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Le chat de la rue des Lilas voit tout, et Mme Verdier ne le supporte plus
Je m'appelle Colette, j'ai soixante-douze ans, et depuis que je suis à la retraite, mon principal loisir consiste à observer ma copropriété depuis le banc devant l'immeuble, rue des Lilas, à Tours. Ce jeudi-là, il faisait une chaleur à faire fondre le bitume, les platanes ne donnaient presque plus d'ombre à cette heure, et je venais de m'installer avec mon cabas plein — deux baguettes, une barquette de rillettes et un pot de moutarde de Meaux — quand toute l'affaire a commencé.
Le protagoniste de cette histoire, il faut le présenter correctement, c'est un chat. Pas n'importe quel chat. Celui du rez-de-chaussée, un matou roux immense qu'on appelle Nougat, avec une tête de comptable qui vient de repérer une erreur de trois centimes dans les charges de copropriété. Il aurait mérité un prénom plus solennel. Monsieur le Président, par exemple.
Nougat a son poste favori : le large rebord extérieur de la fenêtre du salon, sous l'auvent que sa maîtresse a fait installer exprès pour lui, à cause du soleil. Il y passe des heures. Il ne dort pas, ne joue pas, ne chasse pas les pigeons qui viennent picorer les miettes tombées de la boulangerie du coin. Il regarde. La cour, les allées et venues, les scooters mal garés. Et il regarde comme seuls les chats savent le faire : sans ciller, longtemps, comme si vous lui deviez déjà des explications.
Je m'étais donc assise, soulagée de poser mes sacs, quand j'ai vu Nougat à son poste habituel. Je lui ai fait un signe de tête — rien, pas un frémissement de moustache. Puis, au coin de l'allée, Mme Verdier est apparue.
Mme Verdier, quatrième étage, escalier B. Une femme qui a un avis sur tout, du sens du sens giratoire au stationnement des poubelles jaunes le mardi soir. Elle passait devant la fenêtre de Nougat quand elle s'est arrêtée net. Demi-tour. Elle a fixé le chat. Le chat l'a fixée. Une dizaine de secondes, peut-être plus. Moi, sur mon banc, sacs entre les jambes, je retenais mon souffle, sentant qu'il allait se passer quelque chose.
C'est alors que la porte de l'immeuble s'est ouverte sur Fabienne, la propriétaire de Nougat, en pantoufles éponge, un sac-poubelle à la main, visiblement sortie pour deux minutes.
— Fabienne ! Mme Verdier s'est retournée si brusquement que j'ai sursauté sur mon banc. Je peux vous dire un mot ?
— Bien sûr, il y a un problème ?
— Il y en a un. Elle a marqué un temps. Vous pourriez fermer vos volets ?
Fabienne a cligné des yeux.
— Mes volets ? Quels volets ?
— Les vôtres. À la fenêtre. Celle-là, a dit Mme Verdier en pointant l'index.
— Et… pourquoi ?
Et c'est là qu'est tombée la phrase pour laquelle, je crois, je vis encore dans cet immeuble :
— Votre chat me regarde d'un air de reproche. Ça me gêne, quand je passe.
J'ai posé mon cabas par terre, doucement, pour ne rien renverser. Fabienne est restée muette trois bonnes secondes, le temps que l'information fasse son chemin.
— Madame Verdier… il est juste assis là.
— Non. La voix de la voisine s'est durcie, comme celle d'un juge d'instruction. Il ne se contente pas d'être assis. Il observe. Il note.
— C'est un chat.
— Je sais que c'est un chat. Mais regardez sa tête.
— Sa… tête de chat ?
— Son visage, Fabienne. Il a un visage. Et ce visage est accusateur.
Fabienne s'est retournée vers la fenêtre. Nougat n'avait pas bougé d'un poil, il regardait les deux femmes avec cette même majesté neutre qu'il réservait à moi, aux pigeons, à la Clio garée en épi et, plus généralement, à l'ensemble de la création.
— Enfin… a tenté Fabienne, prudente. Il regarde tout le monde comme ça.
— Tout le monde, c'est une chose. Moi, c'est différent.
— Différent comment ?
— Je le sens.
Ce qui m'a sauvée, c'est d'avoir toussé au bon moment. Si j'avais éclaté de rire, j'aurais fini deuxième accusée dans cette affaire. Dans ma tête défilait une scène improbable : Fabienne, le soir, assise face à Nougat, sérieuse comme au tribunal — « Écoute, on a un problème. Tu regardes les gens d'un air de reproche, Mme Verdier se plaint. Tu ne pourrais pas avoir l'air un peu moins sévère ? » Et lui, immobile, l'œil brillant d'un « continue, ça m'intéresse de voir jusqu'où tu vas aller ».
Fabienne a fini par dire la seule chose sensée possible :
— Madame Verdier, je ne peux pas garder mes volets fermés toute la journée. J'ai des géraniums sur ce rebord, ils ont besoin de lumière.
— Alors enlevez le chat de la fenêtre.
— C'est sa fenêtre.
— C'est notre cour.
— Mais la fenêtre est chez moi.
Mme Verdier a inspiré, réfléchi, puis soufflé :
— Très bien. Je m'en souviendrai.
Et elle est repartie, tête haute, comme quelqu'un qui vient de perdre une bataille mais gagné un principe.
Le plus drôle dans toute cette histoire, c'est justement le chat. Pas une moustache n'a frémi, ni quand on l'a montré du doigt, ni quand on a discuté de l'expression de son visage, ni quand le sort de ces malheureux volets s'est joué devant lui. Il est resté assis, tel un juge qui a déjà tout compris dès la cinquième minute et attend simplement la suspension d'audience. Et honnêtement ? Il avait vraiment l'air d'en savoir long sur nous tous. Qui rentre à quelle heure. Qui descend les poubelles trois fois par jour au lieu d'une. Qui regarde qui, depuis la fenêtre du troisième.
Une fois Fabienne rentrée, je me suis approchée de la fenêtre.
— Nougat, j'ai dit, tu réalises ce que tu viens de provoquer ?
Il a tourné la tête vers moi. M'a regardée. Longuement. Et moi, une femme de soixante-douze ans qui a fait toute sa carrière comme institutrice, je me suis surprise à me justifier :
— Je ne dis rien, hein. Je suis plutôt de ton côté, remarque.
Il a détourné les yeux vers la cour. La conversation était close.
Ce soir-là, chez moi, devant ma tisane, j'ai repensé à tout ça. Autrefois, dans notre immeuble, les conflits étaient limpides. Un scooter mal garé sur la place réservée aux vélos. Un sac-poubelle laissé devant la porte au lieu du local. Des enfants trop bruyants dans la cour. Un banc déplacé de dix mètres sans concertation. Aujourd'hui, on en est arrivés à débattre du regard d'un chat.
Et ce qui m'a le plus frappée, c'est que je la comprenais presque, cette Mme Verdier. Pas dans le sens où elle avait raison — elle avait tort, évidemment. Mais dans le sens où une personne qui perçoit du reproche dans le visage d'un chat roux sur un rebord de fenêtre porte probablement déjà ce reproche en elle. Et il lui revient de partout : des fenêtres, des bancs, des visages des voisins. Le chat, lui, n'y est pour rien. Le chat, lui, se contente d'être assis là.
Trois semaines plus tard, en récupérant mon courrier, je suis tombée sur une note punaisée au tableau d'affichage de l'entrée B : Mme Verdier informait le syndic qu'elle « souhaitait faire valoir son droit à la tranquillité visuelle » et demandait qu'un « dispositif d'occultation » soit envisagé pour la fenêtre du rez-de-chaussée. J'ai relu la phrase deux fois pour être sûre d'avoir bien compris. En bas de la note, quelqu'un — je soupçonne fortement Fabienne, mais je n'ai aucune preuve — avait ajouté au feutre rouge : « Ce chat s'appelle Nougat et il a plus de bon sens que la moitié de cet immeuble. »
Le syndic n'a jamais donné suite, bien entendu. Et Nougat est toujours là, tous les après-midis, sous son auvent, à observer la rue des Lilas comme s'il tenait la comptabilité de nos petites lâchetés quotidiennes. Mme Verdier, elle, a changé d'itinéraire : elle fait désormais le tour par l'escalier A pour éviter la fenêtre du salon. Un détour de quarante mètres, deux fois par jour, pour ne plus croiser l'œil d'un chat.
Moi, je continue de m'asseoir sur mon banc l'après-midi, mes courses posées entre mes pieds, et je le regarde, lui, regarder tout le monde. Et je me demande, très sincèrement : est-ce qu'elle cherchait juste un prétexte pour se disputer avec quelqu'un — ou est-ce que vous aussi, vous avez dans votre rue un de ces chats aux fenêtres, dont le regard vous fait malgré vous repasser en revue tout ce que vous avez fait, ou pas fait, cette semaine ?
