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Les bottines de Jean-Marc
Je m'appelle Élodie, je suis consultante en comportement félin à Lyon. Mon bureau donne sur la rue des Capucins, juste au-dessus d'une boulangerie. Le matin, ça sent le beurre chaud et la machine à café grince au rez-de-chaussée. Ce jour-là, il pleuvait, le tramway T2 était bondé, et Sonia est arrivée avec dix minutes d'avance, les épaules trempées. Dans l'escalier, l'odeur de peinture fraîche piquait les narines, et le chien du deuxième aboyait derrière sa porte.
Elle a posé son parapluie dans l'entrée, a refusé le thé que je lui proposais — la tasse est restée pleine sur le coin du bureau, avec le sachet de verveine qui flottait.
— Ma chatte est devenue folle. Elle a accouché la semaine dernière et, depuis, elle déménage ses petits toutes les deux heures. Mais pas n'importe où.
J'ai l'habitude. Les gens croient que leur chat est bizarre, alors qu'il y a toujours une explication. Sonia a sorti son téléphone, m'a montré une photo : une chatte tricolore, Caramel, trois ans, allongée sur un tapis avec quatre chatons. « La portée est magnifique. Mais elle refuse la boîte que j'avais préparée. »
La boîte, justement : Sonia avait tout fait comme il faut. Un grand carton, des serviettes douces, un coin sombre dans la chambre, loin du passage. Caramel y avait mis bas. Le lendemain matin, plus rien dans le carton.
— Je les ai retrouvés dans l'entrée, a dit Sonia. Pas sur le tapis. Pas dans le panier. Dans les chaussures de mon mari. Chacun son soulier. Comme des petits appartements.
Elle a eu un rire nerveux, presque avalé.
— J'ai remis les chatons dans la boîte. Une heure après, elle les avait tous ramenés dans les bottines. J'ai sorti mes ballerines, les baskets de mon fils, les pantoufles. Elle s'en fiche. Elle ne veut que les bottines de Jean-Marc.
Le mari s'appelait donc Jean-Marc. Sonia m'a décrit la scène : Caramel attrapait les chatons un par un, les portait par la peau du cou, traversait l'appartement, passait par le couloir, et les enfouissait dans les chaussures en cuir marron.
— On a essayé de cacher les bottines dans le placard. Elle s'est assise devant la porte et elle a miaulé toute la nuit. Elle ne mangeait plus, elle ne laissait plus les petits téter correctement. Jean-Marc a fini par rendre les chaussures. Il était furieux, mais il l'a fait.
Sonia a soupiré.
— On a tout tenté. Une boîte plus grande, une plus petite, un nid fermé avec une couverture. Rien. Elle ne jure que par ces foutues bottines.
Je lui ai posé une question qui l'a surprise :
— Et dans la maison, vers qui Caramel court quand elle a peur ? Chez qui elle dort ? Qui elle attend derrière la porte le soir ?
Elle n'a pas réfléchi :
— Jean-Marc. Depuis le premier jour. Il dit qu'il déteste les chats, qu'on n'aurait jamais dû la prendre. Mais Caramel ne l'a jamais cru. Elle dort sur sa poitrine. Elle le suit partout. Quand il rentre du travail, elle se frotte contre ses jambes comme si c'était le messie.
Voilà. Tout était là.
J'ai expliqué à Sonia ce que Caramel savait déjà. Pour un chat, l'odeur, c'est une carte. Les humains regardent une pièce, reconnaissent les meubles, les visages. Un chat lit le monde avec son nez. L'odeur la plus dense, la plus rassurante, celle qui dit « ici, c'est chez nous, ici, c'est protégé », elle reste là où la personne passe du temps. Les vêtements. Les chaussures. Surtout les chaussures. Elles absorbent la transpiration, la chaleur, la trace intime de celui qui les porte.
Les bottines de Jean-Marc étaient l'objet le plus imprégné de son odeur dans tout l'appartement. Et cet homme, pour Caramel, n'était pas un humain parmi d'autres. C'était le protecteur. Le pilier. Celui qui ne laissait jamais entrer les bruits effrayants de l'escalier. Celui dont la voix grave calmait les orages.
Alors après la mise bas, une chatte cherche l'endroit le plus sûr pour ses petits. Pas le plus joli, pas le plus confortable selon nos critères. Le plus sûr. Et pour Caramel, la sécurité puait le cuir marron et la transpiration de Jean-Marc. Elle ne rangeait pas ses bébés dans des chaussures par caprice. Elle les cachait sous l'odeur de son protecteur. Elle les confiait à lui.
Je l'ai dit à Sonia. Elle est restée un moment sans rien dire, les yeux fixés sur la tasse de verveine froide. Puis elle a eu un petit rire, celui qu'on a quand on comprend quelque chose de trop grand pour être dit :
— Donc ma chatte fait confiance à mon mari plus qu'à moi ?
— Disons qu'elle a choisi son camp. C'est plutôt flatteur pour vous. Vous vivez avec un homme que même les chats considèrent comme un refuge.
Sonia est repartie avec l'explication. Deux jours plus tard, elle m'a rappelée. Pas pour une consultation. Pour me raconter la suite.
Elle avait tout répété à Jean-Marc. Le soir même, dans la cuisine. Il était en train de préparer une sauce tomate, un tablier noué autour de la taille. Elle lui a dit que Caramel ne voyait pas en lui un colocataire, mais la personne la plus fiable de la maison. Il a d'abord haussé les épaules.
— N'importe quoi. C'est un chat. Elle dort dans mes chaussures parce qu'elles sentent le fromage.
Sonia lui a ressorti mon explication. Il a arrêté de remuer la cuillère. Il est resté là, le dos tourné, à fixer la fenêtre sans voir la pluie. Sonia m'a dit qu'il avait les bras croisés très fort, comme s'il tenait quelque chose.
Puis il a fait un truc que Sonia n'attendait pas. Il a enlevé son tablier, l'a posé sur la table. Il est allé dans l'entrée, il a pris ses bottines, et il les a vidées. Il a retiré les chatons, délicatement, un par un, et les a déposés dans un vieux panier en osier qu'ils avaient depuis des années. Il a ouvert le placard, a attrapé un tee-shirt gris tout délavé — celui qu'il portait pour bricoler, avec une tache de peinture blanche sur l'épaule. Il l'a enfilé, il est resté comme ça pendant trois jours, sans le laver, en dormant même avec.
Le troisième soir, jeudi, il a posé le tee-shirt dans le panier, à côté des chatons. Caramel s'est approchée, a reniflé le tissu. Elle a fait le tour du panier. Elle a frotté sa tête contre l'ourlet du tee-shirt. Puis elle a attrapé un chaton, l'a déposé dans le panier. Elle est revenue. Et elle en a porté un deuxième. Puis le troisième. Puis le quatrième. Elle n'a plus jamais utilisé les bottines.
Jean-Marc s'est assis par terre dans l'entrée, le dos contre le mur. Il a dit, sans quitter le panier des yeux :
— Si elle me les confie, c'est que je dois m'en occuper.
Depuis, il dit toujours qu'il n'aime pas les chats. Mais chaque soir, en rentrant du travail, il enlève ses chaussures, pose son sac près de la porte, et va directement voir le panier. Il s'agenouille, compte les chatons à voix basse : un, deux, trois, quatre. Il pose deux doigts sur chaque petit ventre, juste assez longtemps pour sentir le souffle. Puis il se relève, va chercher une assiette, revient s'asseoir contre le mur de l'entrée pour manger là, à même le sol, pendant que Caramel s'installe contre sa cuisse et ne bouge plus.
