FR
Le poirier de la ferme Delorme
Il y a un poirier au bord du chemin de terre qui descend vers l'ancienne ferme Delorme, à la sortie du village, du côté de la Creuse. Un arbre ordinaire, en apparence. Sauf que la maison à côté de laquelle il pousse n'existe presque plus. La barrière de bois s'est effondrée dans les orties, les volets pendent d'un seul gond, la cour a disparu sous les ronces, et le sentier qui menait au perron s'est effacé sous l'herbe folle depuis longtemps. Mais le poirier, lui, tient debout. Et chaque été, il donne encore des fruits.
Je suis passée devant la semaine dernière, en rentrant du marché de Guéret avec mes sacs qui me sciaient les doigts. Un chien du voisinage — je ne sais même pas à qui il appartient, un bâtard roux qui traîne toujours par là — m'a suivie sur une vingtaine de mètres avant de bifurquer vers la décharge sauvage derrière le talus. Et j'ai vu, accrochées aux branches les plus hautes, des poires qui pendaient encore. Pas belles, pas calibrées comme celles du supermarché Leclerc, tordues, tachetées de brun, piquées par endroits. Mais bien réelles. Quelque chose s'est serré dans ma poitrine, un truc que je n'arrive pas vraiment à nommer. Parce que les gens ne sont plus là, et l'arbre, lui, semble l'ignorer complètement. Il continue, comme il y a trente ans. Il fleurit en avril, il fait de l'ombre en juillet quand la canicule tape sur le bitume de la départementale, il laisse tomber ses fruits fin août, dans l'herbe, pour personne.
Cette ferme, c'était celle de la vieille Odette Delorme. Elle est morte l'hiver où j'avais douze ans, un mois de janvier où il avait tellement gelé que la mare du bas champ était devenue une patinoire. Elle grondait toujours les gamins du coin pour qu'on ne secoue pas les branches trop tôt. Elle disait, avec son accent creusois bien marqué : "Elles ne sont pas mûres, attendez encore un peu, sinon vous allez juste les gâcher." Et nous, évidemment, on revenait quand même tous les jours vérifier si on pouvait enfin en cueillir. Ensuite on s'asseyait sur le muret devant chez elle, on mangeait les poires en laissant couler le jus sur le menton, on s'essuyait avec la manche du pull. On était persuadés que cette maison, ce poirier, cette cour resteraient là pour toujours. Le poste de radio qui grésillait par la fenêtre ouverte, l'odeur de bois qui brûlait dans le poêle même en septembre, tout ça nous paraissait éternel.
Odette n'avait qu'un fils, Bernard, parti tenter sa chance à Limoges dans les années quatre-vingt-dix pour travailler à la porcelaine. Il revenait deux fois par an, à Noël et pour les vacances d'été, avec sa femme et ses deux enfants qui ne comprenaient rien à la vie du village. Après la mort d'Odette, la maison est restée à Bernard. Il avait promis de la retaper, "un jour, quand j'aurai le temps, quand j'aurai les sous". Le jour n'est jamais venu. La toiture a fini par céder un hiver de grosse neige, dix ans après. Bernard est mort à son tour, il y a trois ans, d'une crise cardiaque dans son garage à Limoges, et ses enfants, qui n'avaient jamais vécu ici, ont hérité d'une ruine dont ils ne savaient que faire.
C'est là que l'histoire prend un tour que je n'aurais pas imaginé. La petite-fille d'Odette, Camille, la trentaine, avocate à Poitiers, est revenue au village il y a deux mois pour régler la succession. Elle voulait vendre le terrain à un promoteur qui projetait d'y installer des mobil-homes pour touristes — il paraît que le coin attire depuis que la vallée est classée site remarquable. Le promoteur offrait quarante-deux mille euros pour la parcelle entière, à condition qu'elle soit "nettoyée", c'est-à-dire rasée : la maison en ruine, mais aussi le poirier, qui gênait soi-disant l'implantation des emplacements.
Je l'ai croisée devant la mairie, un mercredi, alors qu'elle sortait justement d'un rendez-vous avec le notaire. Elle avait une chemise cartonnée sous le bras, l'air pressé, le genre de personne qui n'a plus le temps pour la nostalgie. Je lui ai raconté, sans réfléchir, les poires qu'on mangeait sur le muret, sa grand-mère qui nous grondait. Elle m'a écoutée, debout sur le trottoir, sans rien dire pendant un long moment. Puis elle a juste dit : "Je ne savais même pas qu'il donnait encore des fruits. Je croyais qu'il était mort avec la maison."
Le lendemain, elle est revenue au village avec le dossier de vente déjà signé par le promoteur, prêt à être contresigné. Elle s'est arrêtée devant le poirier avant même d'aller chez le notaire. Elle a touché l'écorce, elle a ramassé une poire tombée dans l'herbe, elle l'a goûtée — amère, un peu farineuse, mais entière. Elle est restée là un bon quart d'heure, immobile, pendant que le vent faisait bruire les feuilles au-dessus d'elle.
Elle a fini par appeler le notaire depuis son téléphone, debout dans la cour envahie de ronces. Elle a demandé une clause de préservation : la parcelle du poirier, un cercle de dix mètres autour du tronc, serait exclue de la vente et resterait sa propriété personnelle, séparée du reste du terrain.
Le promoteur l'a rappelée le soir même. Je le sais parce qu'elle me l'a raconté, assise sur le muret, la voix encore un peu tendue par la conversation. Il a d'abord ri, un rire sec, en disant que dix mètres autour d'un arbre, "ça casse toute la logique d'implantation, madame, on ne peut pas aligner les emplacements autour d'un trou dans le plan." Elle a laissé le silence durer à l'autre bout du fil, assez longtemps pour qu'il reprenne la parole en baissant d'un ton. Il a proposé de déplacer l'arbre — "on fait ça très bien maintenant, avec la motte, il y a des entreprises spécialisées" — sachant très bien qu'un poirier de cet âge ne survit pas à une transplantation. Elle a répondu que non, l'arbre restait où il était, planté là depuis plus longtemps qu'aucun des deux. Il a menacé de retirer l'offre entière, de trouver une autre parcelle plus au nord, du côté d'Aubusson, où personne ne viendrait lui parler d'arbre à préserver. Elle a dit qu'il pouvait essayer. Elle a raccroché sans hausser la voix.
Il a rappelé le lendemain matin. Il acceptait la clause, mais retirait dix-huit mille euros de l'offre initiale — vingt-quatre mille au lieu de quarante-deux mille, pour "compenser la perte de surface commercialisable". Camille a signé quand même.
Le contrat a été finalisé trois semaines plus tard, à l'étude du notaire de Guéret, avec cette clause noire sur blanc : parcelle cadastrale scindée, cercle de préservation autour de l'arbre, servitude de passage piéton conservée depuis le chemin. Camille m'a montré la copie qu'elle gardait dans sa chemise cartonnée, en me disant qu'elle reviendrait chaque été cueillir les poires avec ses propres enfants, même si elle ne les avait pas encore.
Le promoteur a fait raser la maison en ruine le mois suivant, avec une pelleteuse qui a mis deux jours à tout aplatir. Les mobil-homes sont arrivés à l'automne, alignés en rang bien net sur ce qui fut la cour d'Odette. Mais au milieu, entouré d'une petite clôture basse que Camille a fait poser elle-même, le poirier est resté debout, intact, avec son cercle d'herbe non tondue autour du tronc.
Je suis repassée par là hier, en fin d'après-midi, avec le même sac de courses qui me sciait les doigts. Le chien roux n'était pas là cette fois. Deux gamins en vacances, ceux d'un couple qui loue un des mobil-homes, tournaient autour de l'arbre, la tête levée, tendant les bras vers les branches basses sans réussir à les atteindre. L'un des deux a ramassé une poire tombée dans l'herbe, l'a tournée entre ses mains, a demandé à l'autre : "Elles sont mûres, tu crois ?" Le vent a fait tomber une deuxième poire, quelques mètres plus loin, dans l'herbe haute que personne n'avait tondue.
