Ma mère l’appelait « le gentleman ».
Et puis, un dimanche matin pluvieux, je suis allée au marché Saint-Antoine acheter des citrons et du miel. Près de l’étal de fromages, un type cherchait la monnaie dans son portefeuille, les mains pleines de sacs en papier. Il a fait tomber trois pommes, une a roulé jusqu’à mes pieds. Je l’ai ramassée, il a ri, et on a parlé une heure sous l’auvent de la fromagerie, pendant que la pluie faisait des bulles sur les pavés. Thibault était professeur d’histoire-géographie dans un lycée du sixième arrondissement. Il portait un vieux manteau en laine, des chaussures de randonnée usées, et il faisait des blagues tellement sèches qu’on réalisait trois secondes après qu’il fallait rire.
Deux semaines plus tard, il est venu chez moi pour la première fois. J’habitais alors un deux-pièces dans une traboule de la Croix-Rousse, avec des fenêtres hautes, un plancher qui grinçait et une odeur de pierre humide dans l’entrée. J’ai tourné la clé, Maurice est sorti de la chambre, comme à son habitude. Il s’est arrêté net à deux mètres de Thibault. Sa queue a doublé de volume. Un feulement long, bas, venu du ventre. Pas un grognement de surprise. Un avertissement. Thibault a reculé d’un pas, les mains levées.
— Oh, bonjour à toi aussi.
Maurice a de nouveau craché, puis il a filé sous le canapé, d’où ses pupilles brillaient dans l’obscurité comme deux pastilles vertes. Thibault a essayé de l’amadouer. Il s’est accroupi, a tendu la main. Une patte est sortie de sous le canapé, griffes dehors, et lui a cinglé les doigts.
— C’est une bête de caractère, a-t-il dit en suçant le sang sur son index.
J’ai haussé les épaules. « Il a juste besoin de temps. » C’est ce qu’on dit toujours, non ? Le temps arrange les choses. Sauf que le temps n’a rien arrangé. Thibault est venu le mardi suivant, puis le jeudi, puis il a commencé à rester le week-end. Chaque visite, même cérémonial : Maurice feulait, filait sous le canapé, et n’en ressortait qu’une fois la porte refermée. Il se collait alors contre mes jambes, frottait sa tête sur mon pyjama, ronronnait comme un petit moteur hors-bord. Comme s’il me disait : « Enfin partis, ces gens. »
Thibault a tenté plusieurs stratégies. Il ramenait des friandises au saumon qu’il posait au centre du salon, puis il allait s’asseoir à la table de la cuisine en tournant le dos. Maurice attendait qu’il regarde ailleurs, traversait la pièce ventre au sol, attrapait le poisson et disparaissait sous le canapé. Un jour, Thibault s’est assis par terre, a ouvert un roman, et il a fait semblant de lire pendant quarante minutes. Le chat est sorti, l’a observé de loin, puis s’est approché pour renifler sa chaussette. Thibault a voulu le caresser. Nouvelle griffure, cette fois sur le poignet.
— Il ne t’aime pas, ai-je dit un soir.
— Non. Mais je ne suis pas là pour être aimé par un chat. Je suis là pour toi.
Cette phrase aurait dû me rassurer. Elle m’a noué l’estomac. Parce qu’elle ressemblait à une capitulation.
Ma copine Claire, qui élève deux chats et un chien dans un appartement de la Guillotière, a décrété que Maurice était jaloux. « Avant, tu lui appartenais. Maintenant, il doit te partager. Il te punit. » Ma mère a dit : « Les animaux sentent les gens. Moi, Thibault me plaît. Mais ce chat a peut-être raison. » Je n’arrivais pas à chasser ces phrases de ma tête. Le soir, quand Thibault rentrait chez lui, Maurice s’installait sur mes genoux, le ventre offert, les pattes en l’air, et ronronnait tellement fort qu’il faisait trembler le coussin. J’avais honte de me sentir soulagée.
Thibault, lui, ne disait rien. Il avait accepté la guerre froide. Il rangeait sa brosse à dents dans le placard de la salle de bain, ses vêtements dans le tiroir du bas, ses chaussures près de la porte. Le chat le laissait passer sans cracher, mais sans le regarder. Deux êtres sous le même toit, chacun dans son couloir, qui ne se croisaient que pour s’éviter. C’était pire que la haine. C’était une existence compartimentée.
Tout a basculé un mardi de novembre. Thibault est rentré du lycée avec une toux sèche. « Ce n’est rien, j’ai attrapé froid sur le quai du tram. » Le lendemain matin, il tremblait dans le lit, la peau brûlante. Le thermomètre affichait trente-neuf huit. Je lui ai apporté du thé au citron, il l’a laissé refroidir sur la table de nuit. À midi, il ne tenait plus debout. Il est resté couché, les yeux fermés, le souffle court.
Maurice, lui, n’avait pas encore réagi. Il continuait d’éviter la chambre. Mais vers le soir, je l’ai vu s’asseoir dans le couloir, juste devant la porte entrouverte, les oreilles tournées vers le lit. Il restait là, immobile, comme un gardien. Quand j’ai croisé son regard, il a détourné la tête et s’est léché la patte, l’air de dire qu’il passait par hasard.
Le troisième jour, la fièvre est montée à quarante. Thibault délirait un peu. Le médecin venu à domicile a écouté ses poumons, lui a demandé de tousser, puis a dit : « Pneumonie virale. Pas de crépitants encore. Mais surveillez la respiration. S’il suffoque, appelez le quinze. » J’ai rempli une ordonnance à la pharmacie de la rue Octavio-Mey. Il me fallait aussi de quoi faire un bouillon, du gingembre, du miel. J’ai enfilé mon manteau, attrapé mon sac. Thibault dormait, la bouche entrouverte. Le thermomètre affichait trente-huit quatre.
— Je reviens dans vingt minutes, ai-je chuchoté.
Maurice était couché sur le paillasson de l’entrée. Il a levé la tête, m’a vue, et il est resté là. Je suis sortie. Il pleuvait des cordes, les rues de la Croix-Rousse sentaient la laine mouillée et le crépi. La pharmacienne m’a demandé des nouvelles, j’ai répondu sans y penser.
Quand je suis rentrée, le sac de provisions à la main, l’appartement était étrangement calme. Pas de toux. Pas de gémissement. J’ai posé les courses sur le plan de travail de la cuisine, là où le carrelage est fendu derrière l’évier. Un frisson est remonté le long de ma colonne. J’ai traversé le couloir, poussé la porte de la chambre.
Thibault dormait sur le dos, le drap repoussé jusqu’aux chevilles. Et sur sa poitrine, roulé en boule, le chat. Maurice ronronnait. Un ronronnement régulier, puissant, celui qu’il réservait pour l’oreiller. Sa tête était enfoncée dans la laine du pull que Thibault portait, ses pattes repliées sous lui. Il montait et descendait au rythme de la respiration. Inspir. Expir.
Je me suis figée sur le seuil. La pluie battait contre la vitre. Le radiateur claquait. Le chat a ouvert un œil, m’a vue, et l’a refermé. Il s’est encore enfoncé plus profondément dans la poitrine de Thibault. J’ai reculé sans bruit, je me suis assise sur le tabouret de l’entrée. Mon sac de pharmacie est tombé. J’ai eu envie de pleurer, mais je n’ai pas pu — il me fallait d’abord ranger les médicaments, le liquide physiologique, le sirop. Alors j’ai fait ça. Les mains occupées, la gorge serrée.
Thibault s’est réveillé une heure plus tard. J’ai entendu sa voix, faible, à travers la cloison.
— Euh… Camille ? Il y a… quelque chose sur moi.
Je suis entrée. Il n’osait plus bouger, les yeux écarquillés, fixant le chat comme s’il s’agissait d’une grenade dégoupillée.
— C’est Maurice. Il a l’air bien.
— Je ne bouge plus. Je crois que je ne respire même plus.
Maurice a soulevé la tête, s’est étiré, a bâillé à s’en décrocher la mâchoire, puis a posé son museau contre le menton de Thibault. Un geste précis, délibéré. Il s’est recouché ensuite, le ventre contre le sternum. Thibault a tourné les yeux vers moi. Ses cils étaient mouillés.
— Il est chaud, a-t-il murmuré.
— Toi aussi. Trente-huit encore.
— Non, je ne parle pas de la température. Il est chaud, là, sur mon cœur. C’est… je ne sais pas comment dire.
Je me suis assise au bord du matelas. Maurice a tendu une patte vers moi, sans se lever. Il ne m’avait jamais fait ça pendant les six mois avec Thibault. Le ronronnement s’est amplifié.
Le lendemain matin, la fièvre était tombée sous les trente-huit. Thibault a dormi presque toute la journée. Le chat n’a pas quitté la chambre. Il se levait seulement pour boire, puis il revenait se placer près de l’épaule, la tête posée sur l’avant-bras de Thibault. Le surlendemain, Thibault a pu se lever, se raser, boire un café debout dans la cuisine. Maurice s’est assis à ses pieds, le museau levé, les yeux mi-clos. Pas un feulement. Pas une oreille en arrière. Thibault a tendu la main, sans hâte. Ses doigts ont touché la fourrure entre les oreilles du chat. Maurice a fait un petit bruit de gorge et il a appuyé sa tête contre la paume.
J’ai attrapé une cuillère en bois dans le tiroir, je l’ai reposée, je l’ai reprise. Je ne savais plus quoi faire de mes mains.
Les jours suivants, tout a changé. Maurice a commencé à dormir aux pieds de Thibault, puis sur son oreiller, la queue en travers de son visage. Il l’attendait derrière la porte quand Thibault rentrait du lycée, la queue dressée comme un mât. Il frottait sa tête contre ses chevilles, réclamait à manger, ronronnait dès que Thibault posait son cartable.
— Tu m’as volé mon chat, ai-je dit un soir.
— Je l’ai conquis par la fièvre, a répondu Thibault. Six mois de siège, et il suffit d’une pneumonie.
— Il t’a pris en pitié.
— Non. Il m’a reconnu comme l’un des siens. C’est différent.
J’ai souvent repensé à ces vingt-cinq minutes pendant lesquelles je n’étais pas à la maison. Qu’est-ce qui avait poussé Maurice à monter sur ce lit ? Peut-être l’odeur de la maladie. Peut-être le silence, le corps immobile, l’absence de menace. Il a vu un grand type couché, vulnérable, incapable de lui nuire. Et il a fait ce que les chats savent faire : il s’est couché dessus. Pas pour le guérir. Pas pour le réconforter. Juste parce que ça lui semblait la bonne place.
En tout cas, quelque chose s’est débloqué. Claire dit que les chats sentent les gens malades. Ma mère dit que les animaux savent qui on est vraiment. Moi, je crois que Maurice a simplement cessé d’avoir peur. Il avait passé six mois à se demander pourquoi cet intrus venait sans arrêt dans notre appartement. Devant un corps immobile et brûlant, l’intrus n’avait plus rien d’une menace. Il était devenu un meuble, un oreiller, un lieu. Et puis il n’est plus reparti.
Huit jours après le début de la grippe, Thibault était guéri. Il toussait encore un peu le matin, mais il est retourné au lycée. Le dimanche suivant, je me suis levée tôt. J’ai enfilé mon manteau, je suis descendue la colline jusqu’à la rue de la République. Le serrurier avait un petit atelier minuscule, avec des clés pendues au mur comme des ossements. J’ai posé ma clé sur le comptoir.
— Je voudrais un double, s’il vous plaît.
— C’est pour qui ?
— Pour quelqu’un qui habite avec moi.
Il a haussé les sourcils, il a tourné la clé dans sa machine. Ça a duré trois minutes. J’ai payé quinze euros soixante. Une clé neuve, aux dents bien nettes, attachée à un anneau en métal dans un petit étui en carton. Je l’ai ramenée à la maison. Thibault était dans la cuisine, en train de verser du café dans une tasse. Maurice trônait sur la table, la tête penchée, surveillant le paquet de biscottes.
J’ai posé la clé sur la table, à côté de la tasse. Thibault a levé les yeux.
— C’est pour toi.
Il l’a prise, l’a tournée entre ses doigts, l’a glissée dans sa poche de pantalon. Maurice a sauté de la table, s’est frotté contre sa jambe, puis il est retourné vers son panier près du radiateur, où il s’est roulé en boule en fermant les yeux.
Je me suis servi un café. Dehors, les cloches de la basilique de Fourvière sonnaient midi, et par la fenêtre ouverte montait l’odeur de boulangerie de la rue d’en bas. Thibault m’a tendu une biscotte beurrée. On l’a mangée debout, tous les deux, pendant que le chat ronronnait si fort qu’on l’entendait à trois mètres.
La clé, c’est moi qui l’avais fait faire. Mais bizarrement, c’est ce jour-là qu’il est devenu vraiment chez lui.
